Tribune Juive

Retraites : L’enfumage public-privé par Paul Germon 

Depuis des mois, on nous explique qu’il faut « faire contribuer les retraités ».

Les retraités.

Tous les retraités.

Voilà justement où commence l’enfumage.

Car avant de demander de l’argent à plusieurs millions de Français qui ont travaillé et cotisé toute leur vie, il faudrait peut-être commencer par leur expliquer quel déficit on veut leur faire payer.

Celui des retraites du privé ?

Celui des retraites publiques ?

Ou tout simplement le déficit général de l’État ?

Ce ne sont pas les mêmes choses.

Et les mélanger permet toutes les confusions.

Commençons donc par le privé.

Un salarié du privé cotise à une retraite de base, principalement gérée par la Caisse nationale d’assurance vieillesse.

Cette retraite de base est déficitaire.

En 2025, l’ensemble des régimes de retraite de base et du Fonds de solidarité vieillesse présentait un déficit d’environ 5,8 milliards d’euros. Ce fonds finance notamment certains droits de retraite accordés au titre de la solidarité nationale.

Cinq ou six milliards.

Ce n’est évidemment pas rien.

Mais ce n’est pas non plus ce gouffre gigantesque que l’on suggère lorsqu’on annonce gravement aux Français que « les retraites » menaceraient les finances du pays.

Surtout, le salarié du privé possède un deuxième étage de retraite : sa retraite complémentaire obligatoire.

Elle est gérée par l’Agirc-Arrco, régime administré par les représentants des salariés et des employeurs du secteur privé.

Et là, les chiffres sont très différents.

En 2025, l’Agirc-Arrco a dégagé un résultat positif de 1,4 milliard d’euros.

Elle possédait surtout 91,2 milliards d’euros de réserves.

Plus de 90 milliards.

Ces réserves sont précisément destinées à permettre au régime de traverser les mauvaises années sans emprunter pour verser les pensions.

Voilà donc la réalité du privé.

Un régime de base déficitaire de quelques milliards.

Une retraite complémentaire équilibrée, excédentaire en 2025, avec plus de 90 milliards de réserves.

On est assez loin de l’image d’un secteur privé dont les retraités auraient creusé le déficit de la France.

Passons maintenant au secteur public.

Et là, le décor change.

Prenons d’abord les fonctionnaires des collectivités territoriales et des hôpitaux publics.

Leurs retraites sont principalement gérées par la Caisse nationale de retraites des agents des collectivités locales.

En 2025, cette caisse comptait 2,15 millions de cotisants pour 1,63 million de pensionnés.

Elle a encaissé 27,5 milliards d’euros de cotisations.

Elle a versé 29,5 milliards d’euros de prestations.

Deux milliards de différence.

Et encore : les employeurs publics ont déjà dû augmenter considérablement leurs cotisations.

Le taux de cotisation employeur était de 31,65 % en 2024, 34,65 % en 2025 et 37,65 % en 2026. Il doit continuer à augmenter pour atteindre 43,65 % en 2028.

Qui sont ces employeurs ?

Les communes.

Les départements.

Les régions.

Les hôpitaux publics.

Et qui leur fournit finalement l’argent ?

Le contribuable.

Voilà pour les fonctions publiques territoriale et hospitalière.

Venons-en maintenant aux fonctionnaires de l’État.

Et c’est ici que la confusion devient particulièrement spectaculaire.

On peut lire que le régime de retraite des fonctionnaires de l’État est équilibré.

C’est exact.

Mais comment ?

Parce que l’État verse lui-même la contribution nécessaire pour assurer cet équilibre.

L’État est l’employeur.

L’État verse sa contribution patronale.

Cette contribution est ajustée de manière à permettre le paiement des pensions.

Puis on constate que le régime est équilibré.

En 2026, la contribution de l’État employeur pour les fonctionnaires civils et les magistrats représente 82,28 % du traitement indiciaire, c’est-à-dire, pour simplifier, de leur salaire de base hors une partie des primes.

82,28 %.

Le Conseil d’orientation des retraites, organisme public placé auprès du Premier ministre et chargé d’étudier l’évolution financière de nos régimes de retraite, précise expressément que ce taux a été porté à ce niveau afin de garantir l’équilibre du compte servant à payer les pensions.

Comparons maintenant.

Pour un salarié du privé rémunéré sous le plafond de la Sécurité sociale, le taux patronal comparable retenu par le Conseil d’orientation des retraites est de l’ordre de 16,67 %.

82,28 % pour l’État.

16,67 % dans le privé.

La différence est vertigineuse.

Mais attention.

