Le Figaro du 9 octobre donne la parole à Éric Delbecque, ancien responsable de la sûreté de Charlie Hebdo après l’attentat de 2015. Il vient de publier La Trahison des élites chez Robert Laffont. Des lycées ont été bloqués et dégradés, des policiers agressés, et le chef de l’État a demandé aux forces de l’ordre de faire preuve d’« empathie » et de « pédagogie ». Pour l’essayiste, cette séquence illustre la désertion des élites politiques. Le constat rejoint celui d’une série publiée ici même : « La France administrée », Paul Germon, Tribune Juive.
Emmanuel Macron a coché toutes les cases. Sciences Po, l’ENA, l’Inspection des finances, la banque Rothschild. Puis l’Élysée, où il est entré comme secrétaire général adjoint avant d’en devenir le locataire. Chaque étape validait la précédente. À la fin, le parcours lui-même semblait tenir lieu de compétence, comme si un pays de soixante-huit millions d’habitants pouvait se gouverner comme une épreuve de sortie.
Pour Delbecque, déserter ne signifie pas quitter son poste. C’est cesser de partager le sort commun tout en conservant ses galons. Les élites qu’il vise se définissent par leurs privilèges plus que par leurs devoirs. Elles disposent des moyens matériels, sociaux et symboliques de se mettre à l’abri des conséquences de leurs propres décisions. Le lycée bloqué, le commissariat débordé, la rue qui brûle deviennent alors l’affaire des autres. Elles préfèrent les représentations abstraites à ce qui se passe réellement dans le pays.
La désertion a aussi un visage partisan. Delbecque désigne La France insoumise, en première ligne dans la séquence émeutière, qu’il accuse d’être devenue irresponsable et de pousser une partie de la jeunesse vers la sédition. En face, les autres élites sont désarmées depuis quarante ans. Elles ne savent plus nommer ce qui se passe sous leurs yeux. L’appel à l’empathie lancé aux policiers appartient à cette même logique. Au lieu de désigner ceux qui provoquent le désordre, on demande à ceux qui le subissent de le comprendre.
L’homme compte moins que le cercle auquel il appartient. Et ce cercle est étroit. Les mêmes écoles. Les mêmes grands corps. Les mêmes cabinets ministériels. Puis le ministère, la banque, le conseil d’administration, et parfois le retour au ministère. À chaque étape, les mêmes visages. Ils se recrutent entre eux, se retrouvent aux mêmes postes et se retrouvent encore lorsqu’il faut corriger une politique qui a échoué. Ceux qui sont chargés d’en tirer les conséquences sont parfois ceux qui l’ont eux-mêmes conduite.
Dans ce milieu, l’objection venue de l’extérieur est souvent disqualifiée avant même d’être examinée. Elle est populiste, simpliste, ignorante des dossiers. Personne ne conteste l’intelligence de ces hommes. Ce qui pose problème, c’est un monde fermé où chacun renforce les certitudes de l’autre. À force, les évidences du groupe deviennent celles du pays.
Delbecque cite l’historien américain Peter Turchin, qui décrit une surabondance d’aspirants pour un nombre limité de places. La sélection finit alors par favoriser la conformité. Le caractère n’y entre guère. L’ENA a été supprimée en 2021 et remplacée l’année suivante par l’Institut national du service public. Le nom a changé. Le vivier, les classes préparatoires et les réseaux sont restés.
La France administrée naît de cet entre-soi. Chaque service applique ses règles. Chaque responsable protège son territoire. L’échec devient ainsi collectif et personne n’en est vraiment responsable. On empile une réforme sur la précédente. On crée une commission. On annonce une méthode. Mais les mécanismes qui ont conduit à l’impasse restent en place.
Delbecque veut former des caractères, pas seulement des esprits brillants. Il préconise l’histoire, la stratégie, la géopolitique et l’économie industrielle. Il insiste surtout sur la confrontation avec le terrain, là où les dossiers cessent d’être des dossiers et deviennent des hommes, des femmes, des vies. Sa formule tient en quatre mots : « Gouverner n’est pas administrer. »
Les lycées rouvriront. Les policiers reprendront leur service sans avoir suivi le cours d’empathie réclamé. Le successeur, lui, sera cherché dans le même annuaire.
Paul Germon
