
Il existe un moment où l’accumulation des faits finit par dessiner autre chose qu’une succession de polémiques.
Nous sommes peut-être arrivés à ce moment.
La question n’est plus seulement de savoir ce que la France pense d’Israël ; elle devient beaucoup plus grave : quelle place la France réserve-t-elle désormais à ses citoyens juifs ?
Car un mécanisme inquiétant s’installe progressivement.
On parle d’Israël, puis des Israéliens, puis des « sionistes », puis des « génocidaires » ! Et finalement des Juifs de France, auxquels certains demandent désormais de prendre position sur un gouvernement étranger pour contribuer à faire reculer l’antisémitisme dont ils sont eux-mêmes victimes.
Quand la victime doit fournir son certificat de bonne conduite
Ségolène Royal vient d’en fournir une illustration saisissante.
Pour « freiner la montée de l’antisémitisme », davantage de voix « israéliennes et juives » devraient, selon elle, dénoncer ce qui se passe à Gaza.
L’intention affichée est de distinguer les Juifs du gouvernement israélien. La même demande qui est formulée par le gouvernement d’Iran aux Juifs iraniens !
Mais le raisonnement produit paradoxalement l’effet inverse.
Pourquoi interpeller spécifiquement les Juifs ?
À quel titre un Français juif devrait-il répondre de Netanyahou ?
Pourquoi sa condamnation du gouvernement israélien contribuerait-elle à sa protection contre l’antisémitisme ?
Poussons le raisonnement jusqu’au bout.
Demandons-nous aux Français musulmans de condamner chaque régime islamiste avant de combattre l’islamophobie ?
Demandons-nous aux Français d’origine russe de dénoncer Poutine avant de les protéger contre une discrimination ?
Non.
Parce que la République connaît normalement les individus et ne lui attribue pas de « culpabilités prétendûment héréditaires ».
Un Français juif n’est pas l’ambassadeur d’Israël par naissance. Il peut soutenir Israël, le critiquer, détester son gouvernement, l’approuver ou ne pas vouloir en parler ; cela ne regarde que lui.
1 320 avertissements
Cette controverse serait seulement regrettable si elle intervenait dans une France apaisée, mais 1 320 actes antisémites ont encore été recensés en 2025.
Derrière ce chiffre se trouvent des agressions, des menaces, de la haine en ligne, mais aussi quelque chose que les statistiques mesurent beaucoup plus difficilement : la modification des comportements.
Cacher une étoile de David, éviter certains lieux avec une kippa, ne plus dire que l’on est juif, changer un enfant d’établissement, hésiter avant d’assister à une manifestation culturelle.
Ou commencer à se demander si ses enfants auront encore un avenir en France.
C’est cet antisémitisme d’atmosphère qui devrait désormais préoccuper l’État autant que les statistiques judiciaires.
Les mots présidentiels comptent aussi
Dans un tel climat, la parole du président de la République possède une responsabilité particulière.
Lorsqu’Emmanuel Macron affirme à l’ONU que « le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie », la question dépasse l’erreur factuelle. Le Hamas est implanté en Cisjordanie, avec ses réseaux et ses activités terroristes – qui y sont documentés – depuis des décennies et qui a encore assassiné un Franco-israélien, il y a quelques jours à peine.
Pourquoi cela importe-t-il pour les Juifs français ?
Parce qu’une représentation simplifiée du conflit finit par produire un récit simplifié : le terrorisme disparaît progressivement du tableau ; Israël devient exclusivement l’agresseur ; puis ceux qui sont supposés lui être liés deviennent suspects à leur tour.
Cela ne signifie évidemment pas que le président de la République serait responsable de l’antisémitisme – bien que son absence lors de la marche contre l’antisémitisme ait été douloureusement vécue, à la différence de François Mitterrand qui avait défilé en tête de la manifestation à la suite des atrocités de Carpentras – mais les responsables politiques sont responsables du climat auquel leurs paroles contribuent.
Plus le sujet est inflammable, plus leur devoir de précision est grand.
Critiquer Israël, absolument. Essentialiser les Juifs, jamais
Il faut pourtant éviter le piège inverse.
La politique du gouvernement israélien doit pouvoir être discutée avec la même liberté que celle de n’importe quel gouvernement et aucun soutien à Israël ne devrait dispenser de regarder les souffrances palestiniennes.
C’est justement parce que nous devons préserver cette liberté de critique qu’une frontière doit être infranchissable : les Juifs de France ne sont pas Israël.
Ils ne sont ni Netanyahou, ni Smotrich, ni Ben Gvir.
Pas davantage que les musulmans français ne sont le Hamas, l’Iran ou les Frères musulmans.
Voilà la règle républicaine. Simple. Universelle. Indivisible.
La France doit maintenant parler à ses Juifs
Depuis trois ans, beaucoup de responsables politiques condamnent l’antisémitisme.
Ce n’est plus suffisant ; il faut désormais une parole solennelle au plus haut niveau de l’État disant clairement : aucun Français juif n’a à condamner Israël pour mériter la protection de la République.
Aucun enfant juif ne doit apprendre qu’il vaut mieux cacher son identité.
Aucun citoyen ne doit être tenu comptable d’un gouvernement étranger en raison de sa religion ou de son origine.
Et aucune cause internationale, aussi légitime soit-elle, ne peut justifier que l’on importe en France la haine d’un conflit étranger.
Cette parole devrait aller plus loin : elle devrait appeler les partis politiques, les médias, les universités, le monde culturel et les réseaux sociaux à une même responsabilité.
Non pas au silence, mais à la précision.
Non pas à l’interdiction de critiquer Israël, mais au refus de transformer cette critique en assignation collective.
« Êtes-vous encore chez vous ? »
La France a accueilli au fil de son histoire des Juifs venus d’Europe orientale, du Maghreb, d’Égypte et d’ailleurs.
Ils ont reconstruit leurs vies, ont entrepris, enseigné, soigné, créé, servi l’État et participé à toutes les dimensions de la société française.
Que certains de leurs enfants ou petits-enfants puissent aujourd’hui se demander s’il faudra encore partir devrait être considéré comme une alarme nationale.
Si la France de 2026 n’est évidemment pas celle des années 1930, nous ne devons pas attendre qu’elle lui ressemble pour réagir.
La vraie mesure de la situation n’est peut-être même plus le nombre d’actes antisémites.
Elle tient dans une question beaucoup plus simple que la République devrait régulièrement poser à ses citoyens juifs : « Vous sentez-vous encore pleinement chez vous en France ? »
Si la réponse devient hésitante, nous avons déjà perdu quelque chose et cela semble malheureusement le cas.
Et si un jour elle devient non, ce ne seront pas seulement les Juifs qui auront perdu la France ; c’est la France qui aura perdu une part d’elle-même.
Jean-Luc SCEMAMA