
Il y a des scènes que l’on n’oublie pas.
En 1979, je regardais à la télévision l’ayatollah Khomeiny revenir triomphalement en Iran. Autour de lui, une foule immense. En Occident, beaucoup d’intellectuels de gauche saluaient la chute du Shah et voyaient dans cet homme en turban noir le symbole d’un peuple qui se libérait.
Moi, je fulminais devant mon écran.
Je n’étais pas iranien. Je ne connaissais pas l’Iran. Mais j’avais passé ma jeunesse dans un pays musulman et quelque chose me paraissait évident : on ne remet pas impunément les clés d’un pays à un religieux qui entend gouverner au nom de Dieu.
Il n’était même pas nécessaire d’être particulièrement perspicace. Khomeiny ne cachait pas ce qu’il était. Il avait écrit, parlé, expliqué sa conception du pouvoir. Il ne promettait pas la liberté. Il promettait un État islamique.
Et pourtant, beaucoup ne voulurent pas entendre.
Ils voyaient le Shah, soutenu par les États-Unis. Donc celui qui combattait le Shah devenait presque mécaniquement fréquentable, voire progressiste.
Vieille maladie intellectuelle : définir un homme non par ce qu’il pense, mais par l’identité de son adversaire.
REPUBLIQUE ISLAMIQUE
Puis vint la République islamique.
Les femmes furent contraintes. Les opposants furent emprisonnés. Les homosexuels persécutés. Les libertés supprimées. Les communistes et les compagnons de route de la révolution eux-mêmes furent pourchassés, emprisonnés ou exécutés.
Ceux qui avaient cru pouvoir monter sur le dos du tigre découvrirent qu’ils étaient son déjeuner.
Presque un demi-siècle plus tard, je retrouve parfois le même mécanisme devant l’islam politique.
Non pas chez toute la gauche — je n’ai jamais dit cela — mais chez beaucoup de ses intellectuels, militants et responsables.
L’islamiste est souvent regardé d’abord comme membre d’une minorité, descendant du colonisé, victime du racisme ou de l’exclusion. Dès lors, critiquer son idéologie devient suspect. On ne regarde plus ce qu’il dit ; on regarde qui le critique.
C’est exactement le piège de 1979.
Une idéologie ne devient pas progressiste parce que celui qui la professe appartient à une population discriminée.
Un réactionnaire peut être pauvre.
Un fanatique peut être victime de racisme.
Un homme dominé peut vouloir, à son tour, dominer les femmes.
Un mouvement peut combattre une injustice et porter simultanément un projet profondément liberticide.
Ces vérités élémentaires semblent parfois devenir extraordinairement difficiles à énoncer dès qu’il est question d’islam politique.
Il y a là un paradoxe supplémentaire.
Une partie de la gauche occidentale continue de présenter l’Occident comme le lieu naturel de la domination, de l’intolérance et de l’exclusion. Pourtant, lorsqu’ils fuient la guerre, la persécution religieuse, l’autoritarisme, la misère ou l’absence de libertés, où vont les opprimés ?
Massivement vers l’Occident.
Vers l’Europe, les États-Unis, le Canada, l’Australie.
C’est là qu’ils viennent chercher la sécurité, le droit, la liberté de conscience, la possibilité de changer de religion ou de n’en avoir aucune, la liberté d’expression, l’éducation de leurs filles, l’égalité devant la loi et, souvent, la possibilité de devenir eux-mêmes citoyens du pays qui les accueille.
Combien de grandes sociétés du Sud offrent à des populations venues d’autres continents, d’autres religions et d’autres civilisations une intégration comparable ?
Très peu.
Il existe des pays démographiquement divers. Mais la diversité n’est pas la tolérance.
On peut employer des millions d’étrangers sans leur ouvrir réellement la communauté nationale.
On peut faire venir des travailleurs sans leur donner accès à la citoyenneté.
On peut tolérer leur présence sans accepter pleinement leur religion, leur mode de vie ou leur égalité politique.
Les monarchies du Golfe en fournissent l’exemple le plus spectaculaire : des populations étrangères immenses, parfois majoritaires, mais une naturalisation exceptionnelle et une séparation très nette entre nationaux et étrangers.
LE MODÈLE OCCIDENTAL
Ce n’est pas le modèle occidental.
Dans les démocraties occidentales, malgré toutes leurs imperfections, un homme venu d’Afrique, d’Asie ou du Moyen-Orient peut devenir français, britannique, américain ou canadien, voter, être élu, devenir ministre, juge, professeur, chef d’entreprise.
Et ses enfants ne sont pas juridiquement destinés à rester éternellement des étrangers.
Cette réalité devrait au moins troubler ceux qui décrivent avec tant de facilité l’Occident comme intrinsèquement intolérant.
Car il existe une contradiction assez remarquable à dénoncer sans cesse les sociétés occidentales tout en constatant que ce sont précisément elles que choisissent ceux qui veulent vivre ailleurs.
Le paradoxe devient vertigineux quand ceux qui bénéficient de ces libertés défendent, excusent ou minimisent des mouvements politiques qui les remettraient en cause.
Une gauche historiquement attachée à la laïcité, à l’émancipation des femmes, à la liberté sexuelle, au droit de blasphémer et à la séparation du religieux et du politique devrait être la première à combattre l’islam politique.
Or une partie d’entre elle hésite.
Pourquoi ?
Parce qu’elle continue parfois à regarder le monde exclusivement à travers la grille du dominant et du dominé.
LE DOMINANT
Et dans cette grille, l’Occident doit nécessairement être le dominant, donc le coupable, et celui qui s’oppose à lui devient spontanément le dominé, donc presque l’innocent.
C’est une erreur intellectuelle majeure.
Khomeiny était l’adversaire du Shah.
Cela ne faisait pas de Khomeiny un démocrate.
L’islamisme peut être l’adversaire du racisme, de l’Occident ou d’un régime autoritaire.
Cela ne fait pas de l’islamisme une idéologie de liberté.
En 1979, devant ma télévision, je voyais les foules acclamer Khomeiny et j’étais désespéré.
Ce qui me désespérait peut-être davantage encore était de voir tant d’esprits brillants expliquer qu’il fallait y voir une libération.
Ils avaient lu Marx.
Et ils n’avaient manifestement tiré aucune leçon de la folie totalitaire engendrée au XXe siècle par tant de régimes se réclamant du communisme : la promesse d’émancipation, le mépris des avertissements, la justification de la violence au nom d’un avenir radieux, puis la répression de ceux-là mêmes qui avaient cru participer à la libération
Avec Khomeiny, le décor changeait, le vocabulaire changeait, Dieu remplaçait l’Histoire et la religion remplaçait la révolution prolétarienne.
Mais le mécanisme intellectuel restait étrangement familier : fermer les yeux sur ce qu’une idéologie dit d’elle-même parce qu’elle prétend combattre un ordre jugé injuste.
Rien de nouveau sous le soleil.
© Paul Germon
