Tribune Juive

Daniel Sibony. Qu’est-ce qui fait que le monde des arts et la culture est massivement contre Israël ?

Bien sûr, pas tous diront qu’ils sont pour le Hamas, ils sont pour Gaza, pour la Palestine, etc. l’important c’est qu’ils sont contre Israël. La réponse semble évidente : ils sont généreux donc ils sont pour les victimes et les faibles, contre les forts et les bourreaux. Le choix est tellement massif qu’il récuse le questionnement sur qui est le faible et qui est le fort. Car on pourrait dire que le petit Gaza a derrière lui tous les États intégristes et la masse intégriste de tous les États musulmans, et ce qu’elle a pu tirer avec elle dans le monde occidental. Ça fait beaucoup –  mais justement, le choix généreux veut partir de l’évidence, et les médias européens étant plutôt pro Islam, ils ont assez matraqué l’opinion par des images d’enfants tués ou blessés pour qu’on sache à l’avance et sans plus réfléchir, qui est le faible. Ce matraquage a été insistant et répété alors que les images du 7 octobre ont été plus fugaces.

Derrière ce don généreux de son soutien à la Palestine, le monde artistique et culturel occidental montre surtout qu’il est le monde de l’émotion, et vu que les bouffées d’émotion sur les victimes de Gaza ont été plus intenses que la bouffée du 7 octobre, c’est le plus grand nombre de bouffées qui l’emporte ; et ce petit monde opte pour la grande émotion et néglige la petite émotion. C’est une question de quantité.

La logique de l’émotion le veut ainsi ; l’émotion est une quantité d’affect qui vous dévie de votre chemin, c’est exactement cela : elle vous é-meut et elle vous capte. Certes, si ces médias et ces gens avaient creusé la petite émotion du 7 octobre, elle les aurait menés tout droit au gigantesque projet d’extermination des juifs et les aurait alertés sur la vieille vindicte islamique antijuive qui prend en charge ce même projet.

Mais quand on marche à l’émotion, on ne creuse pas et on ne veut pas trop de questions ; ça dérange l’émotion. Ce sera donc la réalité des choses qui se chargera de taper ce grand élan sur l’enclume de l’histoire pour ramener le monde des arts et de la culture à une certaine raison. C’est la dure réalité qui fera ce travail d’interaction entre l’émotion et la pensée critique, car autrement, pour mouvoir des gens émus, ce n’est pas facile ; autant déranger un chat qui mange son repas. Quand des gens sont absorbées dans leur jouissance, on ne peut pas les déranger – mais la réalité s’en charge.

Cette situation met en question l’art et la culture d’aujourd’hui où justement la valeur suprême, c’est l’émotion. Il est loin le temps où l’art et la culture consistaient à combiner, avec art, l’émotion et la raison. Cette culture est cet art. Complexe, les idéologies en sont venues à bout. Il y a eu un repli général sur l’émotion, en même temps que dans le champ de la pensée, il y a eu un grand repli sur ce que le moi ressent, et sur l’idée que s’il le ressent, c’est que c’est vrai. Et s’ils sont tout un groupe, voire une masse à ressentir pareil, c’est l’exultation : ils vont pouvoir refaire le monde à leur image.

Autrefois, un certain Wilhelm Reich a montré que l’émotion seule mène aux totalitarismes ; il l’a prouvé dans le cas du nazisme, et on peut le prouver dans le cas de l’islamisme. Or c’est l’émotion seule qui mène dans ce sillage tant de beaux esprits parfois même intelligents.

Les coups de la réalité pourront-ils réveiller ces grands émus ? mais les coups sont lointains et se traduisent surtout par le coût de l’essence à la pompe.

Bien sûr, des artistes médiocres et des auteurs improbables peuvent se joindre au mouvement et compenser leur médiocrité par la force de leur indignation. Car c’est bien cette émotion qui prédomine, et comme elle est sûre d’être dans le Vrai, elle en oublie la compassion qui l’avait provoquée pour ne garder que la colère et la violence surtout quand un flux d’images bien calculées la nourrit continûment.

J’en étais là quand j’ai appris l’épisode de Venise où deux Israéliens ont montré un film sur Gaza, un film outrancièrement partial et calomniateur d’Israël que la salle a applaudi 25 minutes ; c’était donc plus que de la jouissance ; c’était de la jubilation ; parce que ce film leur donnait raison, eux qui avaient déjà communié, qui s’étaient même identifiés sur le thème d’Israël génocidaire. Voilà que ces Israéliens leur apportaient la meilleure confirmation. Mais qu’est-ce que c’est que cette logique dans laquelle si un juif dit du mal d’Israël, c’est vrai et si un juif dit du bien d’Israël c’est faux ? C’est une logique de paranoïaque qui a trouvé le mauvais objet. Pour Hitler c’étaient les juifs, pour ceux-là c’est Israël. Pour eux, si même dans le camp israélien, on dit qu’il y a crime, c’est la preuve du crime. Ces gens font ainsi une grosse faute de raisonnement : c’est que les deux cinéastes ne sont pas dans le camp israélien mais dans le camp des ennemis d’Israël. Si les indignés comprenaient cette erreur, il verrait que l’œuvre en question prouve seulement que des ennemis d’Israël, juif ou pas, produisent des images qui font haïr Israël. Quel scoop.

Ces deux cinéastes, d’ailleurs assez moches, font partie de ces juifs qui ont la haine non pas d’eux-mêmes mais de leurs origines, de leurs familles ou de leur peuple. Et quelle que soit la qualité de ce qu’ils produisent, souvent médiocre, ils sont sûrs de vendre au prix fort sur les marchés occidentaux de l’art et de la culture. Et c’est un truc que pas mal de cinéastes Israéliens utilisent. Ces juifs indignés contre leur peuple, parce que la tournure de son histoire ne leur convient pas – comme si on avait le choix de son histoire – adoptent ce critère stupide où l’on est ce   qu’on décide d’être ; ce sont les mêmes qui ont amené un islamiste à la mairie de New York. Ils ne pardonnent pas leur origine d’être ce qu’elle est, et ils font converger sur elle plusieurs haines millénaires.

Pour revenir au monde de l’art et de la culture : il y a aussi un niveau contagieux de contentement de soi qui dépasse la complaisance, c’est-à-dire le plaisir de se plaire, et qui s’appelle de la connerie ; c’est aussi une forme d’extrémisme où l’on se pose soi-même comme la limite de ce qu’il y aurait à penser. Une image de la chose c’est Adèle Haenel qui, dans sa carte blanche, condamne Israël pour génocide, et qui est sûre de n’être pas contredite puisqu’elle a été violée.

Ceux qui se drapent dans le vêtement de la victime sont sûrs d’être inattaquables. Ce qui est sûr, c’est qu’ils sont à côté de la plaque. Oui, ils ne voient pas l’autre côté des choses. Ce fut aussi le cas de ce paquet de philosophes français comme Foucaut Deleuze, Derrida qui sont allés faire des cours aux États-Unis dans les années 70, et expliquer que les problèmes individus ne proviennent que de la société, que c’est elle qui les rend névrosés ou malades. Eux aussi ont oublié l’autre aspect des choses : les origines du sujet et son histoire singulière ; eux aussi sont allés dénoncer la société qui les a gâtés ; ils sont allés transmettre leur rancœur contre leur origine.

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