Il existe un autre Iran. Celui que le régime ne représente pas et que ses citoyens continuent de faire vivre. Tribune juive ouvre cet espace, « Les Voix d’un autre Iran », à des femmes et des hommes d’origine iranienne qui refusent la dictature des mollahs, l’antisémitisme et la haine d’Israël. Chacun écrit ici en son nom propre. Tous rappellent qu’il existe un autre Iran : celui de la liberté, de la mémoire et du courage. Marjan Abadie est la première « Voix » de la Rubrique « Les Voix d’un autre Iran »
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L’erreur fondamentale de l’Occident : parler au régime, oublier les Iraniens
Pourquoi aucune stratégie occidentale de paix et de stabilité ne peut réussir en délaissant les Iraniens
Depuis près d’un demi-siècle, les démocraties occidentales cherchent à résoudre la question iranienne en dialoguant avec la République islamique. Malgré des méthodes différentes, une même hypothèse traverse ces politiques : le régime serait l’interlocuteur naturel de l’Iran. C’est probablement leur erreur fondamentale.
Pourquoi, depuis quarante-sept ans, les démocraties occidentales continuent-elles de concentrer leurs efforts sur la gestion du régime, tandis qu’une grande partie des Iraniens réclame avant tout de pouvoir s’en libérer ?
Cette approche repose sur une confusion rarement formulée : celle qui consiste à identifier le pouvoir qui gouverne un pays à la nation qu’il est censé représenter. Depuis 1979, la République islamique gouverne l’Iran ; cela ne signifie pas qu’elle représente les Iraniens.
Pour une grande partie de la société iranienne, elle a confisqué l’État afin d’imposer un projet idéologique étranger à l’histoire et aux intérêts du pays. Cette distinction explique une grande partie du malentendu qui oppose depuis près d’un demi-siècle les démocraties occidentales et la société iranienne.
L’Occident consacre une énergie considérable à tenter de convaincre ou de contenir un régime qui rejette ses principes, tout en prêtant relativement peu d’attention à une société qui, malgré la répression, n’a jamais cessé d’exprimer son aspiration à davantage de liberté, de dignité et d’ouverture.
Les réactions d’empathie et de soutien spontané des Iraniens après les attentats du 11 septembre 2001, puis après les attaques du 7 octobre 2023, ont rappelé qu’un régime peut parler au nom d’un pays sans refléter les sentiments de son peuple.
La véritable question n’est donc peut-être plus de savoir comment modifier le comportement du régime islamique, mais sur quel acteur les démocraties souhaitent réellement fonder leur stratégie : un régime qui a confisqué l’État iranien ou une société qui aspire à le reconstruire.
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I. Première erreur stratégique : confondre un pouvoir avec une nation
Le premier contresens occidental consiste à confondre l’exercice du pouvoir avec la représentation d’une nation. Parce que la République islamique contrôle les institutions, siège aux Nations unies et signe des traités, elle est généralement présentée comme l’expression de l’Iran. Pourtant, contrôler un territoire ne signifie pas représenter son peuple.
L’histoire montre que la reconnaissance internationale constate l’existence d’un pouvoir ; elle ne lui confère pas automatiquement une légitimité politique. Cette distinction disparaît pourtant dès qu’il est question de l’Iran. Depuis 1979, les politiques occidentales traitent le régime comme l’expression naturelle de l’État iranien, alors que pour une grande partie des Iraniens, leur État a été confisqué.
Une légitimité contestée dès l’origine
Cette crise de légitimité ne commence ni en 2009 ni avec Femme, Vie, Liberté. Elle accompagne la République islamique depuis sa naissance.
Le référendum de mars 1979 ne proposait aucune véritable alternative et plusieurs forces politiques appelèrent au boycott. Très rapidement, femmes, étudiants, minorités, démocrates et anciens révolutionnaires découvrirent que la promesse de liberté cédait la place à un nouveau monopole du pouvoir.
Pendant près de quarante-sept ans, une partie de la société espéra réformer le système par les urnes. Mais les véritables centres de pouvoir — Guide suprême, Gardiens de la révolution et appareils sécuritaires — échappaient à toute alternance. Peu à peu, beaucoup d’Iraniens conclurent que les « réformateurs » et les « durs » servaient avant tout à préserver le même système.
Cette désillusion explique l’effondrement de la participation électorale et l’évolution des slogans. Il ne s’agit plus de réformer la République islamique mais d’y mettre fin afin de rendre l’État à la nation.
