Les États n’ont plus d’alliés, ils n’ont que des intérêts
Trump, Poutine et les autres : quand la boussole stratégique de l’UE pointe dans le vide, et si c’était vrai ?
Une doctrine née pour la mauvaise guerre ou comment on est passé de la force du Droit, aux droits par la Force, de la Morale au Deal permanent
En mars 2022, sous le choc de l’invasion russe de l’Ukraine, l’Union européenne adoptait sa « boussole stratégique », censée guider sa politique étrangère et de sécurité jusqu’en 2030.
Le diagnostic était clair : la Russie était la menace centrale, et la réponse devait être un basculement vers le hard power – capacités militaires, protection des routes commerciales, défense des frontières.
Quatre ans plus tard, la boussole d’un modèle très ancien, a perdu le nord. Cette grille de lecture s’est retournée contre l’UE elle-même. Depuis, on doit ajouter à la liste le Moyen-Orient, le Venezuela, l’Iran. La principale, sinon la seule réaction de l’Union, est de recommander aux parties en présence « de la retenue »
C’est devenu l’arme ultime avec la dissuasion nucléaire. Mais au-delà on reste spectateur, faute de mieux.
On va se persuader que la menace la plus immédiate contre ses intérêts vitaux ne vient plus de Moscou, semble-t-il, mais de Washington. Est-ce bien la réalité ou plutôt une autre vision une autre réalité ?
Quand les États-Unis frappent les routes maritimes
Alors que la boussole européenne campait à l’est, elle visait la Russie comme perturbateur des échanges mondiaux, c’est l’armée américaine qui a récemment arraisonné un pétrolier dans l’Atlantique Nord, au nom de sanctions unilatérales contre le Venezuela et la Russie(pétrole) et de ses intérêts vitaux bien compris, sanctions obligent…
Autrement dit :
ce n’est pas la Russie seule, mais aussi les États-Unis qui démontrent leur capacité à contrôler, interrompre ou détourner les flux commerciaux maritimes européens. Pour être écouté et craint il faut être puissant.
Pour une Union qui a fait de la « sécurité des routes stratégiques » un pilier de sa doctrine, l’ironie est brutale.
Le Groenland : une ligne rouge violée
Plus grave encore, la menace territoriale directe contre l’UE ne vient plus de l’Est, mais viendrait de l’Ouest. Il faut trouver un nouveau fournisseur de boussoles.
Les déclarations de Donald Trump sur le Groenland — territoire du royaume du Danemark, État membre de l’UE — ont fait tomber un tabou : un président américain envisage ouvertement l’acquisition, la pression ou même l’occupation d’un territoire européen. A moins qu’il ne s’agisse d’un nouveau DEAL ? Ce nouveau marketing(new deal ?) world wide dit-on aux États Unis.
La Maison-Blanche n’a pas démenti. La porte-parole de Trump a confirmé que le déploiement militaire reste une option.
Ce n’est pas une crise périphérique. C’est un séisme géopolitique.
Washington deviendrait le facteur de risque numéro un
Comme le résume Mujtaba Rahman (Eurasia Group), « le risque principal pour la cohésion de l’OTAN et de l’UE n’est plus la Russie en Ukraine, mais croit-on, les ambitions américaines dans l’Arctique. » Même le Canada en a des sueurs froides, attendant la prochaine déclaration de la Maison blanche.
Les États-Unis disposent de tout l’éventail des leviers :
- pressions économiques
- présence militaire via l’OTAN
- chantage stratégique
- et même l’achat pur et simple du territoire
L’Europe, elle, n’a ni plan, ni doctrine, ni capacité de dissuasion crédible face à ce scénario.
Une UE figée dans la guerre d’hier
Face à cette rupture stratégique, Bruxelles continue… comme si de rien n’était.
Pendant que Trump menace un État membre, la Commission européenne part célébrer la présidence chypriote du Conseil. Aucun Conseil de crise. Aucune déclaration stratégique. Aucune riposte.
À Paris, l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni discutent de « garanties » ? pour l’Ukraine.
Le Groenland est évoqué… en marge. La déclaration finale ? Un modèle de vide politique. Pendant que la présidente de la Commission signe l’accord du Mercosur auquel la France a découvert qu’elle était finalement contre. Encore un coup bas de la boussole.
L’illusion balte et le mimétisme américain
Pendant ce temps, la Lituanie réclame des actions plus dures contre la « flotte fantôme » russe en mer Baltique. Mais lorsque les États-Unis se livrent à des actes de police maritime dans l’Atlantique Nord, cela n’émeut personne à l’Est — au contraire, cela devient un modèle. L’exception d’hier, devient-elle la règle aujourd’hui.
L’Europe ne raisonne plus en termes de droit ou de souveraineté, mais en termes d’alignement sur la puissance dominante, à ses yeux.
La boussole stratégique : une machine qui tourne à vide
Sur le papier, la Boussole stratégique de l’UE est un bijou bureaucratique :
- déploiement rapide
- industrie de défense
- cyberdéfense
- partenariats globaux
- milliards investis
- missions sur tous les continents
Mais elle repose sur un postulat désormais faux : que la menace principale est extérieure à l’Occident.
Or la crise du Groenland révèle exactement l’inverse.
Affaiblir la Russie, ignorer l’Amérique
Les documents internes de l’UE, notamment ceux de l’EUISS, montrent une obsession stratégique : affaiblir la Russie par la pression régionale, l’information, l’influence et les sanctions.
L’Europe a construit toute sa politique de sécurité autour de cet objectif. Pendant ce temps, elle a laissé les États-Unis devenir le véritable acteur asymétrique, capable de forger le droit, les alliances et les territoires… sans coût politique.
Le Groenland ou l’instant de vérité
La déclaration européenne du 6 janvier 2026 est révélatrice : elle affirme que l’Arctique est une priorité, rappelle que l’OTAN est présente, répète que les États-Unis sont un « partenaire essentiel » … et conclut mollement que seuls le Danemark et le Groenland peuvent décider.
Traduction possible : si Washington agit, l’Europe regardera ailleurs.
Une souveraineté fantôme
Les commentaires publics le disent crûment : les armées européennes dépendent des systèmes américains, les F-35, les Patriots, les logiciels, l’énergie, les marchés.
Sans feu vert de Washington, aucune dissuasion n’existe.
La boussole stratégique de l’UE est en panne. Elle pointe simplement vers un monde qui n’existe plus.
Et en même temps, on a passé sous silence une déclaration récente du chancelier allemand qui a exprimé l’espoir qu’un rapprochement avec la Russie puisse être réalisé à long terme. « La Russie est un pays européen », a déclaré le président de la CDU à la Chambre de commerce et d’industrie de Halle-Dessau.
« Si nous parvenons à trouver un équilibre avec la Russie sur le long terme, si la paix règne, si la liberté est garantie, si nous réussissons dans tout cela… alors cette Union européenne, alors nous, en République fédérale d’Allemagne, aurons franchi une nouvelle épreuve », a-t-il ajouté. ( Reuters )
Conclusion : l’Europe face à son miroir
L’Union européenne a bâti une doctrine pour résister à la Russie. Mais le test décisif vient de son allié.
Trump n’est pas une anomalie. Il est le révélateur. Ce qui devrait permettre à l’Europe d’enfin prendre conscience que le monde a changé et change encore.
Et l’Europe découvre, trop tard, que sa souveraineté stratégique était surtout un document PDF.
Ainsi va le monde,
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps

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