Peu d’entre nous connaissent réellement les origines du jour le plus triste du calendrier juif. Pourtant, elles remontent à l’époque biblique, lors de la sortie d’Égypte, et se déroulent dans le désert, comme le rapporte le Talmud.
Alors que le peuple est en route pour la Terre de Canaan, Moïse dépêche douze explorateurs pour observer le pays. Au terme de leur mission, dix d’entre eux reviennent avec un rapport décourageant, affirmant que la terre de Canaan est imprenable. Effrayé par ces récits, le peuple fond en larmes et refuse d’entrer en Terre promise. Face à ce manque absolu de foi, Dieu décrète que cette génération errera 40 ans dans le désert jusqu’à son extinction. La tradition rapporte que Dieu dit alors : « Vous avez pleuré aujourd’hui sans raison, Je ferai de ce jour un motif de pleurs pour les générations futures. »
Que nous dit la Bible sur les douze explorateurs ?
Moïse choisit douze hommes, un chef prestigieux pour chaque tribu. Ce ne sont pas des espions anonymes, mais l’élite spirituelle et politique du peuple. Il leur fournit une feuille de route avec des consignes bien précises, incluant l’analyse de la qualité de la terre (est-elle grasse, maigre, boisée ou non ?) et la nature des occupants (sont-ils forts ou faibles, peu nombreux ou denses ? Vivent-ils dans des camps ouverts ou dans des villes fortifiées ?).
Les douze hommes explorent le pays de Canaan du sud au nord durant 40 jours. À leur retour, ils rapportent des fruits gigantesques, notamment une grappe de raisins si lourde qu’il faut deux hommes et une perche pour la transporter. Cependant, le groupe se divise profondément sur le rapport à présenter. Dix d’entre eux découragent le peuple en diffusant un rapport alarmiste : ils décrivent des villes aux murailles fortifiées s’élevant jusqu’au ciel et des habitants de taille gigantesque (les descendants d’Anak).
La frayeur ne tarde pas à se déclarer lorsqu’ils concluent leur constat par : « C’est un pays qui dévore ses habitants… Il est impossible de conquérir cette terre, même avec l’aide divine ». C’est la phrase de trop.
Caleb et Josué, les deux explorateurs fidèles, s’opposent fermement au constat de la majorité : « Montons, emparons-nous du pays, car nous y parviendrons ! ».
On ne dira jamais assez que l’histoire ne cesse de se répéter. Josué et Caleb rappellent que si Dieu est avec le peuple, les géants de Canaan ne seront que « notre pain » (faciles à vaincre).
La malédiction se concrétise avec : La destruction des deux Temples
Ce traumatisme initial du 9 Av a ouvert la voie à une succession de catastrophes à cette même date :
Le Premier Temple (586 av. J.-C.) : Construit par le roi Salomon, il est pillé et incendié par les armées babyloniennes du roi Nabuchodonosor, marquant le début de l’exil de Babylone. Les Sages expliquent cette chute par la pratique généralisée des trois péchés capitaux : l’idolâtrie, l’inceste (immoralité sexuelle) et le meurtre.
Le Second Temple (70 apr. J.-C.) : Reconstruit après l’exil, il est détruit par les légions romaines commandées par Titus au terme d’un siège sanglant. Cet événement déclenche la grande Diaspora qui durera près de 2 000 ans. La cause spirituelle retenue est la Sinat ‘Hinam (la haine gratuite). Bien que le peuple étudiait la Torah, la société était profondément divisée par des rivalités internes, des jalousies et des animosités gratuites.
Cumul d’autres tragédies historiques
Au fil des siècles, d’autres catastrophes majeures se sont produites à cette même date ou à sa veille, renforçant le statut de journée noire :
135 apr. J.-C. : La chute de la forteresse de Betar, marquant l’écrasement sanglant de la révolte de Bar Kokhba par les Romains.
1290 : L’expulsion des Juifs d’Angleterre par décret du roi Édouard Ier.
1492 : Le décret d’Alhambra qui signe l’expulsion des Juifs d’Espagne (la date limite pour quitter le sol espagnol coïncidait avec le 9 Av).
1914 : L’entrée de l’Allemagne dans la Première Guerre mondiale, bouleversement géopolitique qui mènera indirectement à la Shoah.