C’est là que se situe le principal malentendu occidental. Lorsqu’un diplomate parle de l’Iran, il désigne le gouvernement en place. Pour beaucoup d’Iraniens, l’Iran est d’abord une civilisation plusieurs fois millénaire dont l’État a été confisqué.
L’Occident continue donc à chercher son interlocuteur dans le régime, tandis que les Iraniens cherchent à retrouver leur souveraineté.
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II. Deuxième erreur stratégique : croire que la République islamique fonctionne comme un État
En 1979, la République islamique hérite d’un État centralisé, d’une administration compétente, d’universités reconnues et d’institutions modernes. Plutôt que de s’appuyer sur cet héritage, elle le transforme progressivement pour le mettre au service de sa propre survie.
Les purges idéologiques, les nominations fondées sur la loyauté et la création d’institutions parallèles remplacent peu à peu la compétence comme principe d’organisation. L’État cesse d’être un instrument au service de la nation ; il devient un instrument au service du régime.
Cette transformation explique pourquoi la République islamique est souvent mal comprise. Elle fonctionne moins comme un État poursuivant l’intérêt national que comme une coalition de clans et de centres de pouvoir dont les intérêts particuliers convergent dès que la survie du système est en jeu. Les rivalités internes peuvent être vives, mais elles s’effacent lorsque l’organisation est menacée. Les dysfonctionnements de l’État ne sont donc pas des accidents ; ils découlent directement d’un système où les intérêts des clans priment sur l’intérêt national.
Trois priorités qui ne sont pas celles d’un État
Tout État cherche normalement à protéger son territoire, développer son économie et préparer l’avenir de sa population. Le pouvoir théocratique de Téhéran poursuit une hiérarchie de priorités différente.
La première est la préservation du système. Une part considérable des ressources publiques est consacrée aux appareils de sécurité, à la surveillance, à la propagande et à la répression. Arrestations, exécutions, coupures d’Internet et massacres de manifestants ne relèvent pas d’excès ponctuels ; ils répondent à une logique de conservation du pouvoir.
La deuxième est la prédation. Les ressources nationales alimentent un ensemble de réseaux politiques, militaires, religieux et économiques qui prospèrent grâce à l’opacité, aux monopoles et aux sanctions. La richesse nationale devient une rente dont dépend la survie du système.
La troisième est la poursuite d’un projet idéologique dépassant largement les frontières iraniennes. Depuis 1979, la République islamique a consacré des ressources considérables au financement de groupes armés et de réseaux alliés au Liban, en Syrie, en Irak ou au Yémen, souvent au détriment des besoins de la population iranienne.
Dans un État, le pouvoir est censé servir la nation. Dans la République islamique, c’est la nation qui est mise au service de la survie du pouvoir.
Cette inversion éclaire une grande partie des incompréhensions occidentales. Tant que la dictature théocratique sera analysée comme un État poursuivant naturellement l’intérêt national iranien, les démocraties risquent de surestimer la portée de leurs négociations et de sous-estimer la logique propre d’un système dont la priorité demeure, avant toute autre considération, sa propre conservation.
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Encadré — Kooye Daneshgah (1999) : les factions unies pour sauver le système
En juillet 1999, des étudiants de l’université de Téhéran manifestent après la fermeture du journal réformateur Salam. Ils réclament simplement la liberté de la presse promise par le président Mohammad Khatami.
La réponse est d’une extrême violence. Les dortoirs universitaires sont attaqués par les forces de sécurité, les Bassidjis et les unités placées sous le commandement de Mohammad Bagher Ghalibaf. Des étudiants sont tués, défenestrés, blessés ou arrêtés.
Au-delà de la violence de la répression, Kooye Daneshgah illustre une constante de la République islamique : les rivalités entre « réformateurs », « conservateurs » et appareils sécuritaires peuvent être profondes, mais elles s’effacent dès que la survie du système est en jeu. Cette logique se retrouvera lors des grandes répressions de 2009, 2019, 2022 puis des massacres de janvier 2026.
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III. Troisième erreur stratégique : sous-estimer les intérêts qui profitent de la faiblesse iranienne
Si la République islamique a survécu près d’un demi-siècle malgré son bilan économique, politique et humain, c’est d’abord grâce à son appareil de répression. Mais cette explication est insuffisante. Sa longévité tient aussi au fait que la faiblesse de l’Iran sert, à des degrés divers, les intérêts d’acteurs très différents.
Il ne s’agit pas d’imaginer une coalition internationale soutenant la République islamique. Les États concernés poursuivent souvent des objectifs opposés. En revanche, beaucoup ont intérêt à un Iran isolé, dépendant et affaibli, plus facile à contenir qu’un Iran libre, prospère et redevenu une puissance régionale.
