Tribune juive remercie Radio Kol Aviv, Perditions idéologiques, Mosaïque et le BNVCA pour leur confiance
Tribune juive ne défend pas une ligne. Elle défend des voix
Que dit de notre vie intellectuelle le fait que tant de figures venues de la gauche républicaine, humaniste ou universaliste soient aujourd’hui devenues presque inaudibles dès lors qu’elles défendent Israël ou dénoncent l’antisémitisme contemporain ?
Il est des absences qui interrogent davantage que certaines présences.
Depuis plusieurs années, Tribune juive publie des dizaines d’auteurs. Ils ne pensent pas tous de la même manière. Ils ne partagent ni le même parcours, ni les mêmes sensibilités politiques, ni les mêmes références intellectuelles.
Ce qui les rassemble est ailleurs.
Ils ont en commun une exigence : ils ont refusé de se soumettre au récit dominant lorsqu’ils estimaient qu’il trahissait les faits. Ils ont choisi de ne pas céder devant les simplifications, les intimidations ou les renoncements. Ils ont continué à écrire, souvent à contre-courant, parfois au prix de leur tranquillité, de leur réputation ou de leur place dans le débat public.
Parmi eux figurent des philosophes, des historiens, des psychiatres, des magistrats, des médecins, des universitaires, des écrivains, des journalistes, des chercheurs, d’anciens responsables d’institutions. Ils ont consacré leur vie à enseigner, à soigner, à penser, à écrire, à transmettre.
Alors une question me hante.
Pourquoi ces femmes et ces hommes sont-ils invisibles dans le débat public ? Pourquoi retrouve-t-on inlassablement les mêmes visages sur les plateaux de télévision, tandis que des voix de cette qualité semblent avoir disparu des radars médiatiques ?
Qui décide aujourd’hui de la légitimité d’une parole ? Selon quels critères ? Leur compétence est-elle contestée ? Leur expérience est-elle insuffisante ? Leurs analyses seraient-elles devenues indignes d’être discutées ?
Ou bien leur véritable « faute » est-elle d’avoir cessé d’être classables ?
Je pense à Daniel Sibony. À Pierre-André Taguieff. À Richard Prasquier. À Charles Rojzman. À Danielle Khayat. À Yana Grinshpun. À Francis Moritz. À Jacques Tarnero. À Michel Gad Wolkowicz. À Pierre Martinet. À Sydney Touati. À Pierre Saba. À Fundji Benedict. À Julien Brünn. À Philippe Mocellin. À Daniel Salvatore Schiffer. À Richard Kenigsman. À Daniella Pinkstein. À Serge Siksik. À Laurine Martinez… À Paul Germon. À Louise Gaggini. À Célina Barahona. À Richard Abitbol. À Jacques Frojmovics. À Céline Pina. À David Germon. À Raphaël Nisand. À Hagay Solo. À Shmuel Trigano. À Gérard Rabinovitch. À Thomas Stern. À Gérard Horiotz. À Thérèse Zrihen-Dvir. Et à tant d’autres encore. Mes auteurs iraniens. Israéliens. Libanais. Syriens.
Aucun d’eux n’est une figure de ce que vous qualifiez « d’extrême droite ».
Beaucoup viennent de cette gauche républicaine, universaliste et humaniste qui a façonné leur engagement intellectuel. Beaucoup sont devenus, au fil des années, les orphelins d’une gauche qui ne se reconnaît plus elle-même lorsqu’il est question d’Israël, de l’islamisme ou de l’antisémitisme contemporain.
Le 7 octobre n’a pas seulement bouleversé le Moyen-Orient: il a révélé une fracture intellectuelle française.
Ces auteurs ont vu un universalisme devenu sélectif. Ils ont vu l’antisémitisme relativisé lorsqu’il ne provenait pas des ennemis habituels. Ils ont vu certaines alliances politiques conduire à des aveuglements qu’ils n’auraient jamais imaginés possibles.
Ils l’ont écrit. Et c’est peut-être là leur véritable tort.
On peut discuter leurs analyses, on peut les contredire, on peut les réfuter, mais pourquoi ne pas les entendre ? Pourquoi cette invisibilisation ?
Aucun média n’est tenu de partager leurs analyses, mais un débat démocratique digne de ce nom devrait considérer qu’elles méritent d’être entendues, car la démocratie ne consiste pas à inviter uniquement ceux avec lesquels on est d’accord: elle consiste à accepter la confrontation des idées.
Au fil des années, il s’est produit quelque chose que je n’avais pas prémédité: à mesure que certains espaces de débat semblaient se refermer, beaucoup de ces auteurs ont trouvé — ou retrouvé — dans Tribune juive un espace où continuer à penser, à écrire et à transmettre.
Je n’y vois aucun mérite particulier. J’ai juste dit : « Entrez. » Puis, lorsque c’était bon, j’ai dit :
« Revenez. »
Ce sont eux qui ont fait le reste.
Tribune juive continuera, pour sa part, à leur ouvrir ses colonnes. Parce que Tribune juive ne défend pas une ligne: elle défend des voix. Des voix libres. Des voix exigeantes. Des voix qui n’ont pas renoncé à penser.
Lorsque d’autres médias rles invitent — Mosaïque, Perditions idéologiques, Radio Kol Aviv, et d’autres — nous nous en réjouissons: une pensée n’a pas vocation à rester captive d’un média, elle a vocation à circuler.
Le véritable enjeu dépasse largement Tribune juive. Il est celui de notre démocratie. Que perd une démocratie lorsqu’elle cesse d’entendre certaines de ses voix les plus exigeantes ? Lorsque, à force de sélectionner toujours les mêmes intervenants, les mêmes sensibilités, les mêmes grilles de lecture, le débat public finit par ne plus débattre: il se répète.
Une démocratie ne s’appauvrit pas lorsqu’elle entend des voix qui dérangent: elle s’appauvrit lorsqu’elle cesse de les inviter.
Cette lettre n’est donc pas un plaidoyer pour « nos » auteurs. C’est une question adressée à tous ceux qui, consciemment ou non, fabriquent aujourd’hui le débat public.
Qui décide désormais des voix légitimes ?
Et surtout…
Au nom de quoi ?
© Sarah Cattan
