Ce texte est la suite directe de La France administrée : chronique d’une dépossession politique.
Il ne revient pas sur le constat, mais explique comment on en est arrivé là.
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1. Le point de départ : ce que montrait La France administrée
La France administrée partait d’un constat clair :
La France n’est plus gouvernée politiquement, elle est administrée.
Concrètement, le pouvoir ne s’exerce plus principalement par la décision politique, la loi débattue et assumée, ou la responsabilité devant le peuple, mais par la norme, la procédure, la réglementation, l’expertise administrative et, de plus en plus, par le juge.
Il en résulte une situation paradoxale : la contrainte augmente, mais la responsabilité disparaît. Les règles se multiplient, tandis que la décision politique se raréfie.
Une question demeurait centrale : comment le politique a-t-il pu s’effacer au profit de l’administration ?
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2. Une première réponse : la décision est devenue suspecte
Depuis plusieurs décennies, une idée s’est progressivement imposée : décider politiquement serait en soi problématique.
Décider serait imposer, exclure, exercer une autorité jugée arbitraire, prendre le risque de l’erreur. Cette méfiance à l’égard de la décision trouve en partie son origine dans une pensée critique puissante, illustrée notamment par Gilles Deleuze, Michel Foucault et Jacques Derrida, qui a mis en cause le pouvoir politique classique, sa souveraineté, son autorité et sa prétention à la légitimité.
Cette pensée a montré, à juste titre, que le pouvoir moderne ne s’exerce pas seulement de manière visible, mais aussi à travers des normes, des dispositifs, des procédures et des discours présentés comme neutres.
Mais cette critique a eu un effet décisif : elle a rendu la décision politique elle-même moralement et intellectuellement suspecte.
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3. Le point décisif : le pouvoir ne disparaît jamais
C’est ici que se situe le cœur du problème.
Le pouvoir ne disparaît jamais. Lorsqu’il est disqualifié dans sa forme politique visible, il se recompose ailleurs.
À mesure que la décision devenait illégitime, un vide s’est créé : vide de responsabilité, de souveraineté assumée, de choix explicites. Ce vide n’est pas resté vide.
Il a été occupé par l’administration.
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4. Le retournement : moins de décisions, plus de normes
Le mécanisme est simple.
Moins il y a de décisions politiques assumées, plus il y a de règles techniques. Moins il y a de lois claires et débattues, plus il y a de normes, de circulaires, de procédures et de contrôles.
Autrement dit, en rendant la décision suspecte, on a rendu la norme indispensable.
Or cette norme est précisément ce que la pensée critique dénonçait : un pouvoir diffus, impersonnel, permanent, sans responsable identifiable. La critique de la norme a ainsi produit, dans les faits, une société plus normative que jamais.
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5. Le rôle central de la classe administrative
Dans ce contexte, une classe administrative, largement issue de la gauche, a trouvé un mode de gouvernement particulièrement efficace.
Gouverner par la norme permet d’agir sans décider, de contraindre sans assumer, de transformer sans répondre directement devant les électeurs. La procédure remplace le choix, l’expertise remplace le mandat, la règle remplace la responsabilité.
Ce pouvoir est d’autant plus solide qu’il se présente comme non politique. Il ne tranche pas, il applique. Il ne gouverne pas, il administre. Il ne revendique pas une vision, il invoque la nécessité technique.
Cette classe administrative entretient par ailleurs une admiration affichée pour les philosophes de la déconstruction — au premier rang desquels Gilles Deleuze, Michel Foucault et Jacques Derrida — dont elle mobilise le prestige intellectuel comme marqueur de distinction culturelle et de légitimité morale. Cette référence fonctionne à la fois comme snobisme intellectuel, comme signe d’appartenance élitaire, et comme alibi critique : les idées qui visaient à contester la norme et le pouvoir sont invoquées pour délégitimer la décision politique, tandis que l’administration consolide, dans les faits, un pouvoir normatif étendu. La déconstruction devient ainsi non plus une critique du pouvoir, mais un instrument symbolique au service de sa capture administrative.
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6. Une filiation critique
Plusieurs auteurs ont très clairement identifié le mécanisme par lequel la délégitimation de la décision politique ne supprime pas le pouvoir mais le renforce sous une forme administrative et normative impersonnelle. Il en est ainsi de Marcel Gauchet, de Alain Supiot et de Pierre Manent, qui ont chacun montré, dans leur registre propre, comment la critique de la souveraineté et de la décision aboutit à un transfert du pouvoir vers la norme, la procédure et l’administration.
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7. L’inversion finale
On aboutit alors à une situation profondément paradoxale.
Une pensée qui visait à critiquer la norme et le pouvoir diffus a été utilisée pour délégitimer la décision politique. Cette délégitimation a ouvert un espace que la norme administrative est venue occuper. Ce faisant, elle a renforcé exactement ce contre quoi cette pensée s’élevait.
Il ne s’agit ni d’une trahison individuelle ni d’un complot. Il s’agit d’un effet pervers au sens strict : une critique qui produit l’inverse de ce qu’elle visait.
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La France n’étouffe pas par excès de politique. Elle étouffe par son absence.
Le politique a reculé par crainte de décider. L’administration a avancé pour combler le vide. La contrainte s’est accrue, tandis que la responsabilité s’est dissoute.
Sortir de la France administrée ne suppose ni moins d’État, ni plus de normes, ni une déconstruction permanente. Cela suppose de réhabiliter la décision politique, c’est-à-dire la capacité à choisir, à hiérarchiser et à répondre de ses choix devant le peuple.
Gouverner n’est pas appliquer des règles.
Gouverner, c’est assumer des décisions.
© Paul Germon

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