Des rentes économiques
Les sanctions ont créé une véritable économie de la dépendance. Réseaux de réexportation, sociétés écrans, intermédiaires financiers et circuits de contournement prospèrent grâce à l’isolement de l’Iran. Les capitaux qui fuient le pays alimentent des banques et des marchés étrangers, tandis que la fuite des cerveaux profite aux universités, aux entreprises et aux systèmes de santé d’autres États.
Plusieurs pays en tirent également avantage. La Chine bénéficie d’un accès privilégié aux ressources énergétiques iraniennes. Les Émirats arabes unis se sont imposés comme une plateforme incontournable du commerce iranien. La Turquie a renforcé son rôle d’intermédiaire régional. La Russie, enfin, trouve dans l’isolement de l’Iran un partenaire plus dépendant sur les plans économique, diplomatique et militaire.
Aucun de ces États ne soutient nécessairement la République islamique par adhésion idéologique. Tous profitent cependant, à des degrés divers, des rapports de force créés par l’affaiblissement durable de l’Iran.
Des équilibres géopolitiques
La faiblesse iranienne répond également à certains intérêts stratégiques.
Le Qatar a consolidé son rôle de médiateur entre Téhéran et les puissances occidentales. Les monarchies du Golfe, tout en percevant la République islamique comme une menace, savent qu’un Iran libre et prospère redeviendrait aussi un concurrent économique et diplomatique majeur. Dans le Caucase, plusieurs acteurs voient également dans l’affaiblissement iranien une réduction de l’influence de Téhéran.
Ces intérêts sont différents, parfois contradictoires. Ils produisent pourtant un même résultat : la faiblesse de l’Iran est souvent perçue comme un facteur de stabilité à court terme, alors qu’elle nourrit en réalité l’instabilité durable du Moyen-Orient.
Quand la gestion de la crise devient un système
Depuis près d’un demi-siècle, la République islamique est devenue un objet permanent de la diplomatie internationale. Négociations nucléaires, sanctions, prises d’otages, tensions régionales et crises successives mobilisent gouvernements, services de renseignement, organisations internationales, think tanks, chercheurs, experts et commentateurs.
Il ne s’agit pas de prétendre que ces acteurs souhaitent la survie de la République islamique. Leur objectif est généralement d’en limiter les risques. Mais, avec le temps, la gestion de la crise iranienne est devenue un domaine d’expertise à part entière, avec ses financements, ses réseaux et ses habitudes intellectuelles.
Dans ce contexte, l’hypothèse d’un Iran libre, stable et pleinement réintégré dans son environnement régional reste souvent moins étudiée que les multiples scénarios de gestion de la République islamique.
La République islamique ne survit donc pas uniquement parce qu’elle réprime les Iraniens. Elle survit aussi parce qu’une partie du système international s’est progressivement adaptée à son existence.
C’est précisément cette logique qu’il faut aujourd’hui remettre en question. Un Iran durablement affaibli peut servir de nombreux intérêts à court terme ; il ne constitue pas une stratégie de stabilité. Il entretient au contraire les dépendances, les tensions et les crises dont la République islamique tire sa propre survie.
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IV. Quatrième erreur stratégique : ignorer le principal facteur de stabilité
Les analyses consacrées à l’Iran placent presque toujours la République islamique au centre. Les Iraniens, eux, restent souvent relégués au second plan : victimes d’un régime, rarement considérés comme des acteurs capables de façonner l’avenir de leur pays.
C’est pourtant l’inverse que montre l’histoire récente. Depuis près d’un demi-siècle, la société iranienne n’a cessé de contester la République islamique. Des mouvements étudiants de 1999 au Mouvement vert de 2009, des soulèvements de 2017 et 2019 à « Femme, Vie, Liberté » en 2022, jusqu’aux massacres de janvier 2026, une même aspiration traverse les générations : retrouver un État au service de la nation.
Cette continuité est remarquable. Peu de sociétés ont résisté aussi longtemps à un pouvoir aussi répressif sans renoncer à l’idée d’un changement politique. Pourtant, cette réalité disparaît souvent derrière les négociations nucléaires, les crises régionales et les rapports de force géopolitiques. L’Iran est alors réduit à son régime, tandis que les Iraniens disparaissent progressivement de l’analyse.
Cette confusion produit une injustice supplémentaire. Les prises d’otages deviennent « la diplomatie iranienne », le soutien aux groupes armés « la politique iranienne », et les choix de la République islamique ceux de « l’Iran ». Les Iraniens se voient ainsi associés à des décisions qu’ils subissent bien davantage qu’ils ne les approuvent.
