Tribune Juive

Nous avons basculé. L’Edito de Sarah Cattan

« Le conflit israélo-palestinien et le 7 octobre ne tueront pas Israël.
En revanche, ils finiront par tuer l’Occident »

À Laurine Martinez, qui depuis Israël, a trouvé les mots

« Souhaitez-vous répondre à ceux qui vous reprochent d’avoir accepté une invitation de l’ambassade de France à Tel-Aviv ?« 

Libération. Entretien avec Barbara Butch

Il est des époques où les questions en disent davantage que les réponses. Je suis tombée sur cet échange au détour d’un entretien accordé à un journaliste de « Libération ».

Le journaliste demande à son invitée :

« Souhaitez-vous répondre à ceux qui vous reprochent d’avoir accepté une invitation de l’ambassade de France à Tel-Aviv ?« 

J’ai relu cette phrase plusieurs fois.

Non parce que je ne la comprenais pas.

Je l’ai re-lue parce que je n’arrivais pas à croire qu’elle puisse être devenue une question « normale ».

On ne demande pas à Barbara Butch si elle a tenu des propos scandaleux. On ne lui reproche pas un acte illégal. On ne l’interroge pas sur une prise de position politique, non.

On lui demande de s’expliquer d’avoir accepté une invitation… de l’Ambassade de France.

Parce qu’elle se trouvait en Israël.

Parce qu’Israël était en guerre.

Et cette seule circonstance semble désormais suffire à faire naître un soupçon, que dis-je ! L’aveu d’une Faute majuscule.

Le plus inquiétant n’est même pas sa réponse.

Le plus révoltant est que, sommée en somme, la jeune femme obtempère comme s’il eût été inconcevable que, s’offusquant d’une telle question, elle formulât une once d’indignation.

Elle répond donc. Raconte sa famille, ses proches, les siens qui vivent « là-bas », ceux qui y sont nés, ceux qui y sont morts, ceux qui y ont trouvé refuge après les pogroms.

Puis elle conclut par cette phrase, bouleversante dans sa simplicité :

« Personne ne choisit d’où il vient. Je n’ai pas choisi d’avoir de la famille là-bas. »

Depuis quand faut-il justifier sa généalogie ?

Depuis quand des attaches familiales deviennent-elles un élément dont il faudrait rendre compte? Depuis quand répondre à l’invitation de l’ambassade de France expose-t-il à un interrogatoire moral ?

Voilà l’anomalie. Une anomalie si progressive qu’elle finit par ne plus être perçue.

On s’habitue. On s’habitue à ce que les liens avec Israël soient présumés suspects. On s’habitue à ce que des artistes, des universitaires, des journalistes ou de simples citoyens soient sommés d’expliquer leurs relations avec ce pays. On s’habitue à ce que l’on exige d’eux une forme de déclaration de conformité morale.

Et l’on ne voit plus que cette exigence ne s’applique … à personne d’autre.

Aucun Français n’est invité à se justifier d’avoir répondu à une invitation de l’ambassade de Chine, du Qatar, de l’Algérie, de l’Arabie saoudite ou de la Turquie, l’avez-vous remarqué?

Mais Israël est devenu un cas à part. Un pays dont la seule fréquentation appelle désormais des explications.

La défense de Barbara Butch n’est pas ici le sujet. On peut discuter ses engagements, ses prises de position, ses performances artistiques: c’est le débat démocratique.

Mais une démocratie ne devrait jamais demander à quelqu’un de justifier ses liens familiaux avec un pays.

Elle ne devrait jamais conduire une femme à dire : « Je n’ai pas choisi d’avoir de la famille en Israël ».

Qui l’eût cru ?

Qui eût cru qu’en France, un jour, une personne aurait à expliquer qu’elle avait accepté une invitation de… l’ambassade de France ?

Qui eût cru qu’elle éprouverait le besoin de rappeler où vivent les siens, comme si cela constituait une circonstance atténuante ?

Qui eût cru qu’un journaliste poserait cette question sans qu’elle paraisse incongrue ? -Ô Que le mot est faible-

Le plus inquiétant n’est pas qu’elle ait été posée. Le plus inquiétant est que si peu d’entre nous s’étonnent encore qu’elle l’ait été.

Les grandes dérives ne commencent pas toujours par des lois. Elles commencent par des habitudes. Des formulations. Des réflexes.

Par une question dont on finit par oublier qu’elle n’aurait jamais dû être posée.

Depuis le 7 octobre, nous avons vu bien des lignes se déplacer. Non seulement dans les discours, mais dans les consciences.

Ce ne sont pas seulement les événements qui ont changé: ce sont les évidences. Ces évidences démocratiques que nous croyions acquises et qui, peu à peu, cessent d’aller de soi.

Plus avant que l’injustice, le danger est le moment où celle-là cesse d’étonner.

Alors, oui, je revendique le droit de m’étonner. Je refuse de considérer comme normale une question qui ne l’est pas. Je refuse de m’habituer à ce qu’une femme ait à expliquer pourquoi sa famille vit en Israël. Je refuse que l’exception devienne la règle.

Nous avons basculé

Le jour où une femme a cru devoir justifier qu’elle avait de la famille en Israël, ce n’est pas seulement elle qui était mise en cause: c’était notre capacité à reconnaître l’anormal.

Les ruptures de civilisation ne s’annoncent pas toujours par de grandes proclamations: elles commencent parfois par une question que plus personne songe à trouver a-normale.

Parce que définitivement l’heure est grave, Prêtez l’oreille. Ne vous habituez pas.

© Sarah Cattan

Merci à Lisa Mamou qui a fait à son tour traverser cet entretien donné à Libé par B. Butch -Je ne lis pas Libération

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