
Un pouls long et régulier installe le décor : jour un, jour deux, jour trois. La lumière prend son tour, la mer recule, les astres se rangent. Cette mesure apprend à compter, séparer, nommer. Elle dresse l’ossature du monde : règles tenues, limites nettes, repos au septième temps. Une paume ferme qui tient l’ensemble sans crispation.
La vie ne flotte pas, elle se tend. Ce fil n’est pas une image : c’est un muscle, un tambour discret qui contracte et relâche. Un commencement ordonne, l’autre pétrit. Entre les deux, la seule vraie leçon : tenir la tension. Sans elle, le vertige finit en chute. L’ordre trace des lignes, sécurise le cadre, indique quand bâtir et quand sanctifier le repos. L’autre pouls travaille la chair : une main qui relève, un souffle qui anime, un regard qui nomme. La loi sans ce battement reste lettre morte ; l’élan sans cadre s’épuise en désordre. Systole pour rassembler, diastole pour offrir : non pas rigidité, circulation.
Politique ou intime, la même corde. Un peuple se construit ainsi : mémoire tendue vers la promesse, pieds enracinés. Défendre les frontières sans dessécher les mains demande un art patient. Rire quand on aurait hurlé, fermer une porte pour sauver un sourire, rallumer l’ardeur au milieu de la fatigue : exercices de tension qui prouvent que la force ne vient pas de l’absence de doute mais d’un cœur qui bat malgré lui. Trop lâche, tout se délite en fatalisme ; trop raide, tout s’étouffe. L’équilibre exige attention, humour de distance et métier d’artisan : répartir la tension — un peu pour le plan, un peu pour la main — assez pour respecter, assez pour pardonner.
Cette semaine, la pulsation s’est faite plus forte. Des visages qu’on croyait perdus sont revenus à la lumière. Des bras se sont refermés. Des mères ont retrouvé leurs fils, des enfants leurs pères. La stupeur a remplacé le désespoir, la joie a bousculé le doute. Un peuple a retenu son souffle — le monde avec lui. Des yeux ont tremblé devant la vie revenue : comme si Berechit recommençait.
Ce n’était pas seulement une libération, c’était une recréation. Le souffle sur la poussière, une fois encore. Le miracle du recommencement. Cette joie ne nie rien ; elle transfigure. Les plaies demeurent, la lumière y entre. Là-bas, on connaît ce langage : mémoire et promesse, blessure et joie. Peuple du battement, peuple du seuil, peuple du Shabbat. On le dit rigide ; on oublie que cette tension gardée permet à la vie de tenir. Sous la poussière, le feu ; sous la fatigue, la joie ; sous la menace, la gratitude.
Le vrai miracle n’est pas seulement des vies sauvées : des vies rendues à la joie d’être. La poussière se relève, la voix reprend souffle, les visages se souviennent de la lumière. Voilà Berechit : non pas l’instant unique du début, mais la promesse que tout peut recommencer. Tant que le cœur bat, rien n’est perdu.
Alors le texte s’inverse. Ce n’est plus seulement Dieu qui crée le monde ; le monde prouve que Dieu respire encore. Chaque survivant, chaque sourire rendu, chaque prière arrachée à la peur prolonge la création initiale. Le cosmos d’Elohim et le jardin de YHWH continuent de battre à travers nous. Quand nos cœurs, épuisés, battent encore, ce n’est pas un réflexe : c’est une alliance.
Revenir au commencement ne signifie pas s’installer dans le passé. Commencer, c’est rouvrir ce qui semblait fermé. On resserre le temps pour mieux l’ouvrir, on fixe des limites pour accueillir, on se défend pour aimer encore. Les écrans préfèrent le vacarme ; la réalité préfère les fidélités minuscules : un regard qui tient, un repas partagé dans un abri, un chuchotement pour dire courage. Le monde se transforme rarement par tonnerre ; il reprend souffle par ces pierres blanches alignées.
Certains demandent une formule ; on leur offre un battement. Un peuple en a fait son métier: écrire ses fêtes comme des respirations, porter ses deuils sans s’y perdre, rappeler que force n’exclut pas délicatesse et que délicatesse n’interdit pas la défense. La scène restera longtemps : pas hésitants vers une embrassade, murmure, rire brisé par les larmes. La vie peut encore gagner, non par spectacle mais par obstination.
Recommencer ne signifie pas oublier : porter la mémoire dans le mouvement, choisir la vie sans trahir les absents, bénir ce qui revient sans renier ce qui manque. Au bout du compte, tout ramène à ce rythme : contraction, ouverture ; garde, accueil ; lumière mise à sa place, poussière tenue dans la paume. Le commencement ne s’est pas produit une fois pour toutes: il frappe à chaque porte, chaque jour. La joie des rescapés le dit mieux que tous les traités. On avance sans majuscules de triomphe, avec une écriture qui respire. On choisit la vie, d’un choix entier et modeste. Et l’on promet, sans tambour, de tenir la tension. Parce que la tension fait battre le cœur. Parce que le cœur, quand il bat, recommence le monde.
Deux commencements, une survie : respirer la tension, tenir debout, répondre présent.
© David Castel

Poster un Commentaire