Aime-t-on son pays parce qu’il est bon?
Tocqueville, retour en Amérique
Carnets retrouvés
Troisième enquête
Entre aimer un pays, lui appartenir et lui devoir fidélité, la distance est peut-être plus grande qu’on ne le croit.
Je rencontrai un Américain qui revenait de France.
Il me dit qu’il aimait ce pays.
Il avait bu du vin à Bordeaux, mangé une choucroute à Colmar, traversé Paris, admiré quelques cathédrales, critiqué les taxis, loué les fromages et conclu que la France était un pays admirable.
Je ne fus pas surpris.
On peut aimer un pays comme on aime un paysage, une table, une musique ou une lumière du soir.
Mais je remarquai bientôt que cette phrase ne signifiait pas encore :
« C’est mon pays. »
L’étranger qui aime la France peut repartir sans emporter son destin.
Le Français qui dit que la France est son pays ne le peut pas tout à fait.
Il peut la quitter, la critiquer, la comparer, la juger sévèrement, la trouver ingouvernable, bavarde, orgueilleuse, injuste ou fatiguée.
Elle demeure pourtant liée à lui.
Aimer un pays, c’est parfois le goûter.
Dire qu’il est le sien, c’est commencer à en répondre.
Cette distinction me parut décisive.
Un pays que l’on aime ou un pays auquel on appartient ?
Je demandai à l’Américain ce qu’il disait de son propre pays.
Il me répondit simplement :
« My country. »
L’expression m’arrêta.
Il n’avait pas dit qu’il aimait toujours l’Amérique.
Il n’avait pas prétendu qu’elle eût toujours raison.
Il ne m’avait pas assuré qu’elle fût supérieure à toutes les autres nations.
Il avait dit :
« Mon pays. »
Je me demandai alors si l’appartenance précédait parfois l’amour.
On n’aime pas toujours son pays parce qu’il est bon.
Il arrive peut-être qu’on le trouve bon parce qu’il est le sien.
Je me souvins d’un philosophe qui s’était demandé si nous désirions les choses parce qu’elles étaient bonnes, ou si elles nous paraissaient bonnes parce que nous les désirions.
Je me demandai s’il n’en allait pas parfois des patries comme des choses.
Aimons-nous notre pays parce qu’il est bon ?
Ou nous paraît-il bon parce que nous l’aimons ?
La question me troubla.
Car si l’amour du pays précède le jugement, ne risque-t-il pas de l’aveugler ?
Mais si le jugement détruit tout amour, que reste-t-il du pays ?
Peut-être le patriote n’est-il pas celui qui croit son pays innocent.
Peut-être est-il celui qui ne cesse pas de lui appartenir lorsqu’il découvre qu’il ne l’est pas.
« Ma France »
J’entendis ensuite une autre expression.
Des Français me parlaient de « ma France ».
L’expression semblait d’abord affectueuse.
Mais je remarquai bientôt que chacun paraissait posséder la sienne.
L’un parlait de la France chrétienne.
L’autre de la France républicaine.
Un troisième de la France des Lumières.
Un quatrième de la France ouvrière.
D’autres évoquaient la France rurale, souveraine, européenne ou diverse.
Toutes ces France avaient existé, ou existaient encore, ou aspiraient à exister.
Mais une question me vint :
Si chacun n’aime que sa France, qui aime encore la France ?
Je notai dans mon carnet :
« Un peuple commence-t-il à se diviser lorsqu’il cesse de dire notre pays pour ne plus parler que de sa France ? »
Puis j’entendis une formule plus étrange encore.
« J’ai mal à ma France. »
Cette phrase m’arrêta davantage.
L’Américain qui avait bu du vin à Bordeaux et mangé une choucroute à Colmar pouvait me dire avec sincérité :
« J’aime la France. »
Je le croyais volontiers.
Mais je ne l’entendis jamais dire :
« J’ai mal à ma France. »
Je compris alors que la douleur révélait peut-être une appartenance que le plaisir ne suffisait pas à prouver.
On souffre rarement de ce qui nous est totalement étranger.
Mais à quelle France avait-on mal ?
À celle de son enfance ?
À celle de ses souvenirs ?
À celle que l’on avait reçue ?
À celle que l’on croyait perdue ?
Ou à celle que l’on espérait encore voir naître ?
Tous avaient mal.
