Tribune Juive

Pierre Kœnig, le héros de Bir Hakeim qui mérite le Panthéon. Par paul Germon




Le succès des deux films consacrés à Charles de Gaulle constitue l’une des surprises cinématographiques de l’été. Porté par un bouche-à-oreille exceptionnel, le diptyque a déjoué les premiers pronostics.
Ce succès dit quelque chose de profond. Les Français ne se détournent pas de leur histoire. Ils se détournent des récits sans souffle et des commémorations administratives.
Lorsqu’on leur parle de courage et de grandeur véritable, ils répondent présents.
Il rappelle aussi une vérité plus exigeante : celle de la victoire des héros patriotes face à la collaboration et à la lâcheté. Et l’on ne peut s’empêcher de comparer cet esprit à celui de certaines élites actuelles, si éloignées de cet exemple.
Des élites de très haut niveau, pourtant. Ce qui rend le contraste plus cruel encore.



Parmi les scènes marquantes figure, brièvement, celle des combattants juifs de Palestine présents à Bir Hakeim. La scène est courte, presque furtive. Mais elle devrait surtout conduire à redécouvrir l’homme qui la commanda : Pierre Kœnig.
Son nom est connu. Sa place réelle dans la victoire alliée l’est beaucoup moins.
Kœnig ne fut pas seulement le chef d’une résistance héroïque dans le désert. Il contribua concrètement à empêcher l’Allemagne nazie d’atteindre l’Égypte, le canal de Suez, la Palestine et les ressources pétrolières du Moyen-Orient.
Au printemps 1942, Rommel lance une offensive majeure contre la VIIIe armée britannique. Son objectif : détruire le dispositif allié en Libye, prendre Tobrouk, pénétrer en Égypte. Derrière : Alexandrie, Le Caire, le canal de Suez, puis la Palestine, l’Irak et les champs pétrolifères. Une victoire totale de l’Axe aurait bouleversé l’équilibre stratégique de la guerre.
À l’extrémité sud de la ligne britannique se trouve Bir Hakeim. Kœnig y commande la 1re brigade française libre, environ 3 700 hommes venus de tous les horizons de l’Empire et de l’exil : légionnaires, soldats africains, fusiliers marins, volontaires du Pacifique, combattants juifs de Palestine.
Les Britanniques ne demandaient pourtant pas l’impossible. Ils avaient fixé à Kœnig une mission limitée : tenir quelques jours, le temps de permettre à la VIIIe armée de se réorganiser.
Kœnig et ses hommes tinrent seize jours.

Ce simple écart dit tout. Ce n’est pas une résistance qui s’est prolongée par hasard. C’est un commandement qui a délibérément dépassé ce qu’on attendait de lui — au prix du sang de ses hommes et au bénéfice de toute la ligne alliée.
Ils subissent les bombardements, la chaleur, la soif, les attaques de chars, l’encerclement, face à des forces très supérieures en nombre et en matériel. Kœnig ne subit pas. Il agit. Il organise la défense, économise les munitions, lance des contre-attaques et maintient la cohésion de ses hommes.

La bataille ne doit donc pas être présentée comme une simple « victoire morale ». Cette formule, répétée à l’envi, finit par en diminuer la portée. La résistance française ralentit l’offensive allemande, l’usa, et contribua à permettre aux Britanniques de replier leurs forces vers l’Égypte.
Certes, Tobrouk tombe le 21 juin. Mais raisonner ainsi revient à ne regarder que les pions perdus et à oublier ce qu’ils permettent : l’échec au roi.
Le véritable objectif de Rommel était la destruction de l’armée britannique. Or cette armée, battue, échappe à l’anéantissement et se reconstitue à El-Alamein. Le temps gagné à Bir Hakeim y participe.
Rommel arrive devant El-Alamein victorieux, mais épuisé, éloigné de ses bases, insuffisamment ravitaillé. Son avance est arrêtée en juillet 1942. Quelques mois plus tard, Montgomery provoque son recul définitif.