Ils ne demandent pourtant pas à la communauté internationale de mener leur combat à leur place. Ils demandent d’abord que leur existence politique soit reconnue et que leur pays ne soit plus systématiquement confondu avec le régime qui le contrôle.
Au-delà de leur résistance politique, les Iraniens constituent le principal atout de leur pays. Malgré quarante-sept années de mauvaise gouvernance, l’Iran dispose d’une population instruite, d’une diaspora hautement qualifiée et d’un potentiel scientifique, technologique et entrepreneurial considérable. Il ne manque ni de talents, ni de ressources, ni de capital humain. Ce qui lui manque, ce sont des institutions libres permettant à ce potentiel de s’exprimer pleinement.
Le principal facteur de stabilité n’est donc peut-être pas le régime que les démocraties occidentales cherchent depuis des décennies à contenir, mais la société qu’elles ont trop souvent oubliée. Aucune stratégie durable ne pourra réussir tant qu’elle continuera de considérer les Iraniens comme de simples spectateurs de leur propre histoire.
Encadré — Le régime et les Iraniens : deux visions irréconciliables de l’Iran et du monde
À plusieurs reprises, la société iranienne a exprimé des réactions radicalement différentes de celles de la République islamique.
Après les attentats du 11 septembre 2001, des Iraniens se rassemblèrent spontanément à Téhéran pour rendre hommage aux victimes américaines. Plus de vingt ans plus tard, après les attaques du 7 octobre 2023, de nombreux Iraniens exprimèrent leur compassion envers les victimes civiles israéliennes, alors que la propagande officielle célébrait l’opération menée par le Hamas.
Ces deux épisodes disent peut-être l’essentiel. La République islamique prétend parler au nom de l’Iran ; les Iraniens rappellent, par leurs gestes, qu’ils ne se reconnaissent pas dans les valeurs ni dans les choix de ce régime. C’est cette distinction que les démocraties occidentales peinent encore à intégrer, au risque de continuer à miser sur le mauvais acteur.
18 septembre 2001 ( source radio farda )
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Conclusion
Depuis près d’un demi-siècle, les démocraties occidentales abordent la question iranienne presque exclusivement à travers leur relation avec la République islamique. Elles ont cherché à contenir le régime, à modifier son comportement ou à négocier une stabilité toujours provisoire. Malgré quelques succès ponctuels, cette stratégie n’a ni empêché son enracinement, ni réduit durablement son agressivité, ni offert une véritable perspective d’avenir aux Iraniens.
L’erreur tient peut-être moins aux moyens employés qu’au point de départ. En confondant la République islamique avec l’Iran, les démocraties occidentales ont fait du régime l’acteur central de leur politique, reléguant au second plan ceux qui en subissent pourtant les conséquences depuis près d’un demi-siècle.
Or la stabilité durable ne se construit jamais contre une nation. Elle repose sur des institutions légitimes, un État au service de son peuple et une société libre de choisir son avenir.
Une stratégie durable devrait chercher à dissocier autant que possible le régime de la société qu’il contrôle. Cela implique de concentrer les pressions sur les responsables politiques, militaires, judiciaires et économiques qui assurent la survie du système, tout en renforçant les capacités de la société iranienne.
Les Iraniens ne demandent pas que les démocraties décident à leur place. Ils demandent simplement que cesse une confusion qui conduit depuis quarante-sept ans à identifier leurs aspirations à celles d’un régime qu’ils contestent au prix de sacrifices immenses.
La République islamique gouverne aujourd’hui l’Iran. Les Iraniens, eux, en représentent l’avenir. Toute stratégie qui continue de confondre ces deux réalités est condamnée à l’échec.
© Marjan Abadie
Marjan Abadie, Première voix des « Voix d’un autre Iran »
Née en Iran, Marjan Abadie est essayiste et analyste politique. Ses travaux portent sur la République islamique, les dynamiques internes de la société iranienne et les relations entre l’Iran, l’Occident et Israël.
À rebours des lectures qui réduisent l’Iran à son régime, elle défend une idée simple mais essentielle : la République islamique gouverne l’Iran, elle ne représente pas les Iraniens.
Dans « Les Voix d’un autre Iran », Marjan Abadie propose une lecture documentée des réalités iraniennes, nourrie de l’histoire, de l’analyse politique et de la connaissance intime de son pays. Ses textes invitent les lecteurs francophones à découvrir un Iran trop souvent invisible : celui d’une société qui, depuis près d’un demi-siècle, résiste à la confiscation de son destin.
