La question n’est plus seulement de savoir si la France doit soutenir l’Ukraine. Elle est désormais de savoir si elle peut encore le faire durablement, à quel prix, avec quelles conséquences et avec quelle légitimité démocratique.
Depuis février 2022, Paris affirme une ligne constante : l’Ukraine doit être aidée parce que son effondrement ouvrirait une brèche stratégique majeure en Europe. L’argument est solide. Une victoire russe ne serait pas seulement une défaite ukrainienne ; elle modifierait l’équilibre de sécurité du continent, renforcerait Moscou et enverrait aux puissances révisionnistes le signal qu’une frontière peut être déplacée par la force.
Mais quatre ans plus tard, le soutien à Kiev ne peut plus être traité comme une simple posture morale ou diplomatique. Il entre en collision avec une autre réalité : celle des moyens français.
Une puissance sous contrainte
La France conserve des attributs de puissance : siège permanent au Conseil de sécurité, dissuasion nucléaire, armée professionnelle, industrie de défense, diplomatie mondiale. Mais ces attributs ne suffisent pas à financer une guerre longue par procuration, ni à remplacer Washington si l’appui américain devenait plus incertain.
La contrainte budgétaire est massive. À la fin du premier trimestre 2026, la dette publique française atteignait 3 536,1 milliards d’euros, soit 117,5 % du PIB, après 115,7 % fin 2025, selon l’INSEE. Autrement dit, la France veut réarmer, soutenir Kiev, financer son modèle social, réduire son déficit, investir dans l’industrie et préserver son rang international, mais elle le fait avec des marges financières très étroites.
La dissuasion nucléaire donne à la France une gravité stratégique. Mais elle ne livre ni obus, ni drones, ni systèmes antiaériens. Elle protège l’existence de l’État ; elle ne garantit pas sa capacité à soutenir matériellement un allié dans une guerre d’usure.
Le soutien platonique a-t-il encore un sens ?
Un soutien politique à l’Ukraine garde une valeur : il empêche l’isolement diplomatique de Kiev, maintient la pression sur Moscou, structure les sanctions et soutient la légitimité internationale de la résistance ukrainienne. Mais dans la situation actuelle, un soutien seulement verbal devient vite insuffisant.
La guerre se joue désormais sur des réalités matérielles : munitions, drones, défense antiaérienne, renseignement, logistique, capacités industrielles, financement budgétaire. Le Kiel Institute relevait en juin 2026 que l’aide militaire européenne restait élevée, notamment dans les drones, mais que les aides financières et humanitaires avaient nettement ralenti au cours des quatre premiers mois de l’année, en partie à cause de retards européens.
Cela dit beaucoup. L’Europe tient encore sur le plan militaire, mais elle peine déjà à faire suivre toute la chaîne financière et politique. Le soutien platonique a donc un sens diplomatique. Mais il ne suffit plus militairement. Dans une guerre d’usure, celui qui promet sans livrer finit par affaiblir celui qu’il prétend défendre.
Si la France continue : à quel prix ?
Continuer suppose d’assumer trois prix.
Le premier est budgétaire. Aider l’Ukraine, moderniser l’armée française et reconstituer les stocks ne peut se faire gratuitement. Chaque missile livré doit être remplacé. Chaque système donné doit être entretenu. Chaque munition envoyée révèle l’état réel des arsenaux. La guerre d’Ukraine a rappelé une vérité oubliée : une armée peut être technologiquement avancée et manquer de masse.
Le deuxième prix est industriel. Soutenir Kiev n’a de sens que si la France et l’Europe accélèrent réellement leur production. Sinon, elles se contentent de vider progressivement leurs stocks. La question n’est donc pas seulement : combien donner ? Mais : combien produire, à quel rythme, avec quelles chaînes d’approvisionnement, et pendant combien d’années ?
Le troisième prix est politique. Une population à laquelle on demande des efforts budgétaires, des économies publiques ou des sacrifices sociaux acceptera difficilement que la politique étrangère semble fonctionner sur une ligne de crédit illimitée. Ce que fait la main droite — réarmement, Ukraine, coalitions, diplomatie de puissance — ne peut rester sans effet sur la main gauche : dette, impôts, services publics, retraites, pouvoir d’achat.
C’est là que le débat devient démocratique. Une politique extérieure durable doit pouvoir être expliquée, financée et assumée devant le pays.
Et si la France reculait ?
L’autre option n’est pas gratuite non plus.
Si la France réduisait fortement son soutien, elle gagnerait à court terme une marge budgétaire et politique. Elle pourrait dire qu’elle préserve ses intérêts directs, ses stocks, ses finances et son armée. Mais elle paierait un autre prix.
D’abord, elle affaiblirait sa crédibilité européenne. Paris prétend co-piloter une réponse stratégique à la guerre. S’il se retire ou se contente de déclarations, son discours sur l’autonomie européenne perdrait beaucoup de substance.
