Et puis un jour, Tel Aviv. Par Nicolas Carras

Picking lots for Achuzat Bayit. Avraham Soskin April 1909

La décision de bâtir Tel-Aviv est prise dès 1906, bien avant toute catastrophe européenne, au sein de la communauté juive de Jaffa, lorsque des familles regroupées dans la société Ahuzat Bayit choisissent de rompre avec la promiscuité, l’insalubrité et l’insécurité de la ville ancienne pour créer quelque chose de radicalement nouveau. Il ne s’agit pas d’un refuge improvisé mais d’un projet pensé : une ville moderne, organisée, hygiénique, avec des rues tracées, des écoles, une vie culturelle et un travail structuré. En 1908, les terrains sont achetés au nord de Jaffa, sur des dunes de sable inhabitées, et le projet urbain est planifié méthodiquement. Le 11 avril 1909 marque l’acte fondateur concret : soixante-six familles se réunissent sur ces dunes vides et procèdent au tirage au sort des parcelles, le célèbre « tirage des coquillages », moment simple mais décisif où une idée devient réalité. En 1910, le nouveau quartier reçoit officiellement le nom de Tel- Aviv, emprunté à la traduction hébraïque d’Altneuland de Theodor Herzl*, affirmation claire qu’il ne s’agit ni d’un exil ni d’une fuite, mais d’une renaissance volontaire tournée vers l’avenir.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe, Jaffa n’est ni une ville florissante ni un modèle de prospérité, mais un port ottoman archaïque, surchargé et structurellement défaillant : les navires ne peuvent pas accoster, les marchandises sont transbordées par barques au risque permanent de naufrages, ce qui limite toute économie moderne durable ; la vieille ville est dense, étouffante, faite de ruelles étroites sans plan d’urbanisme, sans égouts, sans eau courante, où les déchets sont jetés dans la rue ou à la mer, où les animaux circulent librement, où l’humidité, la saleté et les odeurs dominent. L’hygiène est inexistante, l’eau souvent contaminée, les épidémies récurrentes (choléra, dysenterie, typhus, paludisme), la mortalité infantile élevée, et il n’existe ni système de santé public ni politique sanitaire : quelques médecins privés et dispensaires religieux ne suffisent pas, les pauvres meurent chez eux. L’économie repose sur le commerce saisonnier, les pèlerinages et l’exportation d’agrumes, sans industrie, sans banques modernes locales, sans véritable salariat structuré ; une petite élite commerçante vit correctement, mais la majorité de la population arabe survit au jour le jour. L’administration ottomane est faible et corrompue, la police inefficace, la justice arbitraire, l’insécurité réelle. Les Juifs de Jaffa, minoritaires mais actifs, vivent dans des conditions difficiles : logements insalubres, dépendance économique, rackets, agressions, violences récurrentes, absence de protection réelle, ce qui rend leur situation précaire et instable. C’est précisément cette combinaison de saleté, de promiscuité, d’insécurité et d’absence totale de modernité urbaine qui pousse les Juifs à quitter Jaffa et à décider de construire Tel-Aviv : non par idéologie abstraite, mais pour créer une ville planifiée, saine, sûre et productive, là où Jaffa représente un monde ottoman à bout de souffle, incapable d’offrir un avenir urbain moderne.

À cela s’ajoute une conscience nouvelle, issue du sionisme pratique et du mouvement des Hovevei Zion : comprendre que la survie juive ne peut plus reposer sur l’aumône, la tolérance ou la protection étrangère, mais sur le travail, l’organisation, l’hygiène, l’éducation et l’autonomie urbaine. Dès le début des années 1900, des Juifs de Jaffa — artisans, enseignants, médecins, entrepreneurs modestes — tirent une conclusion simple et radicale : rester à Jaffa, c’est accepter la stagnation, la dépendance et la vulnérabilité ; bâtir ailleurs, sur des dunes vides au nord, c’est créer de l’air, de l’espace, des rues larges, des écoles, une ville pensée dès l’origine pour la santé, la sécurité et la production. La décision prise en 1906 par le groupe Ahuzat Bayit, concrétisée en 1909, est donc l’aboutissement d’un long processus de lucidité : quitter un monde ottoman épuisé pour fonder une ville moderne, non contre quelqu’un, mais pour vivre dignement, travailler, transmettre, et ne plus dépendre ni de la charité ni du bon vouloir d’autrui. Tel-Aviv naît ainsi d’un refus clair : refuser la misère, la peur et l’immobilisme, et choisir la construction, la responsabilité et l’avenir.

Les terrains sur lesquels Tel-Aviv est bâtie ne sont ni des villages arabes ni des terres cultivées, mais des dunes de sable inhabitées, impropres à l’agriculture, situées au nord de Jaffa ; ces parcelles sont achetées légalement, à prix élevé, auprès de propriétaires arabes souvent absents ou de notables urbains, par des Juifs de Jaffa regroupés dans la société Ahuzat Bayit, précisément parce que personne n’en voulait et qu’elles n’avaient aucune valeur économique réelle. Il faut bien mesurer ce que cela signifie : il n’y avait rien, ni maisons, ni routes, ni eau, ni arbres, ni ombre, ni sol stable — seulement du sable mouvant battu par le vent. Construire une ville sur du sable est une épreuve technique majeure : il faut d’abord stabiliser le sol, importer de la terre, créer des fondations profondes, planter des arbres pour fixer les dunes, tracer des rues avant même de bâtir les maisons, organiser l’écoulement de l’eau, lutter contre l’ensablement permanent. Tout doit être pensé en amont, sans infrastructures existantes, sans aide de l’État ottoman, avec des moyens limités et un travail acharné. Tel-Aviv ne naît donc pas d’une appropriation ou d’une destruction, mais d’un acte de création pure, d’une volonté consciente de transformer un espace vide et hostile en ville vivante — ce qui explique à la fois la fierté fondatrice de ses bâtisseurs et le caractère radicalement moderne de son urbanisme.

— Il faut bien se représenter la réalité brute de l’époque : il n’y avait rien d’autre que du sable, des dunes mouvantes, sans eau, sans routes, sans ombre, sans pierre, sans port, sans sol porteur. Rien qui appelle naturellement une ville, encore moins une grande ville. Aucun esprit raisonnable, aucun investisseur prudent, aucun pouvoir établi n’aurait parié sur cet endroit. Il fallait une détermination hors norme, presque une folie lucide, pour imaginer qu’un jour surgirait ici l’une des plus belles villes du Moyen-Orient. Construire sur le sable signifiait lutter contre l’effondrement permanent, l’humidité saline, la chaleur écrasante, le vent, les maladies, l’isolement. Ce projet n’était pas une extension naturelle d’un tissu urbain existant, mais un acte de volonté pure, une projection obstinée dans l’avenir. Tel-Aviv n’est pas née parce que le lieu s’y prêtait, mais parce que certains ont décidé, contre toute logique apparente, que le sable ne serait pas une limite mais une matière à vaincre.

La transformation de ces dunes en ville habitable ne se fait ni spontanément ni rapidement, et elle mobilise très tôt des ingénieurs, architectes et urbanistes formés en Europe, conscients qu’on ne bâtit pas une ville moderne à l’improviste : dès les premières années, des ingénieurs juifs issus de l’Empire russe, d’Allemagne et d’Europe centrale interviennent pour le tracé des rues, la stabilisation des sols et les fondations, puis, à partir de 1925, l’urbaniste écossais Patrick Geddes donnera à Tel-Aviv son plan directeur moderne, fondé sur l’aération, les axes verts, l’hygiène et la circulation — mais bien avant lui, les pionniers travaillent empiriquement, souvent sans moyens, avec une rigueur quasi scientifique. Il faut plusieurs années pour que les premières maisons réellement salubres apparaissent, et plus d’une décennie pour que la ville commence à fonctionner comme un espace urbain cohérent : routes stabilisées, réseaux d’eau, éclairage, écoles, services. Le travail est d’une dureté extrême : chaleur écrasante, soleil brûlant, sable qui s’infiltre partout, effort physique constant, absence d’ombre, maladies, pénurie d’eau potable, outils rudimentaires, main-d’œuvre souvent non qualifiée mais déterminée. Les fondations doivent être creusées profondément, la terre transportée à la main, les arbres plantés un à un pour fixer les dunes, les rues tracées avant même que les maisons existent. C’est un labeur lent, pénible, éprouvant, mené par des hommes et des femmes qui savent qu’ils construisent sans filet, sans État, sans protection, et que rien ne leur sera donné — et c’est précisément cette accumulation de travail, de compétence technique et d’endurance qui permet, au bout de quelques années seulement, de voir émerger non pas un camp précaire, mais une ville viable, saine et durable, là où il n’y avait auparavant que du sable et du vent.

Tout cela démontre clairement que ce qui deviendra Israël commence à se construire bien avant la Shoah, bien avant 1933, bien avant 1945, et indépendamment de l’extermination des Juifs d’Europe : dès la fin du XIXe siècle et le début du XXe, des Juifs achètent des terres légalement, drainent des marais, stabilisent des dunes, bâtissent des villes, fondent des écoles, des hôpitaux, une économie du travail, une langue vivante, une société organisée, dans un contexte ottoman puis mandataire marqué par la pauvreté, l’arriération et l’insécurité. Tel- Aviv naît en 1909, Jérusalem commence à se transformer dès les années 1880– 1910, l’agriculture juive moderne précède la Première Guerre mondiale : tout cela relève d’un projet de reconstruction nationale de longue durée, porté par une volonté de normalité, de dignité et d’autonomie, et non d’une réaction tardive à la Shoah. Réduire la naissance d’Israël à une « compensation » morale après Auschwitz est historiquement faux et intellectuellement malhonnête : l’État juif n’est pas né de la culpabilité européenne, mais d’un travail patient, pénible et continu, engagé des décennies plus tôt par des hommes et des femmes qui avaient compris que l’avenir juif ne pouvait plus dépendre ni de la charité, ni de la tolérance des autres, ni des empires déclinants.

À mesure que Tel-Aviv prend forme, une prospérité réelle et visible commence à s’y développer, fondée sur le travail, l’organisation et l’investissement collectif : commerces, ateliers, imprimeries, banques, coopératives, ports, écoles et institutions culturelles émergent là où il n’y avait que des dunes, créant une dynamique économique sans équivalent dans la région immédiate. La ville devient rapidement un centre d’attraction, non seulement pour les Juifs venus d’Europe ou du Moyen-Orient, mais aussi pour une main-d’œuvre arabe attirée par des salaires plus réguliers, des infrastructures modernes, une hygiène urbaine inexistante ailleurs et des perspectives économiques nouvelles. Tel-Aviv introduit l’électricité, l’eau courante, les réseaux de santé, l’urbanisme rationnel, une vie culturelle

intense et une économie monétaire stable, contrastant fortement avec la stagnation de Jaffa et d’autres villes du Levant. Cette prospérité n’est ni miraculeuse ni coloniale : elle est le résultat d’un effort accumulé, d’un savoir-faire importé puis adapté, et d’une société qui choisit la construction plutôt que l’attente, la production plutôt que la rente, et la ville comme espace d’autonomie plutôt que de dépendance.

Le sionisme n’a jamais été un projet de destruction, contrairement à ce que certains voudraient faire croire ou écrire. C’est avant tout un projet de bâtisseur, de créateur, de renaissance. Depuis ses origines, bien avant Théodore Herzl, jusqu’à aujourd’hui, le sionisme a toujours eu pour objectif de mobiliser toutes les forces possibles pour construire, pour reconstruire, pour apporter une lumière là où régnait souvent l’obscurité. Il ne s’est jamais agi d’éradiquer les populations arabes ni de détruire le monde musulman de la Palestine ottomane, mais au contraire de donner vie à une société vivante, saine, autonome, capable de se développer durablement. Ce mouvement est intimement lié à la lumière, à la création, à l’espoir — une lumière que beaucoup ont refusée, voire voulu détruire, faute d’avoir eux-mêmes jamais édifié quelque chose de véritablement viable ou pérenne. Il y a là une part de jalousie, comme celle d’un enfant envieux, prêt à renverser le château de sable construit avec patience par son voisin. Peu mesurent l’incroyable force d’esprit, la ténacité et le courage qu’il a fallu pour bâtir ce qui deviendra Israël. C’est cette énergie, cette capacité à transformer le désert en ville, le sable en foyer, qui devrait inspirer et servir d’exemple, bien au-delà des querelles et des malentendus, car elle incarne la puissance du travail, de la volonté et de l’espoir face à l’adversité.

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Note :

*Altneuland (en allemand, « Vieux Nouveau Pays ») est un roman écrit en 1902 par Theodor Herzl, le père du sionisme politique moderne. Ce livre est une œuvre visionnaire qui imagine la création d’une société juive moderne, progressiste et laïque en Terre d’Israël, avec des villes nouvelles, des technologies avancées, une coexistence pacifique entre Juifs et Arabes, et une culture renouvelée. Le titre Altneuland est traduit en hébreu par « Tel-Aviv », littéralement « Montagne (ou colline) du Printemps », symbole d’un renouveau enraciné dans l’ancien, une continuité entre tradition et modernité. C’est donc ce nom qui a été choisi pour baptiser la nouvelle ville fondée près de Jaffa, affirmant l’aspiration à bâtir une « nouvelle terre » fondée sur un héritage ancien, une synthèse d’histoire et de futur, et incarnant la vision de Herzl pour le peuple juif.

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© Nicolas Carras

Nicolas Carras – Créateur (vidéo – son – photo), artiste, poète
https://nicolascarras.wordpress.com/

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