Cela ne signifie absolument pas que le fonctionnaire bénéficie d’une retraite cinq fois supérieure ou cinq fois plus généreuse que celle du salarié du privé.

Ce serait faux.

Une énorme partie de l’écart vient du passé.

Et c’est là que l’histoire devient particulièrement intéressante.

Le régime des fonctionnaires de l’État compte aujourd’hui proportionnellement beaucoup plus de retraités et beaucoup moins d’actifs que le régime général.

Le Conseil d’orientation des retraites rappelle qu’en 2020 on comptait environ 1,29 fonctionnaire cotisant pour un retraité de l’État, contre 2,25 cotisants pour un retraité dans le régime général.

Autrement dit, nous payons aujourd’hui les décisions prises il y a vingt, trente ou quarante ans.

L’État a recruté massivement.

Il a promis des pensions.

Puis il a contenu les embauches et cherché à réduire sa masse salariale.

Très bien.

Cela a permis d’économiser des salaires.

Mais les fonctionnaires recrutés hier sont aujourd’hui retraités.

Eux n’ont évidemment pas disparu.

Résultat : relativement moins d’actifs pour financer beaucoup de pensions.

Et comme l’État n’a pas constitué un gigantesque fonds de réserve correspondant aux engagements pris envers ses agents, les pensions d’aujourd’hui sont payées avec l’argent d’aujourd’hui.

Voilà pourquoi le taux de contribution employeur de l’État est passé de 49,9 % en 2006 à 82,28 % en 2026.

Presque un doublement en vingt ans.

Voilà aussi pourquoi il faut se méfier d’une comparaison simpliste entre 82 % dans le public et 17 % dans le privé.

Le Conseil d’orientation des retraites rapporte une étude qui cherche précisément à neutraliser les différences démographiques et certaines charges particulières.

Une fois ces effets corrigés, le taux employeur correspondant au financement des droits des fonctionnaires serait évalué autour de 34,7 %, contre 16,67 % dans le privé.

Nous ne sommes donc plus à 82 contre 17.

Mais nous sommes encore à environ 35 contre 17.

Presque deux fois plus.

Et voici maintenant l’exercice qui permet de comprendre immédiatement la situation.

Imaginons que demain on dise à l’État :

« Vous êtes un employeur comme les autres. Vous cotiserez pour vos fonctionnaires au même taux qu’un employeur du privé. »

Que se passerait-il ?

Il manquerait de l’ordre de plusieurs dizaines de milliards d’euros par an pour payer les pensions déjà promises.

On peut discuter le montant exact selon le périmètre retenu, car la comparaison n’est pas comptablement parfaite.

Mais l’ordre de grandeur est incontestable.

Le trou apparaîtrait immédiatement.

Voilà ce que cache en partie le fameux « équilibre » du régime de l’État.

Et encore une fois : ces dizaines de milliards ne représentent pas des « privilèges » que se seraient accordés les fonctionnaires.

Ils représentent pour une grande part le coût des engagements passés, de la démographie du régime et des choix successifs de l’État employeur.

Le fonctionnaire n’a rien décidé de cela.

Il n’a pas choisi son taux de cotisation patronale.

Il n’a pas défini son régime.

Il n’a pas décidé du nombre de fonctionnaires recrutés en 1975 ou en 1985.

Il n’a pas décidé non plus de réduire les recrutements trente ans plus tard.

C’est l’État qui a décidé.

Gouvernement après gouvernement.

Et c’est l’État qui paie aujourd’hui.

C’est-à-dire nous.

Mais il reste une question que l’on évite soigneusement de poser.

Pourquoi le régime public coûte-t-il davantage ?

Et surtout : qui a décidé des règles qui nous coûtent aujourd’hui si cher ?

Il ne suffit pas de répondre que le rapport entre actifs et retraités s’est dégradé.

C’est vrai.

Mais ce n’est pas toute l’histoire.

Le bâtiment Colbert du ministère français des Finances et le pont de Bercy (Wikipédia commons)

Pendant des décennies, l’État a accordé à ses agents des règles de retraite sensiblement plus favorables que celles du privé.

La plus connue est presque caricaturale.

Depuis 1948, la pension des fonctionnaires est calculée sur le traitement indiciaire des six derniers mois de leur carrière.

Six mois.

Dans le privé, la retraite de base est calculée sur les vingt-cinq meilleures années.

La différence n’est pas anecdotique.

Dans une carrière normale, le salaire est généralement le plus élevé à la fin.

Prendre les six derniers mois revient donc à retenir presque automatiquement le sommet de la carrière.

Prendre vingt-cinq années revient à faire une moyenne beaucoup plus longue.