Ensuite, elle accroîtrait la dépendance de l’Europe envers Washington. Or toute la question actuelle est précisément de savoir si les Européens peuvent rester des acteurs de leur propre sécurité hors de la tutelle américaine. Si la réponse est non, alors l’autonomie stratégique européenne restera une formule de colloque.
Enfin, un recul occidental pourrait encourager Moscou. Même si la Russie subit elle aussi le conflit qu’elle a provoqué, elle parie sur une chose : l’usure politique des démocraties. Moins l’aide est prévisible, plus le calcul russe devient simple : tenir jusqu’à ce que les opinions publiques occidentales se lassent.
À neuf mois de 2027
Reste une question subsidiaire, mais essentielle : peut-on demander directement aux Français jusqu’où ils acceptent d’aller ?
Juridiquement, un référendum formulé simplement ainsi — « faut-il continuer à soutenir militairement l’Ukraine ? » — entrerait difficilement dans le cadre ordinaire de l’article 11 de la Constitution. Celui-ci vise notamment l’organisation des pouvoirs publics, certaines réformes économiques, sociales ou environnementales, les services publics, ou la ratification de certains traités. Une question générale de politique étrangère ou d’aide militaire ne s’y insère pas naturellement.
Mais politiquement, le sujet demeure.
La prochaine élection présidentielle doit avoir lieu au printemps 2027. À environ neuf mois de cette échéance, un pouvoir en fin de cycle peut-il engager durablement la France dans une politique ukrainienne dont le coût, la durée et les risques dépasseront son propre mandat ?
La question est d’autant plus importante que l’élection présidentielle ne provoquera pas automatiquement la dissolution de l’Assemblée nationale actuelle. Le prochain chef de l’État pourra choisir de gouverner avec l’Assemblée issue de 2024 — fragmentée et sans majorité stable — ou décider de la dissoudre et provoquer de nouvelles élections législatives.
À neuf mois d’une élection présidentielle susceptible de bouleverser la politique étrangère française, nul ne sait donc quelle majorité gouvernera réellement le pays en 2027.
Dès lors, un pouvoir en fin de cycle peut-il engager durablement la France dans une politique ukrainienne dont le coût, la durée et les risques pourraient s’imposer à une majorité future qui ne les aurait jamais approuvés ?
La question n’est pas seulement juridique. Elle est démocratique.
Si le soutien à l’Ukraine constitue réellement un intérêt vital de la France, pourquoi ne pas demander aux Français jusqu’où ils acceptent d’aller ? Et si l’on considère qu’une telle question ne peut pas leur être posée, au nom de quoi peut-on leur demander d’en assumer durablement le prix ?
Le problème français est européen
La France n’est pas seule dans cette contradiction. L’Allemagne dispose encore d’une masse industrielle supérieure, mais son modèle exportateur est fragilisé. Le Royaume-Uni veut rester un acteur militaire majeur, mais il connaît lui aussi des tensions budgétaires et politiques. L’Union européenne promet davantage de souveraineté, mais reste dépendante des États-Unis pour une part essentielle de la sécurité du continent.
L’Ukraine a besoin de volumes. Or l’Europe a souvent pensé la puissance en termes de normes, de marché, de déclarations et de sanctions. La guerre rappelle que la puissance, c’est aussi produire vite, stocker beaucoup et financer longtemps.
L’Europe peut encore soutenir Kiev. Mais elle doit reconnaître que ce soutien n’est pas un épisode. C’est une politique longue, coûteuse, industrielle, militaire et démocratique.
La réponse la plus lucide
La France peut-elle continuer à soutenir l’Ukraine ? Oui, mais pas comme si cela ne coûtait rien. Oui, mais pas seule. Oui, mais seulement si elle accepte que le soutien matériel prime désormais sur le commentaire stratégique.
Le soutien diplomatique reste utile. Mais, dans la phase actuelle, il n’a de sens que s’il accompagne un soutien concret : munitions, défense antiaérienne, drones, formation, renseignement, financement et production industrielle.
La France peut donc continuer. Mais elle doit choisir entre deux attitudes.
La première consiste à maintenir une parole de puissance sans en assumer pleinement le coût. C’est la voie la plus confortable à court terme, mais aussi la plus fragile.
La seconde consiste à dire clairement que soutenir l’Ukraine implique des arbitrages : plus d’industrie de défense, plus de dépenses militaires, peut-être moins ailleurs, et une explication directe aux citoyens.
La vraie question n’est donc plus : faut-il aider Kiev ?
Elle est plus rude : la France veut-elle encore être une puissance stratégique, ou seulement conserver le vocabulaire de la puissance ?
Car dans une guerre d’usure, les mots comptent. Mais ce sont les obus, les drones, les usines, les budgets et, tôt ou tard, les peuples qui finissent par répondre.
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps