Tribune Juive

Où est la punition ?

Le rabbin de la grande synagogue de New York, la plus grande ville juive du monde, a un vice : le golf. Il ne peut pas s’en passer, il joue tous les jours.


Le matin de Yom Kippour, il se lève très tôt. Personne dans les rues. Ses clubs cachés sous son grand manteau, il file vers le green. C’est un très grand péché.


Là-haut, les anges de garde l’ont aussitôt repéré. Ils sonnent l’alarme, certains que le Patron va intervenir et le punir.


Au premier trou, sous le coup de l’émotion, le rabbin frappe maladroitement. La balle part dans la direction opposée, mais le Patron fait un petit signe de la main et la balle tombe dans le trou. Il en va de même au trou suivant, et pendant tout le parcours : dix-huit trous, dix-huit coups. Jamais, depuis l’invention du golf, personne n’a réussi un score pareil. C’est un miracle.


Le rabbin jubile. Les anges sont consternés et n’y comprennent rien. Ils envoient le plus courageux d’entre eux demander au Patron où est la punition.


La réponse tombe aussitôt :


— Il vient de réussir un score que personne n’a jamais atteint. Et maintenant, à qui va-t-il pouvoir le raconter ?


Lecture traditionnelle


Yom Kippour n’est pas un jour où l’on peut s’offrir une petite entorse. C’est le jour du jugement, que la Torah prescrit comme un jour d’« affliction des âmes » (Lévitique 16, 29) et où le moindre plaisir est suspendu. Le rabbin accumule les fautes. Il porte ses clubs dans l’espace public, ce qui est interdit à Kippour comme le Chabbat, et le manteau n’y change rien : cacher n’est pas ne pas porter. Il joue, il se divertit. Surtout, il déserte : le rabbin de la plus grande synagogue de la plus grande ville juive du monde n’est pas à son poste le jour où toute la communauté vient se tenir devant le Juge.


Les anges de la blague ne sortent pas de nulle part. La prière centrale de Kippour, l’Ounetanè Toqef, les met en scène : « Les anges s’affolent, saisis de crainte et de tremblement, et disent : voici le jour du jugement. » Dans la liturgie, ce sont eux qui tremblent devant la rigueur divine. Dans le witz, ils tremblent d’impatience de la voir s’abattre. Le Midrash connaît bien ces anges zélés et un peu procéduriers, qui protestent auprès de Dieu chaque fois qu’il fait preuve d’une indulgence qu’ils ne comprennent pas : contre la création de l’homme, contre le don de la Torah à des créatures de chair. Ils savent compter les fautes, mais ils ne comprennent pas les voies divines.


La réponse du Patron applique le principe talmudique de la sanction « mesure pour mesure » (midda kenégued midda). Le rabbin a péché en cachette, il sera puni par le secret. Il voulait que personne ne le voie, il est exaucé au-delà de tout ce qu’il pouvait demander. Les Pirké Avot l’avaient déjà dit : « Le salaire de la faute, c’est la faute » (Avot 4, 2). Inutile de faire tomber la foudre, il suffit de laisser le péché aller au bout de sa logique.


Reste une ironie que la blague laisse deviner. Ce jour-là, la liturgie est faite d’aveux : le Vidouï, la confession récitée encore et encore, « nous avons fauté, nous avons trahi… ». Le seul à qui le rabbin pourrait raconter son parcours, c’est celui à qui il doit justement se confesser ce jour-là, qui était là, qui a guidé chaque balle et qui connaît déjà l’histoire.


Lecture psychanalytique


Le rabbin vit ce qu’on pourrait appeler une jouissance sans témoin, et c’est là toute la cruauté de la sanction. Un exploit n’existe vraiment que s’il est reconnu. Le désir, comme l’a dit Lacan après Hegel, est désir de l’Autre : désir d’être vu, d’être reconnu, d’être inscrit quelque part. Le score parfait que personne n’a vu et que personne ne pourra jamais croire n’est pas un triomphe : il reste coincé dans la gorge. Au fond, le péché s’est retourné contre lui-même. Pour jouer en cachette, il fallait un lieu sans regard, et le rabbin l’a obtenu, mais un tel lieu est aussi un lieu sans reconnaissance.


Freud décrit exactement ce mécanisme à propos du mot d’esprit. Celui qui trouve un bon mot ne peut pas le garder pour lui : il est poussé à le raconter, parce que le mot d’esprit n’est achevé que lorsqu’il fait rire une tierce personne. On ne rit pas seul de sa propre trouvaille. Le parcours du rabbin est construit comme un witz qu’on n’aurait pas le droit de raconter, avec une chute parfaite mais sans auditoire. C’est sans doute une des pires souffrances que puisse connaître un Juif d’Europe centrale.


Il y a ensuite le surmoi. Les anges attendent une punition venue de l’extérieur : un éclair, une chute, une balle perdue. Ils raisonnent comme un surmoi primitif, qui ne connaît que la sanction et le châtiment. Le Patron, lui, sait que la punition la plus efficace ne vient pas d’en haut, mais de l’intérieur. Il suffit de satisfaire entièrement le désir, et rien n’empêche mieux de désirer qu’une satisfaction totale. Le rabbin a réalisé l’impossible au premier essai et il ne lui reste rien à conquérir. Le golf, qui organisait jusque-là sa compulsion quotidienne autour d’un manque toujours à reprendre, se trouve d’un coup accompli, et donc vidé.


Enfin, ce sont les anges qui ne comprennent pas et c’est Dieu qui fait le bon mot. Les anges sont l’auditoire qui n’a pas saisi et à qui il faut expliquer la blague, ce qui, chacun le sait, la tue. Dieu est ici à la fois juge et auteur du witz. Il a cette sorte d’humour juif qui ne punit pas en frappant, mais en faisant voir ce que coûte une jouissance quand on ne peut pas la partager. Le rabbin, lui, a désormais un secret entre lui et Dieu, ce qui, pour un rabbin, n’est peut-être pas la pire des situations.

Michel Deroover

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