Tribune Juive

Un mot à Ghadir Khumm

Mahomet meurt en 632 sans fils vivant. Trois mois plus tôt, à l’étang de Ghadir Khumm, il avait levé la main de son cousin Ali devant la foule en déclarant : « Celui dont je suis le mawla, Ali est son mawla. » Les fidèles d’Ali traduisent « maître » et y lisent une nomination, alors que les autres compagnons entendent « ami » et n’y voient qu’un éloge. Pendant qu’Ali lave le corps du défunt, ces derniers élisent Abou Bakr.

Ceux qui contestent ce choix forment la shīʿat ʿAlī, le « parti d’Ali », d’où vient le mot chiite. Leurs adversaires se réclament de la sunna, la tradition du Prophète, et prendront le nom de sunnites. Ali attend six mois avant de prêter allégeance, le temps que meure Fatima, son épouse et fille du Prophète, à qui Abou Bakr venait de refuser l’héritage de l’oasis de Fadak au motif que les prophètes ne lèguent rien.

L’investiture d’Ali à Ghadir Khumm /Wikipédia

Ali n’accède au califat qu’en 656, après Omar et Othman. Son règne se résume à cinq années de guerre civile. Près de Bassorah, il bat Aïcha, veuve du Prophète, à la bataille du Chameau, puis affronte à Siffin, sur l’Euphrate, Muawiya, gouverneur de Syrie, et accepte un arbitrage qui lui fait perdre une partie de ses troupes. Un dissident le poignarde à Koufa en 661, et Muawiya fonde la dynastie omeyyade.

Le Coran n’est pas en cause. Sunnites et chiites récitent le même texte, et la thèse d’un livre expurgé des passages favorables à Ali, soutenue par quelques auteurs chiites anciens, a été abandonnée depuis longtemps. La dispute porte sur le pouvoir. Elle devient théologie à Karbala, en 680, où Hussein, fils d’Ali, meurt face à l’armée omeyyade après avoir été appelé puis lâché par les habitants de Koufa. L’Achoura commémore chaque année ce désastre.

De cette défaite, les chiites tirent une doctrine complète. L’imam y est désigné par Dieu, infaillible et issu d’Ali. Le douzième a disparu en 874 et doit revenir comme Mahdi. En son absence, un clergé hiérarchisé, du mollah au grand ayatollah, perçoit le khoms, un cinquième de certains revenus, ce qui lui assure une indépendance financière dont aucun ouléma sunnite ne dispose. Les recueils de hadiths diffèrent. Le mariage temporaire reste licite chez les chiites, qui prient le front posé sur une tablette d’argile de Karbala. Deux griefs restent à vif : une partie des chiites maudit Abou Bakr, Omar et Aïcha, que les sunnites vénèrent, et le culte des mausolées d’imams passe, aux yeux des wahhabites, pour de l’idolâtrie.

Le rapport de force est inégal. Les sunnites forment 85 à 90 % des musulmans, tandis que les chiites ne sont majoritaires qu’en Iran, en Irak, à Bahreïn et en Azerbaïdjan, avec une forte présence au Liban.

Le Moyen Âge connaît pourtant un siècle chiite. En 909, les Fatimides proclament leur califat en Ifriqiya, l’actuelle Tunisie, puis conquièrent l’Égypte, où ils fondent Le Caire et la mosquée al-Azhar, devenue ensuite la citadelle du sunnisme. Saladin rétablit l’orthodoxie au Caire en 1171.

La fracture durable date de 1501, quand le chah Ismaïl impose le chiisme à une Perse jusque-là majoritairement sunnite. Le sultan ottoman Selim le bat à Tchaldiran en 1514, après avoir fait massacrer, selon une chronique ottomane, 40 000 chiites d’Anatolie. Un siècle de guerres s’achève au traité de Zuhab, en 1639, sur une frontière proche de l’actuelle limite entre l’Irak et l’Iran. En 1802, les wahhabites saccagent Karbala.

Vient une longue accalmie. Au XXe siècle, le nationalisme arabe relègue la religion au second plan, les familles de Bagdad se marient d’une confession à l’autre, et al-Azhar reconnaît en 1959 le droit chiite comme une école légitime.

En 1979, Khomeini fait du clergé chiite le pouvoir lui-même et annonce qu’il exportera sa révolution. Riyad réplique en finançant le salafisme sur tous les continents. La guerre Iran-Irak tue entre 500 000 et un million de personnes de 1980 à 1988. Le Hezbollah naît au Liban en 1982, et des milices sunnites assassinent des milliers de chiites au Pakistan. En Irak, l’attentat contre le mausolée de Samarra, en février 2006, déclenche une guerre civile. En 2014, Daech exécute environ 1 700 cadets chiites près de Tikrit. La Syrie et le Yémen s’embrasent à leur tour.

Aucun historien n’a dressé de bilan global. Les massacres strictement confessionnels se comptent en centaines de milliers sur quatorze siècles. Le total monte à deux ou trois millions si l’on ajoute les guerres où le clivage sert de drapeau, et la plupart de ces victimes sont tombées après 1979. En mars 2023, Riyad et Téhéran ont renoué leurs relations diplomatiques à Pékin.

Treize siècles et demi après Ghadir Khumm, le mot mawla attend toujours son traducteur.

Paul Germon

NB
Le moment de l’élection d’Abou Bakr n’est connu que par les récits traditionnels.
Le chiffre de 40 000 chiites massacrés sous Selim vient d’une chronique ottomane et reste contesté.
Le nombre de morts de la guerre Iran-Irak, du massacre de Speicher et des violences au Pakistan, ainsi que le bilan global, sont des estimations.

Quitter la version mobile