Tribune Juive

« Erdogan : de la délaïcisation à la doxa et au rêve ottomané ». Par Anas Emmanuel Faour

Le mois de juin 2026 marquera peut-être une étape majeure dans la recomposition géopolitique du Moyen-Orient. Ankara et Riyad ont signé deux protocoles d’accord créant un corridor ferroviaire reliant l’Arabie saoudite à la Turquie via la Syrie et la Jordanie. Officiellement, il doit faciliter le transport des marchandises et des ressources énergétiques entre le Golfe et l’Europe. Mais ce projet dépasse sa dimension économique : il s’inscrit dans la stratégie poursuivie depuis plus de vingt ans par Recep Tayyip Erdogan pour replacer la Turquie au cœur d’un espace d’influence inspiré de l’ancien monde ottoman.

Cette dimension économique est essentielle. Dans un contexte marqué par les tensions avec la République Islamique d’Iran et les incertitudes pesant sur le détroit d’Ormuz, le contrôle des corridors terrestres devient un enjeu stratégique. Ankara entend s’imposer comme le trait d’union entre les ressources énergétiques du Golfe, les marchés européens et les routes commerciales eurasiatiques. Le rêve ottoman ne relève plus seulement de l’imaginaire historique ; il s’incarne dans la maîtrise des flux et des voies d’approvisionnement.

Cette ambition géoéconomique est indissociable de l’évolution intérieure de la Turquie. Arrivé au pouvoir en 2003, Recep Tayyip Erdogan se présente comme l’artisan d’une synthèse entre islam politique, démocratie et économie de marché. Beaucoup voient alors en lui le visage d’un islamisme modéré. Vingt ans plus tard, cette lecture apparaît dépassée. La Turquie n’a pas seulement concentré les pouvoirs ; elle a engagé une profonde mutation idéologique remettant en cause l’un des fondements de la République de Mustafa Kemal Atatürk : la laïcité.

Cette délaïcisation dépasse le simple retour du religieux dans l’espace public. Elle traduit une redéfinition de la légitimité politique. La laïcité, garante d’une citoyenneté indépendante des appartenances confessionnelles, cède progressivement la place à une vision où l’islam sunnite devient un référentiel identitaire, moral et politique.

Cette évolution nourrit une véritable doxa. En philosophie, la doxa désigne un ensemble de représentations collectives érigées en évidences. Sous Erdogan, elle repose sur quatre piliers : la réhabilitation de l’héritage ottoman, la remise en cause du kémalisme, la mise en scène d’une Turquie humiliée par l’Occident et la conviction qu’elle est appelée à retrouver une mission historique dans le monde musulman.

Le néo-ottomanisme n’est donc pas une simple nostalgie impériale ; il constitue une matrice idéologique appelée à remplacer progressivement le récit républicain d’Atatürk. La transformation de Sainte-Sophie en mosquée, la réforme des programmes scolaires, les séries glorifiant les sultans, l’architecture monumentale et la rhétorique présidentielle participent d’un même objectif : inscrire le pouvoir dans une continuité historique présentée comme supérieure à l’héritage républicain.

Cette réécriture du passé accompagne une concentration croissante du pouvoir. Les contre-pouvoirs judiciaires, universitaires et médiatiques se sont affaiblis, tandis que la référence religieuse devient un instrument de légitimation politique et de cohésion nationale. Le religieux cesse d’être un simple marqueur culturel pour devenir un langage de pouvoir.

À l’extérieur, cette évolution se prolonge par une diplomatie d’influence. Des Balkans au Caucase, de la Libye à la Syrie, de la Méditerranée orientale au Golfe, Ankara cherche moins à restaurer l’Empire ottoman qu’à rendre à la Turquie une centralité politique, économique et stratégique. Le corridor ferroviaire conclu avec Riyad illustre cette ambition.

Cette stratégie reste pourtant traversée par des contradictions. Membre de l’OTAN, étroitement liée à l’Union européenne et confrontée à une inflation persistante, la Turquie voit une partie de sa jeunesse aspirer davantage aux libertés individuelles et à l’ouverture internationale qu’au récit civilisationnel porté par le pouvoir.

Le véritable enjeu dépasse la seule politique d’Erdogan. Il concerne la nature même de l’État turc. Une nation peut-elle durablement substituer une mémoire impériale à un projet républicain ? Peut-elle faire de la religion le fondement de la légitimité politique sans fragiliser le pluralisme démocratique ?

Le danger que représente aujourd’hui la République islamique d’Iran ne doit pas conduire à minimiser les effets d’un autre modèle d’islam politique, porté par la Turquie d’Erdogan. À l’heure où la crise énergétique mondiale fragilise les routes pétrolières, le corridor ferroviaire conclu avec Riyad apparaît moins comme un simple projet d’infrastructure que comme un instrument de puissance, au service d’une ambition politique, économique et géostratégique plus vaste.

Comme le rappelait Mustafa Kemal Atatürk : « La souveraineté appartient sans condition ni réserve à la nation. » Toute la question est désormais de savoir si la Turquie pourra concilier son héritage historique avec les principes de l’État de droit, des libertés publiques et du pluralisme démocratique.

© Anas Emmanuel Faour

Né à Damas en 1974, Anas-Emmanuel Faour est philosophe et ingénieur en informatique, ancien professeur en Syrie, ancien secrétaire général de l’Union générale des étudiants de Palestine et ancien membre du Conseil national du Parti de Gauche

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