Tribune Juive

Alliance ou Allégeance ? Le tournant brutal de l’OTAN. Par Michel Ruimy

À Washington, la formule a retenti comme un couperet : « Je n’ai besoin que de loyauté ». Derrière cet incident diplomatique, c’est toute l’architecture de l’OTAN qui vacille, sommée de choisir entre les principes partagés et l’allégeance verticale. Un sommet qui ne referme aucune crise, mais qui en ouvre une bien plus profonde.

Le vernis a sauté dès la première séance. Washington n’a pas fait dans la demi-mesure : la délégation américaine a déclaré être « très déçue » par l’OTAN, désignant nommément le Royaume-Uni, la France, l’Allemagne et l’Italie, qu’elle accuse de ne pas avoir soutenu l’action militaire américaine contre l’Iran. Puis, la phrase qui claque, celle qu’aucun sommet atlantique n’avait encore assumée aussi crûment : « Nous n’avons pas besoin de leur argent, nous n’avons besoin de rien, je n’ai besoin que de loyauté ». Une déclaration que nul sommet atlantique n’avait encore assumée aussi crûment. En une seule déclaration, l’Amérique a mis des mots sur une fracture que chacun pressentait, mais que personne n’osait formuler avec une telle froideur.

Car l’enjeu dépasse de loin l’Iran. Ce que ce sommet révèle, c’est une mutation fondamentale : l’OTAN, longtemps présentée comme une communauté de « valeurs partagées » (démocratie, solidarité, sécurité collective), est en train de se redéfinir, du point de vue côté américain, comme un simple rapport de force transactionnel, une simple transaction commerciale, un « business ». Une alliance où l’on ne mesure plus l’engagement à la convergence politique, mais à la facture acquittée et à l’obéissance stratégique.

Le message adressé aux Européens ne souffre d’aucune ambiguïté : payer ne suffit plus. Il faut désormais obéir.

Et c’est précisément là que le bât blesse.

Les fissures ne datent pas d’hier. Depuis des années, Washington reproche aux Européens de « profiter » du parapluie sécuritaire américain sans en assumer le coût, un vieux contentieux budgétaire qui resurgit à chaque sommet. Mais l’affrontement a changé de nature : il porte désormais sur la Russie, sur l’Ukraine, sur le Moyen-Orient et la place même de l’Europe dans l’architecture de sécurité mondiale. En reprochant frontalement à ses alliés de ne pas s’être alignés militairement sur l’Iran, Washington franchit un seuil : il ne s’agit plus de désaccords tactiques à arbitrer, mais d’une exigence d’allégeance politique quasi automatique.

Or, cette exigence, les Européens ne peuvent l’accepter sans dommage. D’abord parce qu’elle remet en cause leur « autonomie stratégique », une notion encore balbutiante mais de plus en plus revendiquée à Paris comme à Berlin. Ensuite, parce qu’elle réduit l’alliance à une verticalité de la loyauté, où toute divergence devient suspecte, voire une trahison. Enfin, et c’est là le plus lourd de conséquences, elle nie une évidence : les intérêts stratégiques des Etats-Unis et ceux de l’Europe ne se superposent plus.

Dans ce contexte, l’annonce de contrats de défense d’au moins 50 milliards de dollars semble moins être une preuve de solidarité qu’un chèque d’apaisement. On croit éteindre une crise politique à coups de commandes militaires. L’illusion est tenace, mais elle a ses limites : la cohésion d’une alliance ne s’achète pas, elle se construit.

Et surtout, cet argent ne répond en rien à la question qui taraude désormais tous les étages de l’Alliance : qu’est-ce que l’OTAN, aujourd’hui ? S’agit-il d’une communauté de sécurité fondée sur des principes partagés ou d’une coalition d’intérêts dans laquelle Washington dicte, seul, l’ordre des priorités ?

La formule américaine : « Je n’ai besoin que de loyauté », est, à cet égard, un aveu autant qu’une menace. En effet, la loyauté, en relations internationales, ne se décrète pas. Elle se construit, patiemment, sur la réciprocité. Une injonction n’a jamais fondé d’alliance durable.

Les observateurs le rappellent avec justesse : « la flatterie a fonctionné l’année dernière ». Mais, ce temps-là est révolu. Rongés par l’accumulation des crises (guerre en Ukraine, instabilités régionales, pressions économiques), les Européens ne peuvent plus se satisfaire d’un rôle de figurants dociles. Ils sont désormais sommés de trancher et de dire enfin ce qu’ils veulent être.

Ce sommet marque donc un tournant. Soit l’OTAN parvient à se refonder sur un socle politique commun, capable d’assumer le pluralisme des intérêts. Soit elle glisse, inexorablement, vers une relation asymétrique où l’exigence d’alignement américain ronge la confiance et attise les tensions, jusqu’à la rupture.

Une certitude demeure : la relation transatlantique n’est plus une évidence. Elle est devenue un objet de négociation et de contestation et, peut-être même de recomposition à terme. C’est précisément ce qui fait de ce sommet un moment aussi décisif que redoutable.

© Michel Ruimy

Senior économiste à la banque de France, Michel Ruimy est aujourd’hui consultant international, Professeur à Sciences Po Paris, l’ESCP Business School, Dauphine…) et au Maghreb, en Afrique subsaharienne, au Moyen Orient. Il est enfin sollicité par les médias français et internationaux pour livrer son analyse conjoncturelle. 

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