Tribune Juive

Un été bouleversant 

La canicule s’installe, repart, revient, comme si elle avait désormais pris un abonnement. Les forêts brûlent. Certaines par accident, d’autres par imprudence, quelques-unes volontairement peut-être. Neuf feux sur dix sont d’origine humaine, nous dit-on, ce qui ne signifie évidemment pas qu’ils soient tous criminels. Mais il suffit de quelques fous, de quelques inconscients ou d’une seule étincelle pour transformer des milliers d’hectares en cendres.

Et pendant que les pompiers tentent de sauver les forêts, les villages et parfois des vies, les politiques continuent de jouer avec des allumettes.

À quelques mois d’une élection nationale, un candidat prévient déjà qu’il « n’acceptera pas le résultat des urnes ». Autrement dit : je suis démocrate à condition de gagner. Si le peuple vote bien, il est souverain. S’il vote mal, il devient suspect, manipulé, fasciste ou simplement trop stupide pour comprendre ce qu’il aurait dû choisir.

La démocratie à condition que les électeurs obéissent : il fallait y penser.

Nos élites issues de la haute fonction publique nous avaient déjà habitués à respecter le résultat des urnes sans nécessairement respecter la volonté populaire. Le bulletin était déclaré sacré, puis son message traduit dans une langue que l’électeur n’avait jamais parlée. C’était la démocratie d’interprétation. Désormais, certains envisagent de supprimer même cette délicatesse : si le peuple vote mal, ils annoncent à l’avance qu’ils n’accepteront pas son choix.

Nous sommes donc passés du détournement du suffrage à sa contestation préventive. C’est un progrès, au moins, dans la franchise.

Aux États-Unis, Donald Trump bombarde, menace, annonce, suspend, reprend, puis se fige. Il frappe l’Iran, proclame la paix, constate que la guerre continue et envisage de nouveau de discuter avec ceux qu’il vient de bombarder. On ne sait jamais si l’on assiste à une stratégie incompréhensible parce qu’elle est géniale ou à une improvisation que l’on qualifie de géniale parce que personne ne la comprend.

Au Moyen-Orient, les cessez-le-feu ressemblent de plus en plus à des entractes pendant lesquels chacun recharge ses armes.

En Israël, la Knesset s’est dissoute et les élections sont prévues le 27 octobre. Tous les scénarios sont possibles : retour de Netanyahou, victoire de l’opposition, majorité introuvable, coalition improbable, nouvelle élection après l’élection… Dans ce pays, deux députés suffisent parfois à renverser un gouvernement et trois partis qui se détestent peuvent s’entendre pour empêcher un quatrième de gouverner.

Comme on dit en Tunisie : El denya mekhliya ! Le monde part à vau-l’eau.

Et comme on dit en hébreu : Ha’olam hishtaguéa ! Le monde est devenu fou.

Ça va mal partout.

Alors, y a-t-il encore des raisons d’espérer ?

Oui.

D’abord parce que les incendiaires sont peu nombreux et que les pompiers sont des milliers. Parce que derrière chaque irresponsable qui jette un mégot, il existe des hommes et des femmes qui entrent dans le feu pour sauver des inconnus.

Parce que les candidats peuvent mépriser le verdict des urnes, mais que les urnes existent encore. Parce que les gouvernements passent, que les peuples demeurent et qu’aucun dirigeant, aussi persuadé soit-il de son importance historique, n’a encore réussi à abolir définitivement le réel.

Parce que Trump, après avoir bombardé, finit parfois par s’arrêter. Ce n’est pas encore la sagesse, mais c’est toujours préférable à l’obstination guerrière. Dans les périodes de folie, une hésitation peut sauver davantage de vies qu’un grand discours.

Parce qu’en Israël, malgré la guerre, les déchirements, les fautes du pouvoir et la violence des controverses, la Knesset se dissout, les partis s’affrontent et les électeurs voteront. La démocratie israélienne est bruyante, brutale, souvent épuisante, mais elle vit. Une démocratie silencieuse est généralement une dictature qui a réussi à faire taire tout le monde.

Enfin, il reste les gens ordinaires. Ceux qui travaillent, soignent, enseignent, inventent, protègent leurs enfants, s’occupent de leurs parents et refusent de haïr sur commande. Ils ne font pas la une. On ne les invite pas sur les plateaux parce qu’ils parlent normalement et ne menacent personne. Pourtant, ce sont eux qui empêchent le monde de s’effondrer.

El denya mekhliya, sans doute. Ha’olam hishtaguéa, certainement.

Mais tant qu’il restera davantage de bâtisseurs que d’incendiaires, davantage de citoyens que de fanatiques et davantage d’hommes décidés à vivre que de fous désireux de tout détruire, rien ne sera définitivement perdu.

Il ne s’agit pas d’être optimiste.

Il s’agit de ne pas laisser le désespoir gagner par forfait.

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