Pourquoi eux ?
Je ne suis pas née juive.
Je ne le serai jamais.
Mais à force de marcher aux côtés de ce peuple, d’écouter son histoire, ses blessures, ses fidélités et ses espérances, j’ai fini par comprendre ce qui me reliait à lui.
Alors voici ma réponse à une question aussi vieille que les exils.
Qu’est-ce qu’être juif ?
Je me suis prise de passion pour ce peuple, comme d’autres se prennent de passion pour d’autres peuples.
Mais j’ai toujours su que cette passion-là serait un périple.
Qu’elle ne jouirait ni de la même admiration, ni de la même tolérance que si j’avais préféré un autre peuple.
Qu’est-ce qu’être juif ?
Être juif, c’est à la fois un peuple,
une religion,
une culture,
une mémoire,
un destin commun.
C’est aussi un mystère pour beaucoup,
et un malentendu pour d’autres.
Être juif, ce n’est pas seulement croire en Dieu,
ni même aller à la synagogue.
Il y a des juifs pieux,
des juifs athées,
des juifs de gauche,
des juifs de droite,
des juifs en kippa,
des juifs en jeans,
des juifs qui mangent kasher,
et d’autres qui mangent du jambon.
Qu’est-ce qu’être juif ?
Ce n’est pas une nationalité.
Ce n’est pas une race. Quelle horreur que ce mot.
Ce n’est pas non plus un simple héritage.
C’est une appartenance qui traverse les siècles,
les exils,
les pogroms,
les bûchers,
les ghettos,
les chants yiddish,
les repas de Shabbat,
les départs sans retour,
les valises jamais vraiment défaites.
Qu’est-ce qu’être juif ?
C’est Abraham qui quitte sa terre.
C’est Moïse qui ouvre un chemin là où il n’y en avait pas.
C’est Kafka qui étouffe dans son siècle.
C’est Freud qui écoute les rêves.
Et des millions d’anonymes
qui ont porté l’espérance,
la peur,
la fidélité,
et parfois une étoile imposée par d’autres.
Qu’est-ce qu’être juif ?
C’est parfois être vu comme un traître.
Ou comme un élu.
Un banquier.
Un révolutionnaire.
Un cosmopolite.
Un communautariste.
Une victime.
Un bourreau.
Une énigme.
Comme si chacun projetait sur les Juifs
ses propres fantasmes,
ses peurs,
ses obsessions.
Qu’est-ce qu’être juif ?
C’est porter une mémoire plus ancienne que soi.
C’est être convoqué par l’Histoire,
même lorsqu’on ne demande qu’à vivre sa vie.
C’est parfois avoir un passeport et malgré tout une cicatrice.
C’est découvrir que certains vous détestent
avant même de vous connaître.
Et aujourd’hui,
dans la mêlée des réseaux,
des conflits,
des cris
et des hashtags,
être juif, c’est encore devoir expliquer qu’on existe.
Qu’on n’est pas un gouvernement.
Qu’on n’est pas un parti.
Qu’on n’est pas un bloc.
Qu’on est simplement des êtres humains.
Qu’est-ce qu’être juif ?
Je suis profondément attachée à mes origines.
Elles m’ont construite.
Elles m’ont appris l’amour de la famille,
le respect des anciens,
le sens de la fidélité
et la gratitude envers ceux qui nous ont précédés.
Je suis tout aussi passionnément attachée à la France.
À son histoire,
À sa langue.
À sa culture
À sa République.
À cette promesse selon laquelle un homme ou une femme ne se définit jamais seulement par ses origines, mais aussi par les valeurs qu’il choisit de servir.
Je ne renie rien de ce que je suis.
Je n’ai jamais eu besoin de renoncer à une identité pour en comprendre une autre.
Je ne suis pas juive.
Je suis née dans une autre histoire.
Sous un autre héritage.
Dans une famille musulmane
qui m’a appris l’amour des siens
et la gratitude envers la France.
Je ne suis pas juive.
Pourtant, chaque fois que les Juifs sont désignés parce qu’ils sont juifs, quelque chose en moi se lève.
Peut-être parce qu’un peuple qui doit sans cesse justifier son existence finit par parler à tous ceux qui refusent l’injustice.
Peut-être parce que leur histoire
dit quelque chose de l’humanité tout entière.
Alors si un jour l’Histoire recommençait à désigner les Juifs, je choisirais leur camp. Sans hésiter.
Celui de ceux que l’on persécute pour ce qu’ils sont.
Parce que la mémoire est une exigence.
Parce que l’indifférence est une lâcheté.
Et parce que lorsqu’un peuple est désigné,
non pour ce qu’il fait, mais pour ce qu’il est,
le devoir des autres est de se tenir à ses côtés.
La mémoire n’est pas faite pour les commémorations.
Elle est faite pour choisir son camp avant qu’il ne soit trop tard.
💙🇫🇷♥️
#ViveLaFrance
© Zohra Bitan
Militante politique française, Chanteuse avec « La Graine et l’Etoile », elle est chroniqueuse régulière dans Les Grandes Gueules. Une « Arabe de service » pour ses détracteurs… ce qu’elle assume pleinement sur sa page X/Twitter : OUI « je suis une arabe AU service de la France ».
