Iran: l’Union européenne se paie de mots. Par Francis Moritz

Quarante-sept ans de tyrannie. Des dizaines de milliers de victimes. Et un aveu tardif : avec le régime iranien, l’illusion du dialogue aura coûté cher.

Un seuil politique longtemps repoussé

Face à l’intensification de la répression interne en Iran et au retour explicite de la menace militaire américaine, l’Union européenne a franchi un seuil politique qu’elle repoussait depuis des années. Réunis à Bruxelles, les ministres des Affaires étrangères ont acté un durcissement contre les piliers sécuritaires du régime iranien, entérinant une rupture longtemps différée, davantage subie qu’anticipée.

Ce durcissement intervient moins par excès de détermination que par épuisement des alternatives. Les instruments diplomatiques classiques sont désormais vidés de leur substance, et l’UE agit dans un cadre stratégique qu’elle ne maîtrise plus. Elle n’a d’ailleurs pas osé décider, dans cette même réunion, l’interdiction des Frères Musulmans. Impuissance, hésitations et résignation restent de rigueur.

Désignation de la Garde révolutionnaire, ligne de fracture européenne

La décision centrale concerne le classement du Corps des gardiens de la révolution islamique comme organisation terroriste. Longtemps bloquée par des réticences diplomatiques, cette désignation a finalement été rendue possible par l’alignement tardif de Paris et de Rome sur la position défendue avec constance par Berlin.

L’argument du maintien d’un dialogue avec Téhéran, déjà fragilisé par les faits, a fini par s’effondrer face à l’évidence : le régime iranien ne négocie pas, il contraint. Le renoncement européen n’était plus tenable politiquement, même s’il reste stratégiquement incomplet.

Nommer la répression, sortir de l’ambiguïté

Pour les responsables européens, il s’agit désormais d’assumer une réponse politique explicite à des pratiques qui ne relèvent plus de dérives ponctuelles, mais d’un système : arrestations massives, usage méthodique de la violence contre les manifestations, exécutions, intimidation généralisée.

Le message est clair, mais tardif. Il s’adresse autant au régime iranien qu’aux oppositions iraniennes, auxquelles l’Union entend signaler qu’elle cesse enfin de cultiver l’ambiguïté. Reste que nommer la réalité ne suffit pas à la modifier.

Une portée essentiellement symbolique

Dans les faits, la portée de la mesure demeure largement symbolique. Les capacités financières et opérationnelles de la Garde révolutionnaire en Europe étaient déjà fortement contraintes. Son inscription sur la liste des organisations terroristes relève avant tout d’un acte politique : celui de reconnaître officiellement ce que l’UE constatait depuis longtemps sans en tirer de conséquences stratégiques.

Le geste est fort sur le plan normatif. Il est faible sur le plan coercitif.

Sanctions ciblées et pression économique accrue

Parallèlement, l’Union a renforcé ses sanctions ciblées contre plusieurs responsables iraniens directement impliqués dans la répression, prolongeant un durcissement engagé à l’automne avec la réactivation du mécanisme de sanctions liées au dossier nucléaire.

Banques, entreprises énergétiques et acteurs du transport ont été touchés, aggravant une crise économique déjà profonde. Mais là encore, l’effet est indirect : ces mesures fragilisent la population bien plus qu’elles n’ébranlent le cœur du pouvoir, solidement structuré autour des appareils sécuritaires.

Le réalisme stratégique manquant de l’Europe

Cette séquence met surtout en lumière une faiblesse fondamentale : l’absence de réalisme stratégique européen. L’Union durcit son discours précisément parce qu’elle ne dispose pas des moyens nécessaires pour agir autrement. Elle condamne, sanctionne, classe — mais sans capacité autonome de contrainte.

Faute d’outils militaires crédibles, de leviers coercitifs décisifs et d’une doctrine de puissance assumée, l’Europe reste enfermée dans un registre déclaratif. Elle réagit aux événements plus qu’elle ne les façonne. Ce décalage entre la gravité des mots et la faiblesse des moyens n’est plus conjoncturel : il est structurel.

Une puissance normative sans capacité d’action

Le cas iranien illustre brutalement cette impasse. En classant la Garde révolutionnaire comme organisation terroriste, l’UE affirme une position de principe sans disposer des instruments permettant d’en tirer des effets durables. Le pouvoir iranien repose sur la coercition interne, des alliances extérieures assumées et une logique de survie politique que les sanctions européennes ne remettent pas en cause.

L’Europe nomme la violence, mais ne peut ni la dissuader ni la contenir. Cette faiblesse est le produit de décennies de renoncement à une autonomie stratégique réelle, compensée par une dépendance sécuritaire assumée vis-à-vis des États-Unis.

L’illusion persistante d’une influence sans puissance

L’Union européenne continue de fonctionner sur une hypothèse désormais invalidée : celle selon laquelle le soft power — normes, commerce, diplomatie — suffirait à infléchir des régimes autoritaires engagés dans une logique de force.

En Iran, comme ailleurs, cette croyance s’effondre. Les décisions européennes rassurent les opinions publiques internes, mais modifient marginalement les calculs stratégiques des acteurs visés. Le fossé entre ambitions affichées et capacité d’agir se creuse, au détriment de la crédibilité européenne.

Un rattrapage politique plus qu’un changement de doctrine

Cette séquence ne traduit pas une mutation stratégique, mais un rattrapage tardif. L’Europe ne change pas de nature ; elle tente de sauver une cohérence morale alors même que ses marges d’action se sont refermées.

Elle sait désormais nommer les menaces, mais reste incapable de les affronter autrement que par des mots.

Conclusion — L’heure des mots est passée

La décision européenne marque moins un tournant qu’un retard assumé. Après quarante-sept ans de tyrannie, l’Union européenne reconnaît enfin ce qu’elle savait depuis longtemps : le régime iranien ne se réforme pas, il se maintient par la violence, l’intimidation et la terreur.

En classant la Garde révolutionnaire comme organisation terroriste, l’Europe nomme la réalité, mais sans encore se donner les moyens de la contraindre. Le signal est clair, le geste est fort, mais l’asymétrie demeure : face à un pouvoir qui assume la force brute, le registre européen reste essentiellement déclaratif.

L’illusion du dialogue a structuré une génération de politiques. Elle a échoué.
Reste désormais une question que Bruxelles ne peut plus esquiver : combien de temps encore l’Europe acceptera-t-elle de confondre posture morale et stratégie réelle ?

© Francis Moritz

Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion.  Ancien  cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps

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1 Comment

  1. L UE est un pachyderme mercantile qui n a aucune histoire , et surtout aucun avenir , elle s effondrera bientot sous les coups de boutoir des peuples en voie de dilution et l explosion haineuse des masses musulmanes importées pour satisfaire l aviditė d une haute bourgeoisie decadente .
    Une triste et couteuse parenthese de l hstoire pour une organisation uniquement basée sur le consumerisme creux en totale contradiction avec les identités fortes qui la constituent .
    L etre humain n est pas interchangeable comme un vulgaire domino , il ne peux pas , non plus , etre reduit a un simple consommateur anonyme et muet , le fond de cette ideologie hors sol est totalement erroné , et le 21 eme siecle verra le retour des nations .

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