Chronique Jean-Luc Scemama 16-oct-26
Avons-nous encore quelque chose à transmettre en commun ?
Nous transmettons beaucoup : des connaissances, des diplômes, un patrimoine, des techniques, des souvenirs ; mais transmettons-nous encore un monde commun ?
La question mérite d’être posée à l’examen des manifestations émaillées de violence que la France vit depuis deux semaines et des prises de position de nos leaders politiques.
Que reste-t-il lorsque ce qui devait nous relier ne suffit plus à nous rassembler ?
Le point de départ est l’éducation où nous devrions préparer les jeunes à devenir des citoyens et à réussir leur vie, et non pas seulement à réussir dans la vie.
Nous transmettons des savoirs ; c’est indispensable, mais transmettons-nous suffisamment le courage, le discernement, la liberté intérieure, le sens de la responsabilité, la capacité de choisir son chemin ?
Éduquer ne consiste pas seulement à remplir une tête ; c’est aussi donner des racines suffisamment solides pour permettre, un jour, de déployer ses propres ailes.
Lorsque les mots communs ne veulent plus dire la même chose
Au niveau de la République, nous prononçons souvent les mots Liberté, Égalité, Fraternité, Laïcité, Universalisme, mais sommes-nous toujours certains d’y mettre la même chose ?
Une société peut conserver longtemps ses institutions tout en perdant progressivement le langage commun qui leur donnait sens.
Le risque apparaît lorsque les valeurs cessent d’être vécues pour devenir des formules rituelles ; lorsque l’appartenance à un groupe précède l’appartenance à la communauté nationale ; lorsque l’on proclame la diversité mais que l’on supporte de moins en moins la diversité des opinions.
Une République ne tient pas seulement par ses lois ; elle tient aussi par ce que les générations successives acceptent de recevoir, de préserver et de transmettre.
Et lorsque nous ne sommes plus d’accord ?
Nous pouvons avoir une histoire commune, une mémoire commune et pourtant des désaccords profonds. Nous pourrions cesser de nous parler, mais notre grandeur est de choisir le dialogue.
Voilà peut-être l’une des transmissions les plus urgentes de notre époque : apprendre le désaccord.
Une démocratie n’exige pas que nous pensions tous la même chose, une famille non plus et un peuple non plus, mais aucune communauté ne survit longtemps lorsque celui qui pense autrement devient nécessairement un ennemi.
Transmettre le désaccord
Nous enseignons aux enfants à parler ; peut-être devrions-nous davantage leur apprendre à contredire, contredire sans humilier, défendre une conviction sans nier la dignité de celui qui la combat, reconnaître un fait qui dérange notre propre camp, changer d’avis sans considérer cela comme une défaite, dire « je ne sais pas » et, surtout, continuer à échanger lorsque le désaccord devient profond.
Le contraire du vivre-ensemble n’est peut-être pas le désaccord, mais l’impossibilité du dialogue.
Nous sommes des dépositaires
En tant que citoyens, nous avons une responsabilité, car nous ne sommes propriétaires ni de la République, ni de notre culture, ni de notre histoire, ni même de l’héritage familial que nous avons reçu ; nous en sommes provisoirement les dépositaires.
Chaque génération reçoit quelque chose qu’elle n’a pas créé et doit décider ce qu’elle veut en faire : tout conserver serait refuser le mouvement de l’Histoire, tout déconstruire serait condamner chaque génération à recommencer le monde à zéro.
Transmettre consiste précisément à discerner ce qui mérite de traverser le temps.
Voilà peut-être l’enjeu du Vivre ensemble et de la Transmission : ne pas dire aux générations suivantes : « Pensez comme nous. », mais « Voici ce que nous avons reçu ; voici ce que nous avons appris ; voici aussi les erreurs que nous avons commises ; c’est à votre tour d’en faire quelque chose.
En ajoutant peut-être une dernière exigence : vous aurez le droit de ne pas être d’accord avec nous, mais faites en sorte que ceux qui viendront après vous puissent encore se parler.
En effet, une civilisation commence peut-être à disparaître lorsqu’elle ne sait même plus transmettre les questions qui méritent d’être posées, et non pas lorsqu’elle cesse de transmettre ses réponses.
Jean-Luc Scemama