Certes, les primes des fonctionnaires ne sont pas entièrement prises en compte de la même façon, ce qui réduit une partie de l’écart.

Mais la règle des six mois reste une singularité considérable.

Et qui l’a créée ?

L’État.

La loi date de 1948.

Elle a ensuite survécu à toutes les alternances.

De Gaulle.

Pompidou.

Giscard.

Mitterrand.

Chirac.

Il faudra attendre la grande réforme de 2003, sous Jacques Chirac, Jean-Pierre Raffarin et François Fillon, pour que l’on rapproche véritablement certaines règles du public de celles du privé.

Et même alors, la règle des six derniers mois a été conservée.

Il y eut également les catégories dites actives.

Le principe peut être parfaitement légitime.

Un policier dans la rue, un surveillant pénitentiaire ou un pompier n’exerce évidemment pas le même métier qu’un employé de bureau.

Mais comme toujours en France, l’exception justifiée finit par devenir un statut.

Des professions ont conservé pendant des décennies des possibilités de départ anticipé dont il faut régulièrement se demander si elles correspondent encore réellement à la pénibilité du métier exercé aujourd’hui.

Le Conseil d’orientation des retraites lui-même demande que l’on réexamine ces catégories.

Il y eut aussi les bonifications.

Des périodes de service pouvaient compter davantage que leur durée réelle.

Services à l’étranger.

Services outre-mer.

Certaines fonctions dites actives.

Avantages familiaux.

Tout cela avait souvent une justification historique.

Mais les justifications historiques ont une étrange tendance à survivre à l’Histoire.

Et chaque avantage accordé possède une caractéristique merveilleuse : il est extrêmement facile à créer et presque impossible à supprimer.

Qui a accordé tout cela ?

Encore une fois : l’État.

Et voici le point qui mérite peut-être le plus d’être souligné.

Qui dirigeait cet État ?

Pour une très large part, des hommes issus de l’État.

La haute administration française a produit pendant des décennies une proportion considérable de nos ministres, directeurs de cabinet, responsables du budget et décideurs politiques.

École nationale d’administration.

Inspection des finances.

Conseil d’État.

Cour des comptes.

Grands corps.

Et il faut enfin rappeler une évidence que l’on tait pudiquement : une grande partie de ceux qui, pendant des décennies, ont décidé de ces avantages appartenaient eux-mêmes au secteur public. Ministres issus de la haute fonction publique, membres des grands corps, anciens élèves de l’École nationale d’administration, inspecteurs des finances, conseillers d’État, magistrats de la Cour des comptes : ceux qui fixaient les règles étaient souvent issus du système auquel ces règles s’appliquaient.

Je ne prétends pas qu’ils se soient réunis un soir autour d’une table pour organiser leurs propres privilèges.

Ce serait ridicule.

Mais on peut tout de même s’étonner de la remarquable résistance de certains avantages lorsque ceux qui devaient les réformer appartenaient précisément au système qu’ils étaient chargés de réformer.

Le conflit d’intérêts n’a pas besoin d’être frauduleux pour exister culturellement.

On défend plus facilement ce que l’on connaît.

On considère plus volontiers comme naturel le système dont on est soi-même issu.

Et pendant ce temps le secteur privé s’est adapté.

Les règles de sa retraite de base ont été durcies.

Les vingt-cinq meilleures années ont remplacé progressivement les dix meilleures.

Les partenaires sociaux ont ajusté les paramètres de la retraite complémentaire.

Ils ont constitué des réserves.

Plus de 90 milliards aujourd’hui.

L’État, lui, a accumulé des engagements.

Voilà aussi ce que nous payons aujourd’hui.

Pas seulement une mauvaise démographie.

Pas seulement le vieillissement.

Nous payons des décisions prises pendant des décennies par l’État employeur.

Certaines étaient justifiées.

D’autres furent généreuses.

Quelques-unes sont devenues difficiles à défendre.

Et presque toutes ont été beaucoup plus faciles à accorder qu’à retirer.

Alors lorsque les héritiers politiques de ce système viennent aujourd’hui expliquer à un retraité du privé qu’il doit « faire un effort », il est permis d’avoir la mémoire un peu longue.

Car ce retraité n’a pas fixé la règle des six mois.

Il n’a pas créé les catégories actives.

Il n’a pas accordé les bonifications.

Il n’a pas déterminé les cotisations de l’État employeur.

Il n’a pas recruté les fonctionnaires d’hier ni décidé des effectifs d’aujourd’hui.

Il a simplement travaillé et cotisé dans son propre régime.

Et aujourd’hui on voudrait lui expliquer qu’il faudrait payer davantage parce que « les retraites coûtent trop cher ».

Lesquelles ?

