
22 septembre, tribune des Nations unies. Pour son dernier discours devant l’Assemblée générale, Emmanuel Macron a trouvé sa phrase : le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie. Le lendemain, son ministre des Affaires étrangères assurait que chacun avait bien compris.
Chacun a bien compris.
Deux jours plus tôt, à Neve Tzuf, Netanel Chekroun, citoyen français, quarante-six ans, père de six enfants, descendait vers un ruisseau pour le bain rituel de la veille de Kippour. Un homme lié au Hamas l’a abattu au fusil d’assaut. Son fils de seize ans a survécu parce que son père a eu le temps de lui crier de courir. Pour l’Élysée, l’assassin appartient donc à une organisation qui n’a jamais mis les pieds là où il a tiré.
Les archives racontent une autre histoire, et elle commence tôt. En avril 1994, sept mois à peine après la poignée de main d’Oslo, un garçon de Qabatiya, près de Jénine, lance une voiture piégée contre un bus à Afula et tue huit personnes ; une semaine plus tard, c’est la gare routière de Hadera, cinq morts dans le bus pour Tel-Aviv. En octobre, rue Dizengoff, le bus 5 saute avec vingt-deux passagers. Celui qui le fait sauter vient de Qalqilya. Les bombes de cette époque sortent des mains de Yahya Ayyash, que ses admirateurs appellent l’Ingénieur. Il est né à Rafat, en Cisjordanie.
Deux ans plus tard, la ligne 18 de Jérusalem explose deux fois en huit jours, quarante-cinq morts au total. En 1997, le marché Mahané Yehouda, seize morts, un commando venu des environs de Naplouse.
Puis la seconde Intifada, et la liste s’emballe. Sbarro en août 2001, quinze morts dont sept enfants. Le soir de Pessah 2002, au Park Hotel de Netanya, trente convives tués autour du Seder par un kamikaze de Tulkarem, et quatre jours plus tard le restaurant Matza à Haïfa, quinze morts, un kamikaze de Jénine. Le bus 32A de Jérusalem en juin, dix-neuf morts. À Haïfa encore, le bus 37 en mars 2003, rempli de lycéens. Août 2003, le bus 2 ramène des familles du Mur, vingt-trois ne rentreront pas. L’année suivante, deux bus à Beersheva. Pour ces trois derniers, la même adresse : Hébron.
Plus tard, ce sont des noms. Gil-Ad, Naftali, Eyal, trois adolescents enlevés et tués en 2014 par une cellule du Hamas d’Hébron. Eitam et Naama Henkin, abattus en 2015 devant leurs quatre enfants par une cellule de Naplouse.
Jénine, Tulkarem, Naplouse, Hébron, Qalqilya. Qu’on pose la carte de la Cisjordanie sur celle des attentats du Hamas : elles se superposent.
Un diplomate est venu préciser que le président voulait dire que le Hamas ne gouverne pas la Cisjordanie. Il ne gouvernait pas non plus le marché Mahané Yehouda en 1997, ce qui ne l’a pas empêché d’y tuer seize personnes.
Une phrase pareille ne s’invente pas dans l’avion pour New York. Le Hamas l’a fabriquée, Doha l’a entretenue, les agences et les rapporteurs de l’ONU l’ont rendue respectable, et le Quai d’Orsay n’a plus eu qu’à la glisser dans un discours.
Est ce que la tonalité de son discours importe plus que ce qu’il dit ? Sans doute : au niveau théâtral c’était réussi comme dans une représentation de fin d’année scolaire, au plan du fond il semblerait que la vérité historique lui était sans importance .
En octobre 2023, à Jérusalem, le même Emmanuel Macron voulait élargir au Hamas la coalition contre l’État islamique. Trois ans plus tard, le Hamas a disparu de Cisjordanie. Le Hamas, lui, n’a pas changé. Le président, si.
Un chef d’État qui s’en va laisse d’ordinaire un bilan. Celui-ci laisse une phrase, qui dormira au procès-verbal des Nations unies à côté des noms qu’elle efface.
Elle suffit.
Paul Germon