1942 : Le début de la déportation de masse des Juifs du ghetto de Varsovie vers le camp d’extermination de Treblinka.
Aujourd’hui, les fractures internes de la société israélienne réveillent les démons du passé, opposant deux visions inconciliables :
La vision traditionaliste / sioniste religieuse / nationaliste : Elle met l’accent sur l’identité juive de l’État. Pour ce courant, Israël n’est pas seulement un refuge physique, mais l’accomplissement d’une promesse biblique et historique.
La vision laïque / libérale / universaliste : Elle insiste sur le caractère démocratique et universel. Pour ce groupe, la survie d’Israël à long terme dépend de son intégration dans le concert des nations démocratiques occidentales – ces mêmes démocraties en voie de disparition et de substitution – Ils aspirent à un État où les institutions laïques garantissent une égalité des droits absolue pour chaque citoyen, craignant qu’un État trop théocratique ne devienne intolérant envers ses propres citoyens laïques, ses minorités et/ou sa communauté homosexuelle.
Chaque camp est profondément convaincu que la vision de l’autre mène le pays à la ruine, ce qui empêche le compromis et nourrit ce sentiment de rupture éthique et sociale qui s’apparente à la Sinat ‘Hinam.
La minorité arabe et le défi sécuritaire
La question de la population arabe (qui représente environ 21 % de la population israélienne) est un point de tension existentiel. Les vagues d’attentats, le terrorisme et les soulèvements internes (comme les émeutes dans les villes mixtes en mai 2021) renforcent l’idée, au sein d’une large partie de la population juive, que la coexistence est une illusion et que l’ennemi intérieur attend une faille pour détruire l’État – aspect non démenti tant en Israël que dans tous les pays occidentaux au quota de population arabo-musulman élevé.
Les partisans d’un « État palestinien » s’appuient sur un scénario déjà vécu avec les accords d’Oslo, qui s’est avéré être un fiasco sanguinaire. Quant à l’intégration économique et politique des Arabes israéliens, les critiques rétorquent que cette vision fait preuve d’aveuglement face à l’idéologie nationaliste ou islamiste de certains leaders arabes, qui ne reconnaîtront jamais un drapeau ou un hymne juif.
La démographie et le risque de basculement
Le scénario bi-national : Si Israël annexe la Judée-Samarie et Gaza sans accorder de droits de vote aux Palestiniens, il perdrait son caractère démocratique, s’exposant aux accusations de régime d’apartheid aux yeux du monde. S’il leur accorde la citoyenneté, la majorité démographique juive disparaîtrait à court terme en raison des taux de natalité, transformant de facto l’État juif en un État à majorité arabo-musulmane.
Face à ce dilemme, une position s’affirme : l’unique solution serait l’émigration des Arabes d’Israël, de la Judée, de la Samarie et de Gaza vers les 57 pays arabo-musulmans qui existent sur la planète. Historiquement, les Juifs de tous les pays arabo-musulmans ont été contraints de fuir, subissant un véritable nettoyage ethnique. Dès lors, pourquoi Israël s’interdirait-il d’appliquer ce que les arabo-musulmans ont fait aux Juifs sans aucun remord ni considération ?
L’évolution interne : Même à l’intérieur des frontières reconnues d’Israël, la forte croissance démographique de la population arabe d’une part, et de la population juive ultra-orthodoxe (Haredim) d’autre part, redessine le visage du pays. Le bloc laïque/libéral historique, qui a fondé les structures économiques et militaires de l’État, craint de devenir minoritaire face à des blocs aux aspirations théocratiques ou nationalistes différentes.
Conclusion
L’histoire juive montre que le peuple juif a survécu à ses ennemis extérieurs lorsqu’il était uni, mais qu’il s’est brisé de lui-même lorsque le dialogue interne a cessé. Le défi contemporain de l’État d’Israël est de réussir à articuler sa nature de refuge et de centre spirituel pour le peuple juif avec les impératifs de gouvernance d’une société moderne et hétérogène. La question reste ouverte de savoir si les leçons de Tisha Beav (le 9 Av) seront enfin appliquées pour éviter une nouvelle rupture.
Honnêtement : J’en doute.
© Thérèse Zrihen-Dvir
