
J’avais déjà évoqué précédemment la situation de la minorité arabe en Israël. Il faut y revenir, car elle demeure l’un des points sur lesquels la confusion est la plus entretenue. Les Arabes israéliens sont citoyens d’Israël. Ils votent, élisent leurs représentants, siègent à la Knesset, exercent dans les hôpitaux, les universités, les tribunaux, les entreprises et l’administration. Cette réalité suffit déjà à écarter la qualification scélérate d’« apartheid », ni comparable ni applicable à la situation des citoyens arabes d’Israël.
Certes, tout n’est pas égal, et les discriminations existent, notamment dans l’accès au foncier, aux budgets publics, aux infrastructures, à certaines positions de pouvoir et à la reconnaissance symbolique. Il faut cependant nommer les choses avec précision : on parle d’une citoyenneté réelle, traversée par des inégalités persistantes, non d’un régime de séparation raciale.
Les Arabes d’Israël ne sont pas des étrangers dans leur propre pays. Ils ne sont pas non plus les sujets d’un pouvoir colonial extérieur. Ils sont une minorité nationale, arabe par la langue, palestinienne par l’histoire, israélienne par la citoyenneté. C’est précisément cette triple appartenance qui rend leur situation politiquement complexe et intellectuellement exigeante.
Le débat public, trop souvent, ne supporte pas cette complexité. D’un côté, certains voudraient faire de leur présence la preuve automatique d’une démocratie parfaitement accomplie. De l’autre, leurs difficultés sont instrumentalisées pour plaquer sur Israël une grille d’analyse paresseuse, celle de l’apartheid, alors même que les citoyens arabes participent à la vie politique, économique, judiciaire, médicale et universitaire du pays.
La réalité est plus précise. Les Arabes israéliens disposent de droits civiques substantiels. Ils votent. Ils peuvent être élus. Ils forment des partis. Ils contestent l’État devant ses propres juridictions. Ils siègent dans ses institutions. Ils occupent des fonctions visibles dans des secteurs essentiels. Cette réalité n’est pas décorative. Elle distingue radicalement leur situation d’un régime de séparation raciale organisé.
Les chiffres, d’abord. En 2026, les Arabes israéliens représentent environ 2,157 millions de personnes, soit 21,1 % de la population d’Israël. Ce n’est pas une micro-minorité folklorique, ni une présence marginale tolérée à la périphérie du pays. C’est plus d’un cinquième de la société israélienne, présent dans les urnes, les universités, les hôpitaux, les tribunaux, les entreprises, les conseils municipaux, la diplomatie et la haute fonction publique. (Gouvernement d’Israël)
Ceux qui répètent mécaniquement les mots “fascisme”, “suprémacisme” ou “apartheid” devraient au moins avoir la prudence élémentaire de regarder la société qu’ils prétendent décrire. Dans quel régime fasciste une minorité arabe vote-t-elle, fonde-t-elle ses partis, siège-t-elle au Parlement, attaque-t-elle l’État devant ses propres juridictions, obtient-elle des décisions de justice, dirige-t-elle des services hospitaliers, devient-elle ambassadrice, juge à la Cour suprême, médecin, pharmacienne, professeure, maire ou cheffe de parti ?
Les exemples ne manquent pas. Salim Joubran, Arabe chrétien de Haïfa, a siégé à la Cour suprême d’Israël et a terminé sa carrière avec le rang de vice-président de la Cour. Il a également présidé la Commission électorale centrale. Dans un pays supposément “suprémaciste”, un juge arabe a donc occupé des fonctions au cœur même de l’ordre juridictionnel et électoral de l’État. (Gouvernement d’Israël)
George Karra, autre juge arabe israélien, a siégé lui aussi à la Cour suprême. Khaled Kabub, musulman, y a été nommé en 2022, devenant le premier juge musulman titulaire permanent de la plus haute juridiction israélienne. Il faut mesurer ce que cela signifie. On ne parle pas d’une vitrine municipale, ni d’un symbole décoratif : on parle de la Cour suprême, c’est-à-dire du cœur juridictionnel de l’État. (versa.cardozo.yu.edu)
La diplomatie offre le même démenti. George Deek, Arabe chrétien de Jaffa, a été nommé ambassadeur d’Israël en Azerbaïdjan. Ismail Khaldi, Bédouin musulman, issu d’un village près de Haïfa, est devenu l’un des diplomates arabes et bédouins les plus connus d’Israël. Reda Mansour, Druze israélien, poète, historien et diplomate, a servi comme ambassadeur. Là encore, ces trajectoires ne sont pas celles d’une minorité enfermée hors de l’État, mais celles de citoyens qui en représentent parfois le visage à l’étranger.
On peut évidemment continuer à traiter Netanyahou de “fasciste” par réflexe de salon. Il faudra alors expliquer comment ce supposé fascisme produit, maintient et promeut des ambassadeurs arabes, des juges arabes, des médecins arabes, des parlementaires arabes, des universitaires arabes et des partis arabes. L’invective est confortable. La réalité est plus contrariante.
Le système de santé est probablement l’exemple le plus spectaculaire. En 2023, les Arabes représentaient environ 25 % des médecins en Israël, 27 % des infirmiers, 27 % des dentistes et 49 % des pharmaciens. Autrement dit, près d’un pharmacien sur deux en Israël est arabe, et un médecin sur quatre est arabe. Depuis 2010, la progression est massive : la part des médecins arabes est passée d’environ 8 % à 25 %. (PMC)
Ces chiffres ne sont pas compatibles avec le fantasme d’un État racialement clos. Ils décrivent au contraire une intégration professionnelle profonde, visible, quotidienne. Dans les hôpitaux israéliens, Juifs et Arabes soignent les mêmes patients, travaillent dans les mêmes équipes, dirigent les mêmes services, prennent les mêmes gardes, affrontent les mêmes urgences. Le pays qui serait censé organiser l’exclusion systématique de ses citoyens arabes leur confie pourtant une part considérable de son système de santé.
On pourrait citer le professeur Masad Barhoum, Arabe chrétien, directeur du Galilee Medical Center de Nahariya, l’un des grands hôpitaux du nord du pays. On pourrait citer le docteur Salman Zarka, Druze israélien, directeur du Ziv Medical Center de Safed et ancien coordinateur national de la lutte contre le Covid-19. Là encore, il ne s’agit pas de rôles marginaux. Ce sont des fonctions de commandement médical, de responsabilité publique, de confiance nationale.
L’enseignement supérieur confirme cette évolution. Israël a mené depuis plusieurs années des politiques explicites pour accroître l’accès des étudiants arabes aux universités et aux colleges. Le Conseil israélien de l’enseignement supérieur a porté des plans d’accès visant à rapprocher la représentation des Arabes dans l’enseignement supérieur de leur poids démographique. En 2022-2023, il y avait plus de 60 000 étudiants arabes dans l’enseignement supérieur israélien, soit 18 % du total des étudiants. (che.org.il)
Il faut aussi parler des femmes arabes israéliennes. Car là encore, les perroquets de l’indignation automatique, ceux que Jean-François Revel aurait reconnus sans peine, répètent leurs formules toutes faites sans regarder ce qui s’est réellement produit dans la société israélienne.
L’accès des femmes arabes aux études supérieures est l’une des transformations majeures de ces vingt dernières années. Les obstacles sociaux, linguistiques, économiques et familiaux existent. Personne ne les nie. Certes. Mais les chiffres montrent une progression considérable. La proportion de femmes arabes titulaires d’un premier diplôme universitaire israélien est passée de 9,8 % en 2000 à 23,7 % en 2018. Chez les hommes arabes, la progression existe aussi, mais elle est nettement plus faible, de 7,6 % en 2000 à 9 % en 2018. Autrement dit, l’université israélienne est devenue l’un des grands accélérateurs de l’émancipation sociale des femmes arabes israéliennes. (Task Force → on Arab Citiznes of Israel)
Voilà qui devrait troubler les perroquets de l’indignation. Ils devraient expliquer comment un État supposément bâti sur l’écrasement racial d’une minorité permet à ses femmes d’accéder aux diplômes, aux hôpitaux, aux laboratoires, aux facultés et aux professions de prestige. Ils devraient expliquer comment cette société, qu’ils décrivent comme fermée, produit concrètement une mobilité ascendante arabe, féminine, diplômée, visible.
Les professions de santé en donnent une illustration éclatante. Les femmes arabes y occupent une place croissante, notamment dans la pharmacie, les soins infirmiers, la médecine, les laboratoires et les professions paramédicales. Un État réellement fasciste ne forme pas massivement les filles de sa minorité arabe pour leur confier ses patients, ses hôpitaux, ses pharmacies, ses urgences et une partie de son système de santé. Il les exclut. Israël, lui, les forme, les diplôme, les emploie et dépend de leur compétence.
La high-tech commence elle aussi à modifier le paysage. Israël reste la “Start-up Nation”, avec environ 9 200 entreprises technologiques, près de 400 000 salariés dans la tech, un secteur qui représente autour de 20 % de l’économie et 53 % des exportations du pays. Longtemps, les citoyens arabes y ont été sous-représentés. C’était un vrai problème. Certes. Mais là encore, la réponse israélienne n’a pas été l’exclusion : elle a été l’intégration progressive, les programmes publics, les incubateurs, les coalitions d’entreprises, les dispositifs de formation et les subventions ciblées. (Reuters)
L’Autorité israélienne de l’innovation a lancé en 2022 un programme de 225 millions de shekels pour promouvoir l’emploi et l’entrepreneuriat high-tech dans la société arabe. Le programme visait explicitement à encourager les start-up arabes et l’entrée des Arabes israéliens dans les métiers technologiques. On peut discuter la lenteur du processus, mais non son orientation : un État “suprémaciste” étrange, décidément, qui finance la montée de sa minorité arabe dans le secteur le plus stratégique de son économie. (Science|Business)
Des organisations comme Tsofen-Tashbik, fondée à Nazareth en 2008 par Smadar Nehab, Sami Saadi et Yossi Kutan, travaillent précisément à intégrer les ingénieurs arabes dans la high-tech israélienne. Des programmes comme Hybrid, lié à Nazareth et à l’écosystème des anciens de l’unité 8200, ont accompagné des entrepreneurs arabes. Cisco et le gouvernement israélien ont également participé à Ma’antech, coalition d’entreprises destinée à faire entrer davantage d’Arabes israéliens dans la tech. Là encore, il ne s’agit pas de slogans, mais de structures, d’argent, de formation, de réseaux, d’entreprises.
Il faut le dire nettement : la part des Arabes israéliens dans la high-tech reste faible. Ce chiffre montre un retard, non une exclusion de principe. Surtout, il s’accompagne d’un mouvement inverse : hausse des étudiants arabes dans les filières technologiques, programmes publics d’incubation, subventions ciblées, et volonté affichée de faire entrer davantage d’Arabes israéliens dans l’économie d’innovation.
Ce point est essentiel. Un retard peut être corrigé. Une exclusion raciale ne se corrige pas par des plans gouvernementaux, des incubateurs et des subventions publiques. Ceux qui parlent d’apartheid effacent précisément ce qui invalide leur vocabulaire : l’existence même d’une politique d’intégration.
Les plans publics sont considérables. La résolution gouvernementale 922, appliquée sur la période 2016-2021, a engagé environ 13 milliards de shekels pour le développement économique de la société arabe. La Banque d’Israël a analysé ce plan comme un jalon important, malgré ses limites, dans l’avancement de la société arabe en Israël ; environ 70 % du budget avait été utilisé à la fin de 2021, principalement dans l’éducation, les infrastructures et la construction. (Banque d’Israël)
Puis est venue la résolution 550, dite “Taqadum”, approuvée en 2021 pour la période 2022-2026, avec une enveloppe annoncée d’environ 30 milliards de shekels pour l’intégration économique, les infrastructures, l’emploi, l’éducation, la sécurité intérieure, le logement, les transports et la high-tech dans les sociétés arabe, bédouine, druze et circassienne.
On peut critiquer l’exécution. On peut dire que certains budgets arrivent lentement, que l’administration bloque, que les résultats ne sont pas toujours à la hauteur des annonces. Certes. Mais on ne peut pas effacer l’existence même de ces politiques. Un régime fasciste n’organise pas des plans pluriannuels de plusieurs dizaines de milliards pour hisser une minorité dans l’université, l’emploi, l’innovation, le logement et les infrastructures. Il l’écrase. Il la prive de droits. Il l’expulse de la souveraineté. Il ne la subventionne pas pour entrer dans la pharmacie, la médecine, la justice, l’ingénierie et la diplomatie.
L’OCDE elle-même, que l’on ne peut guère soupçonner de propagande sioniste, dit au fond la même chose dans son langage technocratique. Dans ses travaux récents sur Israël, elle souligne que l’amélioration de l’intégration économique des Arabes israéliens et des haredim n’est pas un supplément moral, mais un levier majeur de croissance, de mobilité sociale et de soutenabilité budgétaire. Autrement dit : l’avenir économique d’Israël passe aussi par l’intégration accrue de ses minorités. Voilà un curieux programme pour un État que les perroquets militants persistent à décrire comme “suprémaciste”. (OECD)
Le rapport de l’OCDE sur la classe moyenne israélienne est particulièrement éclairant. Entre 2001 et 2021, le revenu disponible médian réel des ménages en Israël a augmenté de près de 45 % après inflation, soit davantage que dans plusieurs grandes économies de l’OCDE sur la même période : environ 10 % en France, 20 % en Allemagne et 35 % aux États-Unis. L’OCDE note aussi que les revenus intermédiaires israéliens ont progressé rapidement et ont partiellement rattrapé les hauts revenus, phénomène inverse de celui observé dans d’autres économies avancées où l’écart avec le sommet s’est creusé. (OECD)
Certes, cette progression générale n’a pas été uniforme. Les écarts entre groupes ethno-religieux demeurent considérables. En 2021, selon l’OCDE, le revenu disponible médian équivalent des ménages arabes israéliens et haredim dépassait légèrement 60 000 shekels par an, soit environ la moitié de celui des Juifs non haredim, évalué à 124 000 shekels. Parmi les travailleurs, 56 % des Arabes israéliens et 49 % des haredim appartenaient au groupe des revenus moyens, contre 66 % des Juifs non haredim. (OECD)
Mais là encore, le mouvement compte autant que l’écart. L’OCDE relève que les populations arabes israéliennes et haredies restent sous-représentées dans les groupes de revenus moyens et élevés, mais elle en tire précisément la conclusion inverse de celle des accusateurs : il ne faut pas exclure ces populations du récit israélien, il faut accélérer leur intégration. Améliorer l’éducation, l’emploi, les transports, l’accès aux compétences et la participation économique des Arabes israéliens est présenté comme essentiel pour réduire les inégalités, renforcer la mobilité sociale et soutenir les performances économiques de long terme du pays. (OECD)
Voilà donc le point à marteler : les disparités existent, mais elles sont désormais intégrées à une stratégie de développement national. Pour l’OCDE, l’intégration croissante des Arabes israéliens n’affaiblit pas Israël ; elle contribue à son développement. Elle n’est pas une faveur concédée à une minorité ; elle devient l’une des conditions de la prospérité future du pays.
La politique donne un autre exemple. Mansour Abbas, chef du parti arabe islamiste Ra’am, a fait entrer son parti dans une coalition gouvernementale en 2021. Ce fut un événement historique dans la politique israélienne : un parti arabe indépendant devenait acteur direct d’une majorité parlementaire. On peut penser ce que l’on veut de cette coalition, de sa durée ou de ses calculs. Mais dans un régime d’apartheid, une formation arabe islamiste ne devient pas partenaire d’une majorité gouvernementale. Elle est interdite, écrasée ou réduite au silence.
La Knesset compte depuis longtemps des députés arabes, parfois violemment critiques de l’État, du gouvernement, de l’armée et du sionisme. Ahmad Tibi, Ayman Odeh, Mansour Abbas, Aida Touma-Sliman, Iman Khatib-Yasin : ces noms existent dans l’espace politique israélien, non dans la clandestinité. Ils parlent, accusent, négocient, votent, s’opposent, déposent des propositions, participent au jeu institutionnel. On peut trouver leurs positions justes ou injustes, excessives ou courageuses. Mais leur existence parlementaire suffit déjà à ruiner la comparaison avec un régime de ségrégation raciale.
La démographie offre un autre démenti brutal. En 1948, la population arabe demeurée à l’intérieur des frontières d’Israël était d’environ 156 000 personnes. En 2026, elle dépasse 2,157 millions de citoyens, soit 21,1 % de la population du pays. Ce n’est pas une disparition. Ce n’est pas une élimination. Ce n’est pas un effacement. C’est une multiplication par près de quatorze en soixante-dix-huit ans. Le “pays génocidaire”, selon la formule désormais routinière des perroquets militants, est donc ce curieux pays où la minorité qu’il serait supposé vouloir détruire passe d’environ 156 000 personnes à plus de deux millions de citoyens, avec des députés, des juges, des médecins, des pharmaciens, des étudiants, des entrepreneurs et des ambassadeurs. (Gouvernement d’Israël)
On peut tout contester, sauf l’arithmétique. Un génocide produit la destruction d’un groupe. La condition des citoyens arabes d’Israël montre, elle, une croissance démographique massive, une amélioration de l’accès aux soins, aux universités, aux professions qualifiées et à la représentation politique. Ceux qui utilisent le mot “génocide” pour décrire leur situation ne décrivent pas une réalité. Ils récitent une accusation.
La comparaison avec les Juifs des pays arabes devrait, à elle seule, imposer un peu de décence intellectuelle. Le gouvernement israélien commémore officiellement les quelque 850 000 Juifs réfugiés des pays arabes et d’Iran, communautés anciennes dont beaucoup ont été contraintes à l’exil, à la fuite ou à l’abandon de leurs biens au cours du XXe siècle. En quelques décennies, des communautés juives enracinées en Irak, en Égypte, en Syrie, au Yémen, en Libye, en Algérie, au Maroc ou en Tunisie ont été vidées ou réduites à des présences résiduelles.
Où sont aujourd’hui les Juifs d’Irak ? Où sont les Juifs d’Égypte ? Où sont les Juifs de Syrie ? Où sont les Juifs du Yémen ? Où sont les Juifs de Libye ? Où sont les Juifs d’Algérie ? Où sont ces communautés qui avaient précédé l’islam, précédé les États arabes modernes, précédé les nationalismes contemporains ? Elles ont pratiquement disparu.
La question mérite donc d’être posée froidement : dans quel pays arabe la minorité juive, désormais presque absente, a-t-elle bénéficié d’un traitement comparable à celui dont bénéficient les citoyens arabes d’Israël ? Dans quel pays arabe les Juifs ont-ils conservé des partis, des députés, des juges à la Cour suprême, des ambassadeurs, des plans publics de plusieurs dizaines de milliards, des universités ouvertes, des programmes d’accès à la high-tech, des incubateurs de start-up, des financements ciblés, des hôpitaux où ils représenteraient un quart des médecins ou près de la moitié des pharmaciens ?
La réponse est connue. Nulle part.
Ce contraste ne sert pas à nier les difficultés des Arabes israéliens. Il sert à rétablir une échelle de réalité. Israël, malgré ses tensions internes, malgré ses conflits, malgré ses gouvernements contestables ou contestés, a maintenu sur son territoire une minorité arabe nombreuse, croissante, citoyenne, représentée et de plus en plus intégrée dans des secteurs essentiels. Le monde arabe, lui, a vu disparaître presque toutes ses minorités juives historiques. Et ce sont pourtant les mêmes perroquets bien-pensants qui viennent donner des leçons de pluralisme à l’unique État de la région où une minorité arabe dispose d’une citoyenneté politique effective et d’une telle progression sociale.
C’est cela qu’il faut opposer aux faussaires du vocabulaire. Israël n’est pas un paradis civique. Aucun pays ne l’est. Israël a ses fractures, ses duretés, ses injustices, ses crispations nationales, ses violences politiques. Mais la situation des citoyens arabes d’Israël n’est ni comparable ni applicable à l’apartheid. Elle relève d’une démocratie nationale traversée par des tensions, non d’un système racial de privation civique.
La différence n’est pas secondaire. Elle est décisive. Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, la majorité noire était exclue de la souveraineté politique. En Israël, les citoyens arabes votent, élisent, jugent, soignent, enseignent, plaident, gouvernent localement, représentent l’État à l’étranger et siègent dans ses institutions. Ce simple inventaire devrait suffire à calmer les imprécateurs. Il ne les calme pas, parce que leur problème n’est pas l’égalité des Arabes israéliens ; leur problème est souvent l’existence même d’Israël comme État juif.
Là est le fond de l’affaire. Le mot “apartheid” ne sert pas à décrire. Il sert à délégitimer. Il ne vise pas à comprendre la place réelle des Arabes dans la société israélienne, avec ses réussites et ses tensions. Il vise à placer Israël dans la catégorie morale des régimes infâmes, afin que toute défense devienne suspecte avant même d’être entendue.
Or les faits résistent. Deux millions d’Arabes citoyens. Des députés arabes. Des juges arabes à la Cour suprême. Des ambassadeurs arabes. Un quart des médecins. Près de la moitié des pharmaciens. Des plans publics de plusieurs dizaines de milliards de shekels. Des étudiantes arabes de plus en plus nombreuses. Des start-up arabes soutenues. Des entrepreneurs arabes subventionnés. Des femmes arabes diplômées. Des maires arabes. Des partis arabes. Une présence arabe massive dans la santé, l’enseignement, le droit, les affaires, la culture et la politique.
Voilà la réalité qu’il faut regarder en face. Elle n’est pas parfaite. Elle est infiniment plus complexe, plus ouverte et plus démocratique que le procès sommaire intenté à Israël. Ceux qui prétendent défendre les Arabes israéliens devraient commencer par ne pas les effacer derrière un slogan. Ils ne sont pas des figurants passifs dans une fable militante. Ils sont citoyens, acteurs, professionnels, élus, magistrats, diplomates, médecins, étudiants, entrepreneurs. Ils construisent Israël autant qu’ils le contestent parfois.
C’est précisément pour cela que l’accusation d’apartheid est scélérate. Elle nie la réalité concrète de leur citoyenneté. Elle nie leur réussite. Elle nie leur pouvoir d’agir. Elle nie leur présence dans les institutions. Elle transforme une société vivante, conflictuelle, imparfaite mais démocratique, en caricature idéologique.
On peut critiquer un gouvernement israélien. On peut critiquer Netanyahou. On peut contester une politique, une coalition, une loi, une guerre, une décision budgétaire. Mais traiter Israël de régime fasciste ou suprémaciste à partir de la situation de ses citoyens arabes, c’est insulter les faits avant même d’insulter Israël.
La formule “Israël suprémaciste” ne résiste donc pas à l’examen. Elle s’effondre devant les noms, les chiffres et les trajectoires. Salim Joubran à la Cour suprême. Khaled Kabub à la Cour suprême. George Deek ambassadeur. Ismail Khaldi diplomate. Reda Mansour ambassadeur. Masad Barhoum à la tête d’un grand hôpital. Salman Zarka à la direction d’un centre médical et à la coordination nationale de la lutte contre le Covid. Mansour Abbas acteur d’une coalition gouvernementale. Des dizaines de milliers d’étudiants arabes. Des femmes arabes de plus en plus diplômées. Des médecins, pharmaciens, ingénieurs, avocats, entrepreneurs. Des plans gouvernementaux à 13 milliards puis 30 milliards de shekels. Des incubateurs technologiques subventionnés. Des start-up arabes soutenues par l’État.
Ce n’est pas l’image d’un paradis. C’est l’image d’une société démocratique imparfaite, travaillée par ses contradictions, mais capable d’intégration, d’ascension et de correction. C’est exactement ce que les accusateurs refusent de voir. Car voir cela les obligerait à sortir du confort de l’invective.
Ils ne veulent pas comprendre Israël. Ils veulent le condamner. Ils ne veulent pas décrire les Arabes israéliens. Ils veulent les utiliser comme pièce à conviction. Ils ne veulent pas regarder les femmes arabes dans les universités, les médecins arabes dans les hôpitaux, les juges arabes dans les cours, les diplomates arabes représentant Israël à l’étranger, les entrepreneurs arabes subventionnés par l’État. Ils préfèrent le slogan, parce que le slogan dispense de penser.
C’est précisément à cela qu’il faut opposer les faits. Non pour idéaliser Israël. Pour empêcher que le mensonge devienne la langue commune.
Mille excuses aux petits perroquets , il est possible de faire son travail de journaliste en travaillant et s’informant un peu
© Paul Germon
