Gouverner par la peur est déjà une forme de renoncement. Éclairer par les faits est le premier devoir d’un responsable
Richard Abitbol
La tribune publiée par Ariel Kandel mérite une réponse. Non parce qu’elle exprime une opinion politique – chacun est libre de ses convictions –, mais parce qu’elle illustre une manière de raisonner qui me paraît aujourd’hui dangereuse pour la communauté juive elle-même : celle qui consiste à analyser le monde de 2026 avec les grilles de lecture des années 1980.
J’écris ces lignes avec une liberté que peu peuvent revendiquer.
Je n’ai jamais été membre du Front national ni du Rassemblement national. En 2017, j’étais engagé dans la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron. Pourtant, dès 2010, j’ai estimé que notre responsabilité de dirigeants communautaires n’était pas de répéter des anathèmes hérités du passé, mais d’examiner les faits.
C’est dans cet esprit qu’en février 2017, en tant que président de la Confédération des Juifs de France et des Amis d’Israël, j’ai organisé une rencontre publique avec Louis Aliot et Gilbert Collard. Cette initiative, largement relayée par les médias français et internationaux, rompait un tabou. Elle ne constituait pas un ralliement ; elle traduisait une exigence : celle de confronter des responsables politiques à nos questions plutôt que de les condamner sans les entendre.
Sept ans plus tard, en juillet 2024, Marine Le Pen rencontrait à son tour des représentants de communautés juives afin de répondre directement aux interrogations portant sur la circoncision, l’abattage rituel, la liberté religieuse et la sécurité des Juifs de France.
Dès lors, comment comprendre que l’on continue aujourd’hui à présenter comme des certitudes des accusations auxquelles elle a publiquement répondu, sans même rappeler qu’un tel échange a eu lieu ?
Le débat démocratique mérite mieux que des procès d’intention.
La première erreur de la tribune d’Ariel Kandel est de laisser croire que les Juifs devraient être protégés contre une seule catégorie d’antisémites.
Les Juifs doivent être protégés contre tous les antisémites. Contre les islamistes qui les agressent.
Contre ceux qui transforment l’antisionisme en haine des Juifs. Contre ceux qui relativisent ou justifient les massacres du 7 octobre.
Contre ceux qui importent sur le sol français le conflit israélo-palestinien. Et, bien entendu, contre les antisémites d’extrême droite lorsqu’ils existent. L’antisémitisme n’appartient malheureusement plus à un seul camp politique.
Personne ne prétend sérieusement qu’il n’existe plus d’antisémites au Rassemblement national. L’antisémitisme n’a malheureusement disparu d’aucun milieu politique. Mais existe-t-il aujourd’hui davantage d’antisémites dans cet électorat que dans les autres grandes familles politiques ? Rien ne permet de l’affirmer.
Depuis plusieurs années, les manifestations de l’antisémitisme traversent l’ensemble du paysage politique français. Elles prennent des formes différentes, mais elles existent à droite, à gauche, à l’extrême gauche et parfois jusque dans le centre.
Lorsqu’au cours de son intervention, le 29 septembre 2025, au micro de la Matinale de France Inter, l’ancien député Jean-Louis Bourlanges avait reproché collectivement aux Juifs de France un soutien présumé au gouvernement israélien et leur avait demandé de s’en distancier, il a suscité de vives réactions de la communauté juive. Et pour cause, en il ne faisait rien de moins que raviver, volontairement ou non, le vieux soupçon de la double allégeance : celui qui consiste à considérer qu’un Juif ne serait jamais tout à fait un citoyen comme les autres.
Ǫue faisait-il sinon leur imposer un test de loyauté auquel aucun autre groupe de citoyens français n’est soumis ?
De même, lorsque des propos attribués au président de la République invitent « la communauté juive » à se souvenir de son universalisme parce qu’elle critique sa politique envers Israël, que suggère-t-on, sinon que les Juifs français pourraient ne plus agir conformément à l’intérêt général ?
C’est précisément le vieux soupçon de double allégeance : le Juif serait français, mais jamais tout à fait ; citoyen, mais toujours sommé de se justifier ; libre de ses opinions, mais à condition qu’elles ne soient pas trop favorables à Israël. Ce soupçon est probablement l’un des ressorts les plus anciens de l’antisémitisme européen.
L’antisémitisme ne devient pas moins grave parce qu’il s’exprime dans un langage policé, républicain ou prétendument universaliste. Et il ne devient pas plus acceptable parce qu’il émane de responsables du centre ou de la gauche plutôt que des reliquats de l’extrême droite historique.
Il est d’autant plus paradoxal que certains continuent de rechercher l’antisémitisme exclusivement dans les vestiges de l’extrême droite tout en minimisant des discours contemporains qui assignent collectivement les Juifs à Israël.
À cet égard, un fait mérite d’être rappelé.
Depuis plus de dix ans, Marine Le Pen est l’une des principales cibles de Jérôme Bourbon et de Rivarol, héritiers revendiqués de l’extrême droite antisémite traditionnelle. Ceux-ci lui reprochent précisément d’avoir rompu avec leur héritage, d’avoir « enjuivé » son parti, d’avoir trahi Jean-Marie Le Pen et d’entretenir des relations avec les institutions juives.
On peut naturellement discuter de la sincérité ou de la portée de cette rupture.
Mais on ne peut simultanément soutenir que les antisémites historiques constitueraient encore la base de son mouvement tout en passant sous silence le fait qu’ils la combattent désormais avec une virulence particulière.
La deuxième erreur consiste à enfermer les Juifs dans une lecture politique figée.
Depuis le 7 octobre 2023, une partie importante de la communauté juive a vu ses certitudes voler en éclats.
Beaucoup ont découvert avec stupeur que certains mouvements politiques qui revendiquaient le monopole de l’antiracisme étaient incapables de condamner sans ambiguïté le pogrom du Hamas ou l’explosion de l’antisémitisme qui a suivi.
À l’inverse, d’autres responsables politiques ont adopté des positions jugées plus fermes dans la défense d’Israël et dans la lutte contre l’antisémitisme.
Que l’on s’en réjouisse ou qu’on le regrette, cette évolution est une réalité du débat public. Elle explique pourquoi les lignes ont profondément bougé au sein de la communauté juive.
Les déclarations de Serge Klarsfeld en sont une illustration. Lorsqu’un homme qui a consacré sa vie à traquer les criminels nazis estime que, dans certaines configurations politiques, la menace principale pour les Juifs ne se situe plus là où elle se trouvait il y a quarante ans, chacun devrait avoir l’humilité de reconnaître que le débat a changé de nature.
Enfin, le passage le plus préoccupant de la tribune est celui qui laisse entendre qu’une éventuelle victoire de Marine Le Pen pourrait provoquer des émeutes et que cette perspective devrait guider le vote des Juifs.
Quel principe démocratique est ainsi défendu ?
Faudrait-il choisir nos dirigeants en fonction de la menace de ceux qui promettraient de mettre le pays à feu et à sang si les urnes ne leur donnaient pas raison ?
Depuis quand la République cède-t-elle au chantage à la violence ?
Si des émeutes devaient éclater, la responsabilité de l’État serait de protéger les citoyens et de faire respecter la loi, non d’inviter les électeurs à adapter leur vote par crainte des violences.
L’Histoire du peuple juif nous enseigne précisément qu’aucune démocratie ne protège durablement une minorité lorsqu’elle renonce à faire respecter l’autorité de la loi.
Je respecte profondément le droit d’Ariel Kandel à défendre ses convictions.
Mais je refuse que les Juifs de France soient enfermés dans une injonction politique fondée sur la peur.
Ils ne sont pas un électorat captif.
Ils ne sont pas une clientèle politique.
Ils sont des citoyens français, libres de leur jugement. Depuis quinze ans, je n’ai pas changé de principes.
J’ai simplement accepté de regarder les faits lorsqu’ils contredisaient les certitudes auxquelles j’avais moi-même longtemps adhéré.
La fidélité à la vérité impose parfois de remettre en cause ses propres analyses.
Pendant des décennies, nous avons cherché l’antisémitisme là où il avait été. Depuis le 7 octobre, notre devoir est d’avoir le courage de le regarder là où il est.
C’est ce que j’ai fait.
J’invite chacun à faire de même.
© Richard C. ABITBOL
Président d’honneur de la Confédération des Juifs de France et des Amis d’Israël — C.J.F.A.I.