Il serait excessif de prétendre que Kœnig gagna seul El-Alamein. Il serait tout aussi faux de réduire Bir Hakeim à un symbole sans effet sur le cours de la guerre.
Et qui a peut-être aussi pesé, à sa mesure, sur l’issue même du conflit. Seize jours de retard imposés à Rommel, c’est seize jours de carburant et d’élan que l’Afrika Korps n’a jamais retrouvés. Dans une guerre où tout se joue parfois à quelques semaines, un tel délai n’est jamais un détail.
C’est cela aussi que la France refuse d’honorer : pas seulement un acte de bravoure, mais un maillon décisif dans la chaîne qui a mené à la victoire.
C’est à Bir Hakeim que la France libre acquit sa véritable stature militaire. Depuis l’appel du 18 Juin, De Gaulle affirmait que la France n’avait pas cessé le combat. Encore fallait-il le prouver. À Bir Hakeim, des soldats français tinrent seize jours sous les yeux du monde entier. La France libre cessait d’apparaître comme un rassemblement fragile d’exilés. Elle redevenait une armée.

Lorsque Kœnig reçoit l’ordre d’évacuer, il réussit encore l’impossible. Dans la nuit du 10 au 11 juin, la garnison brise l’encerclement ennemi. La position est abandonnée, mais l’unité n’est pas détruite. Kœnig sauve ses hommes, retarde l’offensive allemande et accomplit sa mission. C’est cela, une victoire.
Parmi les hommes engagés se trouvaient les combattants juifs de Palestine. Ils affrontaient l’armée d’un régime qui, au même moment, organisait l’extermination des Juifs d’Europe. Kœnig, impressionné par leur bravoure, en garda une admiration profonde — une conviction durable qui fit de lui, plus tard, un ami indéfectible d’Israël. Son engagement ne relevait ni d’un calcul stratégique ni de considérations géopolitiques. Il trouvait sa source dans la fraternité des armes.

Mais son soutien à Israël ne doit pas faire oublier l’essentiel : Pierre Kœnig fut d’abord l’un des grands artisans militaires du redressement français. Rallié à la France libre dès 1940, il participe aux campagnes de Norvège, d’Afrique et du Proche-Orient. En 1944, De Gaulle lui confie le commandement des Forces françaises de l’intérieur. Il devient ensuite gouverneur militaire de Paris, commandant en chef français en Allemagne, député et ministre de la Défense nationale. Il sera élevé à la dignité de maréchal de France à titre posthume en 1984.

Et pourtant, Pierre Kœnig ne repose pas au Panthéon.
Cherchez l’erreur.
On y fait entrer des écrivains, des militants, des responsables politiques, des scientifiques. Chaque époque y dépose ses figures, selon ses goûts, ses modes, ses repentirs. Certains choix se défendent. D’autres relèvent moins d’une hiérarchie du mérite que d’un calendrier idéologique.
Kœnig, lui, ne coche aucune case. Il ne raconte pas l’histoire qu’on aime raconter aujourd’hui. Il ne flatte aucun récit victimaire. Il a fait pire, à en croire certains esprits contemporains : il a gagné.
Il a directement contribué à empêcher la victoire militaire de l’Allemagne nazie. Il a rendu à une France humiliée l’honneur des armes. Il a tenu seize jours dans le désert, encerclé, sans jamais capituler. Il a ensuite uni les résistants de l’intérieur aux armées de la Libération.

Et pour tout cela, rien. Pas une dalle au Panthéon.
On célèbre des trajectoires. On ignore des victoires.
Qui ressemble parfois moins à une reconnaissance nationale qu’à un miroir tendu à l’époque elle-même. On y voit ce que notre temps veut bien valoriser : la posture plutôt que l’action, le discours plutôt que le sacrifice. Kœnig n’a rien à offrir à ce miroir-là. Juste un homme qui a tenu, qui a sauvé ses soldats, et qui a gagné.
Voilà peut-être pourquoi il attend toujours.

Faut-il donc, pour entrer au Panthéon, avoir davantage théorisé la France que combattu pour elle ? La reconnaissance nationale ne devrait pas dépendre de la conformité d’un homme aux débats du moment. Elle devrait mesurer ce qu’il a risqué, ce qu’il a accompli, ce que la France lui doit.
Kœnig a risqué sa vie. Il a sauvé ses hommes. Il a livré une bataille qui a changé le cours de la guerre. D’autres ont reçu les honneurs suprêmes pour beaucoup moins.
Il est temps. Pierre Kœnig doit entrer au Panthéon. Pas un jour, quand ce sera commode. Maintenant.
Bir Hakeim a duré seize jours. L’oubli de Kœnig, lui, dure depuis quatre-vingts ans.
Il est temps que cela cesse.

© Paul Germon

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