Mais avaient-ils mal au même pays ?
Je notai :
« Lorsqu’un homme dit qu’il a mal à sa France, sa douleur prouve peut-être qu’il lui appartient. Mais le possessif révèle aussi qu’il existe désormais plusieurs France dans un même pays. »
Je cherchai ce que le patriotisme n’était pas
Je compris que je ne pouvais avancer sans distinguer des mots que l’on confondait sans cesse.
Je commençai donc par chercher ce que le patriotisme n’était pas.
Le patriotisme n’était pas de croire que son pays avait toujours raison.
Car un homme qui aime son enfant ne prétend pas que celui-ci ne se trompe jamais.
Le patriotisme n’était pas de croire que son pays était supérieur à tous les autres.
Car on peut aimer sa maison sans soutenir qu’elle est la plus belle du monde.
Le patriotisme n’était pas de nier les fautes commises en son nom.
Car l’amour qui exige le mensonge ressemble moins à l’amour qu’à la peur de perdre l’objet aimé.
Le patriotisme n’était pas davantage de détester l’étranger.
Je ne voyais pas pourquoi l’attachement à ce qui est sien exigerait le mépris de ce qui appartient aux autres.
Un homme peut aimer sa langue sans souhaiter le silence de toutes les autres.
Il peut préférer les paysages de son enfance sans demander que l’on abatte les montagnes voisines.
Il peut honorer ses morts sans insulter ceux des autres peuples.
Je notai :
« Si l’amour de mon pays exige que je haïsse le vôtre, peut-être ai-je déjà cessé d’être patriote. »
Mais le patriotisme n’était pas non plus l’approbation permanente de ce que faisait son pays.
Un citoyen pouvait combattre son gouvernement, dénoncer ses lois, condamner ses guerres, accuser ses dirigeants et continuer pourtant à dire :
« Mon pays. »
Un gouvernement et un pays n’étaient pas la même chose.
Un régime passe.
Une majorité change.
Une loi s’abolit.
Un président quitte le pouvoir.
Mais le pays demeure.
Les uns confondaient la critique avec la rupture.
Les autres l’attachement avec l’obéissance.
Je me demandai si le patriotisme ne commençait pas précisément lorsque l’on refusait ces deux confusions.
Quand le patriotisme devient-il nationalisme ?
La question devint inévitable.
À quel moment l’amour du pays cesse-t-il d’être patriotisme pour devenir nationalisme ?
Je crus d’abord que la réponse était simple.
Le patriote aime son pays.
Le nationaliste le croit supérieur.
Mais cette distinction me parut bientôt insuffisante.
Tout peuple se raconte des grandeurs.
Tout peuple enseigne ses victoires plus volontiers que ses défaites.
Tout peuple préfère certains de ses héros à ceux des autres.
La frontière entre l’attachement et la supériorité n’était donc pas toujours aussi nette que je l’avais imaginé.
Je revins à une idée plus simple.
Peut-être le patriotisme dit-il :
« J’aime mon pays parce qu’il est le mien. »
Et le nationalisme :
« Mon pays doit l’emporter parce qu’il est supérieur au vôtre. »
Le premier crée une fidélité.
Le second établit une hiérarchie.
Le premier peut coexister avec l’amour que d’autres portent à leur propre pays.
Le second supporte plus difficilement l’égalité des appartenances.
Je notai cette distinction, sans être certain qu’elle suffît.
Car une autre question me préoccupait.
À force de craindre que l’amour du pays ne devînt excessif, certaines démocraties n’avaient-elles pas fini par rendre suspect le simple fait de l’aimer ?
Et si le patriotisme modéré disparaissait, qui occuperait la place laissée vide ?
L’Américain me parla de l’école
Je retrouvai l’Américain.
Il me dit alors une chose qui m’étonna davantage.
« Dans beaucoup de nos écoles, les enfants commencent la journée en jurant fidélité au drapeau. »
Je crus avoir mal entendu.
« Au drapeau ? »
« Oui, me répondit-il. Au drapeau des États-Unis et à la République qu’il représente. »
Je demeurai silencieux.
Je songeai qu’en France une telle pratique soulèverait aussitôt mille objections.
On y verrait peut-être une contrainte, une survivance militaire, une religion civile ou le soupçon d’un nationalisme précoce.
L’Américain, lui, ne paraissait pas troublé.
