Un cadre théorique pour comprendre le moment actuel en Iran
Résumé
Le soulèvement en cours en Iran a-t-il dépassé le stade de la « protestation sociale » pour entrer dans une phase que la science politique qualifie de transition qualitative du soulèvement ? Les signes de cette transition — tels que le désarmement des forces de répression, les affrontements directs avec les unités spéciales et l’effondrement du caractère dissuasif de la violence étatique — sont désormais visibles un peu partout. En s’appuyant sur des théories classiques et contemporaines de l’État, de la révolution et des mouvements sociaux, on peut avancer que cette phase ne constitue pas une simple escalade conjoncturelle, mais l’entrée dans une situation structurelle qui remet simultanément en cause la légitimité, l’efficacité et le monopole de la puissance (violence) de l’État.
1. Cadre conceptuel : État, violence et obéissance
Le point de départ théorique de cette analyse repose sur la définition classique de l’État formulée par Max Weber : un État dont l’existence est fondée sur le monopole de la violence légitime. Tant que ce monopole est maintenu — même dans un contexte de mécontentement social généralisé — les protestations demeurent au niveau d’un « défi politique » et ne conduisent pas à un changement fondamental.
Mais dès lors que les instruments de la répression échappent aux forces gouvernementales et passent entre les mains de la population, la violence étatique cesse d’être dissuasive et exclusive.
Des dizaines d’exemples de désarmement des forces de répression ont été observés ces derniers jours en Iran. À Tous, dans la province du Khorasan, de jeunes insurgés ont intercepté un bus transportant des forces de la République islamique, les ont désarmées et ligotées. À Ispahan (pont Si-o-se-pol), à Shiraz (quartier de Ma’ali Abad) et à Téhéran, plusieurs cas similaires ont été rapportés. Lorsqu’un jeune insurgé, à Naziabad (Grand Téhéran), arrache un pistolet à impulsion électrique à un agent et l’utilise contre lui, on peut dire que les forces de répression subissent des pertes sur le terrain.
De même, le 6 janvier, dans la ville de Malekshahi (province d’Ilam), les unités spéciales ont subi des pertes, ont pris la fuite par crainte, et la ville est pratiquement passée sous le contrôle des insurgés. Le même scénario s’est produit le même jour à Abdanan, également dans la province d’Ilam. Le pouvoir entre ainsi dans une phase que l’on peut qualifier d’érosion de la capacité coercitive de l’État.
2. De la protestation à la confrontation violente asymétrique
Dans les théories des mouvements sociaux, une protestation « change de phase » lorsqu’elle passe de l’action symbolique à une action matérielle dirigée contre la structure du pouvoir. Cette étape est généralement interprétée comme le résultat d’une transformation du calcul collectif coûts-bénéfices : autrement dit, le coût de l’obéissance au régime devient plus élevé que celui de la résistance.
Un exemple largement relayé sur les réseaux sociaux iraniens illustre ce basculement. En réponse à un ami qui lui conseille de ne pas participer aux manifestations, un jeune homme déclare :
« Pourquoi je n’irais pas manifester ? Mes revenus ne couvrent pas mes dépenses. Je travaille du matin au soir. De quoi aurais-je peur de perdre ? Mes parents se consument sous mes yeux et je ne peux rien faire. Le rêve de ma mère est de me voir en costume de marié, mais mon propre rêve est de mourir demain. Pourquoi je n’irais pas ? Laisse-moi y aller, au moins pour ne pas m’endormir chaque nuit avec une mauvaise conscience. Pour que demain, si mon enfant me demande : “Qu’avez-vous fait ?”, je ne sois pas obligé de répondre : “Rien.” Chaque nuit, l’idée qu’il est déjà trop tard me tourmente jusqu’au matin. Pourquoi je n’irais pas ? Il est vraiment trop tard. Nous avons trop enduré. J’en ai jusqu’ici [il montre sa gorge]. Je n’en peux plus. Moi, j’y vais. Si tu viens aussi, tant mieux. Sinon, au moins, ne m’oublie pas. »
La peur sociale cède la place à une audace collective.
Qu’il s’agisse de cette jeune femme qui s’est tenue seule devant un canon à eau pour stopper une colonne militaire, de jeunes qui se sont assis au milieu de la rue pour bloquer l’avancée des forces de répression, ou encore d’insurgés qui, par une action collective, ont libéré certains de leurs camarades arrêtés, tous ces actes illustrent clairement le remplacement de la peur sociale par le courage collectif.
Cela signifie que la violence étatique est en train de perdre sa fonction. À ce stade, le soulèvement entre dans ce que l’on peut appeler une phase insurrectionnelle de confrontation — non pas nécessairement une guerre armée classique, mais un affrontement direct et asymétrique avec l’appareil de répression.
3. La radicalisation comme phénomène structurel, non idéologique
Contrairement aux discours officiels qui attribuent la « radicalisation » à des influences étrangères ou à des idéologies, la littérature académique la considère le plus souvent comme une réaction structurelle. Un théoricien montre que les révolutions ne commencent pas par la radicalisation du peuple, mais par l’incapacité de l’État à exercer son pouvoir — autrement dit, par l’inefficacité croissante de la répression.
En Iran aujourd’hui, malgré l’expansion et la diversité de ses forces répressives (multiples services de renseignement, Corps des Gardiens de la révolution islamique, Bassidj, forces de police, etc.), en particulier après les revers régionaux du régime et la guerre de douze jours avec Israël, cet appareil apparaît fonctionnellement usé et fragmenté, incapable d’assurer un effet dissuasif durable.
Cette situation a rendu possible l’action directe de la population. Bien que de nombreuses personnes soient arrêtées, les familles ne sont plus intimidées : elles se rassemblent devant les prisons et les centres de détention pour exiger la libération de leurs enfants. Ainsi, le désarmement des forces de répression constitue un indicateur clair de l’entrée du soulèvement dans une nouvelle phase.
4. La situation de pré-dualité du pouvoir (Pre-Dual Power)
Dans la littérature politique, la notion de « dualité du pouvoir » désigne un moment où deux centres d’autorité rivaux coexistent simultanément sur un même territoire. Mais avant cela, il existe une phase intermédiaire que l’on peut décrire ainsi :
- le pouvoir officiel demeure en place ;
- mais son autorité ne s’exerce ni partout ni en permanence ;
- dans certains espaces, c’est la société qui prend l’initiative.
Cette situation est désignée dans la littérature contemporaine par des notions telles que souveraineté contestée ou phase de pré-dualité du pouvoir. Un exemple en a été observé le 6 janvier dans les villes d’Abdanan et de Malekshahi, dans la province d’Ilam. Le désarmement des forces répressives et leur retrait de facto constituent des signes classiques de l’entrée dans cette phase.
5. L’effondrement de l’obéissance
Un autre théoricien établit une distinction fondamentale entre le pouvoir et la violence :
le pouvoir naît de l’obéissance collective, et non des armes.
Lorsque la population, sans direction centralisée ni ordre officiel, mais à travers une action coordonnée, parvient à repousser les forces de répression, cela signifie l’effondrement de l’équilibre de la peur — un moment que l’on peut qualifier de Collapse of the Fear Equilibrium.
Synthèse analytique
Dans un cadre théorique cohérent, on peut formuler le « changement de phase du soulèvement iranien » de la manière suivante :
- Érosion du monopole étatique de la violence ;
- Passage de la protestation à la confrontation directe ;
- Radicalisation résultant de l’incapacité structurelle du régime ;
- Entrée dans une situation de pré-dualité du pouvoir ;
- Effondrement de l’obéissance et de la barrière psychologique de la répression.
En tout état de cause, cette phase ne marque ni la fin du soulèvement ni une victoire assurée ;
mais dans l’expérience historique des révolutions, elle constitue le début d’une crise incontrôlable pour les régimes en place.
© Hamid Enayat
Politologue, spécialiste de l’Iran et observateur de longue date de l’opposition iranienne, Hamid Enayat intervient régulièrement sur les dynamiques internes du régime et sur les perspectives de transition.

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