Voilà encore une fois la question qu’il ne faut jamais cesser de poser.

Voilà pourquoi je trouve particulièrement irritant d’entendre certains responsables politiques parler ensuite « des retraités » comme d’une population indistincte qui devrait collectivement réparer le système.

Quels retraités ?

Pourquoi le retraité du privé devrait-il payer pour les erreurs de gestion du secteur public ?

Pourquoi celui dont la retraite complémentaire possède plus de 90 milliards d’euros de réserves devrait-il être assimilé à un système dont l’État doit ajuster chaque année la contribution pour maintenir l’équilibre ?

Pourquoi mélanger les deux ?

La réponse est assez simple.

Parce que lorsqu’on mélange tout, le chiffre devient énorme.

Le système français de retraite dans son ensemble représente plus de 400 milliards d’euros par an.

Mais attention encore à l’enfumage.

Ces plus de 400 milliards ne sont évidemment pas une dépense du budget de l’État.

En 2025, les ressources de l’ensemble du système de retraite s’élevaient à environ 417 milliards d’euros hors produits financiers.

Une grande partie provient des cotisations versées par les salariés et leurs employeurs.

Le Conseil d’orientation des retraites précise d’ailleurs que les cotisations constituent environ les deux tiers du financement du système.

Présenter 400 milliards comme si le contribuable devait sortir chaque année 400 milliards de sa poche pour financer les retraités serait donc grossièrement faux.

Et pourtant la confusion est entretenue.

On additionne les retraites du privé et du public.

On additionne les régimes déficitaires et ceux qui sont excédentaires.

On additionne les cotisations privées et les contributions publiques.

On additionne des pensions financées normalement et des régimes que l’État doit maintenir à flot.

Puis on annonce :

« Les retraites coûtent trop cher. »

Et enfin :

« Les retraités doivent faire un effort. »

La ficelle commence à être visible.

Si le gouvernement veut davantage d’argent pour réduire le déficit général de la France, qu’il le dise.

S’il veut augmenter les impôts des retraités, qu’il le dise.

S’il veut moins revaloriser leurs pensions pour économiser de l’argent, qu’il le dise.

C’est un choix politique.

On pourra l’approuver ou le combattre.

Mais que l’on cesse de présenter cela comme une conséquence naturelle d’un prétendu « déficit des retraités ».

Cela n’existe pas.

Il existe des régimes.

Et ils sont très différents.

Il existe un déficit relativement limité des retraites de base.

Il existe une retraite complémentaire du privé qui possède plus de 90 milliards de réserves.

Il existe une caisse des fonctionnaires territoriaux et hospitaliers déficitaire malgré des cotisations patronales publiques qui augmentent fortement.

Et il existe enfin le régime des fonctionnaires de l’État dont l’équilibre dépend d’une contribution employeur de plus de 82 % du traitement indiciaire.

Ce sont quatre réalités différentes.

Les mettre dans le même sac est déjà une erreur.

S’en servir ensuite pour expliquer aux retraités du privé qu’ils doivent réparer les finances publiques relève de l’enfumage.

Et il y a quelque chose d’assez extraordinaire dans cette histoire.

L’État a pris les décisions.

L’État a recruté.

L’État a fixé les règles.

L’État a promis les pensions.

L’État n’a pas constitué les réserves correspondantes.

L’État a ensuite réduit ses recrutements.

L’État voit aujourd’hui exploser le coût relatif du financement des pensions de ses anciens agents.

Et à la fin, il se tourne vers tous les retraités français et leur dit :

« Il faut faire un effort. »

Non.

Pas avant d’avoir ouvert les comptes.

Je veux trois colonnes.

PRIVÉ.

Ce qui entre.

Ce qui sort.

Le déficit.

Les excédents.

Les réserves.

COLLECTIVITÉS ET HÔPITAUX PUBLICS.

Ce qui entre.

Ce qui sort.

Le déficit.

Et ce que les employeurs publics doivent ajouter.

FONCTIONNAIRES DE L’ÉTAT.

Ce que versent les agents.

Ce que verse l’État employeur.

Ce que coûtent les pensions.

Et surtout ce que coûterait réellement le régime si l’État supportait une contribution patronale comparable à celle d’un employeur du privé.

Alors nous pourrons discuter.

Alors nous saurons qui coûte quoi.

Alors nous saurons quelle partie du problème vient du présent et quelle partie vient des erreurs du passé.

Et seulement alors un ministre pourra venir nous expliquer que « les retraités doivent faire un effort ».

Je veux bien participer au sauvetage de la France.

Mais je veux d’abord connaître la facture.

Et surtout savoir qui l’a faite.

Paul Germon

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