Il m’expliqua que l’enfant n’apprenait pas seulement qu’il avait des droits.
Il apprenait aussi qu’il appartenait à une communauté politique plus ancienne que lui.
Je fus frappé par cette idée.
Dans cette nation composée d’hommes venus de partout, on ne semblait pas craindre de dire aux enfants :
« Ceci est votre pays. »
Je compris alors pourquoi tant d’hommes dont les ancêtres n’avaient pas connu Washington disaient pourtant avec naturel :
« Nos Pères fondateurs. »
L’Amérique ne demandait pas seulement aux nouveaux venus d’habiter son territoire.
Elle leur proposait une histoire.
Elle leur enseignait une Constitution.
Elle leur montrait un drapeau.
Et elle leur demandait une fidélité.
Le mot me troubla.
Le devoir en miroir du droit
Je demandai à l’Américain pourquoi il employait précisément ce mot.
« Fidélité. »
Il parut surpris.
« Parce qu’un pays ne donne pas seulement des droits », me répondit-il.
Cette phrase m’arrêta.
J’avais beaucoup observé les démocraties.
Je savais combien elles étaient attachées aux droits, et combien elles avaient raison de l’être.
Le droit protège l’individu contre l’arbitraire.
Il limite le pouvoir.
Il garantit la liberté.
Mais je me demandai soudain si un peuple pouvait durablement subsister en ne parlant à ses membres que de ce qu’il leur devait.
L’allégeance introduisait une idée presque inverse.
Si le pays me doit quelque chose, peut-être lui dois-je aussi quelque chose.
Je notai :
« Le droit demande : que me doit le pays ?
Le devoir demande : que dois-je au pays ? »
Cette symétrie me parut simple.
Elle devint pourtant embarrassante dès que je songeai à ceux qui arrivaient.
Celui qui rejoint un pays
L’Amérique recevait des hommes venus du monde entier.
Certains entraient selon les lois qu’elle s’était données.
D’autres franchissaient ses frontières sans y avoir été autorisés.
Je compris alors que la question de l’immigration ne pouvait être entièrement séparée de celle du patriotisme.
Celui qui rejoint un pays vient-il seulement chercher les droits qu’il accorde ?
Ou accepte-t-il aussi les devoirs qu’il exige ?
Je ne voulus pas conclure trop vite.
Un homme pouvait violer une règle et devenir ensuite un citoyen fidèle.
Un autre pouvait entrer légalement et ne jamais éprouver le moindre attachement au pays qui l’avait reçu.
La légalité ne suffisait donc pas à produire le patriotisme.
Mais son absence ne pouvait pas davantage être tenue pour insignifiante.
Si l’entrée elle-même s’accomplit contre la loi du pays que l’on souhaite rejoindre, quelle relation d’appartenance commence ainsi ?
Je notai :
« Une frontière ne sépare peut-être pas seulement ceux qui sont dehors de ceux qui sont dedans. Elle marque aussi le point où un peuple affirme qu’il existe assez pour décider qui peut le rejoindre. »
Je compris alors que l’allégeance posait une question plus vaste.
À qui doit-on fidélité lorsque l’on possède plusieurs appartenances ?
À la terre où l’on est né ?
À celle où l’on vit ?
À celle dont on possède la nationalité ?
À celle qui vous protège ?
À celle que l’on a choisie ?
Et que se passe-t-il lorsque ces fidélités entrent en conflit ?
Je refermai mon carnet.
J’avais voulu comprendre pourquoi les hommes aiment leur pays.
Je découvris qu’il était plus facile de parler de leurs droits que de leurs devoirs.
Car si appartenir à un peuple crée des devoirs, une question devenait inévitable : qu’en est-il de celui qui vient le rejoindre ?
Entre-t-il seulement dans un territoire ?
Reçoit-il seulement des droits ?
Ou contracte-t-il, par sa présence même, une dette envers le pays qui l’accueille ?
Je pensai à ceux qui franchissaient les frontières avec une autorisation.
Puis à ceux qui les franchissaient sans elle.
Je notai une dernière question :
« Peut-on demander à un pays ce qu’il doit à chacun sans jamais demander ce que chacun doit au pays ? »
Je compris que mon enquête sur le patriotisme venait de me conduire jusqu’à la frontière.
À suivre.
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps
