
La France n’est pas devenue le vassal de l’Allemagne sous François Hollande. Elle a simplement cessé de traiter avec elle d’égal à égal.
Le résultat n’est guère plus glorieux.
François Hollande avait promis de renégocier le traité budgétaire européen imposé par Angela Merkel. Il le ratifia presque sans y toucher. En échange, il obtint un « pacte de croissance » largement constitué de crédits déjà prévus. La renégociation annoncée disparut. Le quinquennat pouvait commencer.
L’Allemagne produisait, exportait et accumulait les excédents. La France continuait à se désindustrialiser, à creuser ses déficits et à demander des délais à Bruxelles. Le rapport de force politique suivit le rapport de force économique.
Angela Merkel décidait. François Hollande négociait les conditions dans lesquelles la France accepterait sa décision.
Pendant la crise grecque, Hollande joua utilement les intermédiaires entre Athènes et Berlin. Il contribua sans doute à éviter la sortie de la Grèce de la zone euro. Mais la place occupée par la France était révélatrice. Elle ne proposait plus une politique européenne différente de celle de l’Allemagne. Elle tentait d’en limiter les conséquences.
En 2015, Angela Merkel décida d’ouvrir largement l’Allemagne aux réfugiés. La décision fut prise à Berlin avant de devenir un problème européen. Hollande suivit. La France n’avait participé ni au choix initial ni à la définition d’une politique commune. Elle fut appelée à soutenir les conséquences d’une décision allemande.
Avec les États-Unis, l’effacement fut encore plus cruel.
En août 2013, après l’utilisation d’armes chimiques par le régime de Bachar al-Assad, Hollande était prêt à intervenir en Syrie aux côtés de Barack Obama. Les avions français attendaient. Le président américain changea d’avis. Washington négocia ensuite directement avec Moscou.
La France fut laissée sur le bord de la route.
Cette affaire aurait dû provoquer une révision complète de notre stratégie. Elle démontrait que la France avait abandonné une part de son autonomie sans obtenir en échange la garantie d’être consultée. Elle s’était alignée sur les États-Unis, mais les États-Unis ne se considéraient nullement liés par cet alignement.
Même humiliation avec les navires Mistral vendus à la Russie. Après l’annexion de la Crimée, Hollande renonça à les livrer. La décision pouvait se défendre. Mais elle confirma qu’un contrat français majeur pouvait être sacrifié dès que la discipline occidentale l’exigeait. La France payait, remboursait et perdait un client. Les États-Unis, eux, ne perdaient rien.
Hollande ne fut pourtant pas un président pacifiste. Il décida l’intervention au Mali. L’opération Serval fut rapide et militairement réussie. Il engagea également la France en République centrafricaine et contre l’État islamique.
Mais envoyer des soldats ne suffit pas à définir une politique étrangère. La France remportait des succès militaires ponctuels sans parvenir à construire les solutions politiques qui devaient leur succéder. Elle conservait une armée capable d’intervenir. Elle perdait la capacité de fixer durablement le cours des événements.
Avec Israël, la politique française devint illisible.
Hollande entretenait personnellement une relation chaleureuse avec Israël. En 2013, devant la Knesset, il proclama l’amitié de la France. Au début de la guerre de Gaza de 2014, il reconnut clairement le droit d’Israël à assurer sa sécurité face aux tirs du Hamas.
Puis les vieux réflexes du Quai d’Orsay reprirent le dessus.
En novembre 2012, la France vota l’admission de la Palestine comme État observateur non membre des Nations unies. En 2014, la majorité socialiste fit adopter par l’Assemblée nationale une résolution invitant le gouvernement à reconnaître un État palestinien qui n’existait toujours pas dans des frontières négociées, dont une partie du territoire était contrôlée par le Hamas et dont les dirigeants n’avaient conclu aucun accord de paix avec Israël.
En janvier 2017, Paris organisa même une conférence internationale sur le Proche-Orient sans Israéliens ni Palestiniens. Des dizaines de délégations se réunirent pour parler de deux peuples absents de la salle. Il en sortit un communiqué. Il ne pouvait en sortir que cela.
Hollande n’était pas hostile à Israël. Il était incapable de choisir une ligne. Ami d’Israël dans ses discours, fidèle aux automatismes pro-palestiniens dans les organisations internationales, il distribuait des signes contradictoires et appelait cela une politique d’équilibre.
Au Maghreb, le bilan fut pire.
À Alger, en décembre 2012, Hollande qualifia la colonisation de « système profondément injuste et brutal » et reconnut les souffrances infligées au peuple algérien.
La vérité historique doit être dite. Mais une politique étrangère ne consiste pas à multiplier les gestes mémoriels sans jamais examiner ce qu’ils produisent.
Qu’obtint la France ?
Le pouvoir algérien ne renonça ni à instrumentaliser la colonisation ni à entretenir le ressentiment contre la France. Il empocha les déclarations françaises avant d’en réclamer de nouvelles. Chaque geste était présenté comme insuffisant. Chaque concession préparait la suivante.
Hollande pensait apaiser l’Algérie. Il lui démontra surtout que la culpabilisation de la France fonctionnait.
Dans le même temps, Paris réussit à détériorer sa relation avec le Maroc.
En février 2014, des policiers français se présentèrent à la résidence de l’ambassadeur du Maroc pour remettre une convocation judiciaire à Abdellatif Hammouchi, patron du renseignement intérieur marocain, visé par des plaintes pour torture.
Il ne s’agissait pas de soustraire un responsable étranger à la justice. Il s’agissait de savoir si un État possédait encore une diplomatie, des services capables de se parler et des dirigeants capables d’anticiper les conséquences de leurs actes.
Rabat suspendit sa coopération judiciaire avec Paris. La coopération sécuritaire fut gravement perturbée alors que la menace terroriste montait en France. Il fallut près d’un an pour réparer les dégâts.
La France avait donc trouvé le moyen de mécontenter simultanément les deux grands rivaux du Maghreb. Elle multipliait les prévenances envers Alger sans obtenir sa confiance et maltraitait Rabat au risque de perdre une coopération essentielle.
Il fallait le faire.
Il reste à l’actif de Hollande l’intervention au Mali, l’accord de Paris sur le climat et plusieurs succès importants du Rafale. La France demeurait une puissance militaire, nucléaire et diplomatique. Elle disposait toujours de son siège permanent au Conseil de sécurité et du deuxième réseau diplomatique mondial.
Mais elle utilisait de moins en moins ces instruments pour défendre une volonté propre.
Elle demandait à Berlin ce qui était économiquement possible, attendait de Washington ce qui était militairement permis, présentait ses excuses à Alger, réparait ses maladresses avec Rabat et parlait d’amitié à Israël avant de reprendre contre lui les votes habituels du Quai d’Orsay.
La France était encore présente partout.
Elle pesait déjà beaucoup moins.
Paul Germon