Tribune Juive

L’apologie du terrorisme n’est pas un « délit de Palestine ». Par Anas Emmanuel Faour

La publication, dans L’Humanité, d’une tribune cosignée par plus de 200 personnalités françaises et étrangères, présentant les poursuites engagées contre l’eurodéputée insoumise Rima Hassan, qui comparaît ce 7 juillet 2026 devant le tribunal judiciaire de Paris pour apologie du terrorisme, comme un prétendu « délit de Palestine », appelle une mise au point. Cette formule relève davantage de la communication politique que de l’analyse juridique.

Elle laisse entendre que la justice française poursuivrait une opinion politique ou une « solidarité internationale ». Or les juges n’ont pas à se prononcer sur une opinion politique, mais à déterminer, dans le cadre d’un débat contradictoire et dans le respect des droits de la défense, si certains propos sont ou non constitutifs d’une apologie du terrorisme.

Je m’exprime également au regard de mon propre parcours. Je suis né réfugié palestinien au camp de Yarmouk, à Damas, d’une mère syrienne, comme Rima Hassan. Je suis venu en France, où j’ai obtenu l’asile en 2007 avant d’acquérir la nationalité française. J’ai milité entre 2009 et 2015 au sein du Parti de gauche de Jean-Luc Mélenchon, que j’ai quitté à la suite de son engagement en faveur de la campagne BDS, avant même la création de La France insoumise. Si nos parcours présentent certaines similitudes, nos analyses politiques et nos convictions philosophiques divergent profondément.

Je refuse, en outre, toute lecture identitaire de ce débat. Parmi les cosignataires figurent des personnalités d’origine ou de nationalité israéliennes ; pour ma part, je suis d’origine palestinienne et je défends une position différente. Cette seule réalité montre que l’origine d’une personne ne détermine pas ses convictions. Dans une démocratie, ce sont la raison, les principes et les idées qui fondent les prises de position, non l’appartenance nationale ou les origines.

Il est donc préoccupant que plus de deux cents personnalités présentent cette procédure comme une atteinte à la liberté d’expression en la qualifiant de « délit de Palestine ». Or les poursuites portent sur des propos publiés sur le réseau X, notamment une citation attribuée à Kozo Okamoto, ancien membre de l’Armée rouge japonaise, condamné pour sa participation à l’attentat du 30 mai 1972 contre l’aéroport de Lod, en Israël. Cette attaque, revendiquée au nom du Front populaire de libération de la Palestine, fit vingt-six morts et près de quatre-vingts blessés.

Il convient dès lors de rappeler ce que représente cet attentat dans l’histoire du terrorisme contemporain. Pour la première fois, une organisation palestinienne s’appuyait sur une organisation communiste étrangère dont les membres acceptaient une mission de type suicidaire. Cette coopération préfigurait la mondialisation du terrorisme et montrait que celui-ci dépassait déjà le seul cadre du conflit israélo-palestinien. Les attentats-suicides étaient alors pratiquement absentes du Proche-Orient ; cette forme d’action s’est ensuite diffusée dans la région avant d’être reprise par d’autres organisations, notamment islamistes.

Cette histoire ne peut être effacée. Bien avant le 7 octobre 2023, Israël a subi pendant des décennies des attentats visant délibérément des civils : détournements d’avions, prises d’otages, attaques contre des écoles, des restaurants ou des autobus. Au lieu de s’inscrire dans le cadre

des résolutions internationales appelant au dialogue et à une solution négociée du conflit, certains mouvements ont fait le choix du terrorisme comme mode d’action politique.

Qualifier de « délit de Palestine » des poursuites pour apologie du terrorisme revient à laisser croire que la République condamnerait une opinion politique. C’est faux. La justice française ne poursuit pas des opinions, quelles qu’elles soient, dès lors qu’elles s’expriment dans le respect des lois de la République. La liberté d’expression protège les convictions et les opinions politiques, y compris les plus controversées. En revanche, cette liberté connaît des limites lorsque des propos sont susceptibles d’encourager, de justifier ou de glorifier des actes de terrorisme.

Cette règle ne concerne pas uniquement le conflit israélo-palestinien. Elle s’applique aux attentats islamistes commis en France, aux crimes de l’extrême droite, aux violences séparatistes et, plus largement, à toute forme de terrorisme. Nul n’accepterait que les auteurs des attentats du 13 novembre 2015 ou de Nice soient présentés comme des héros. Pourquoi cette exigence morale devrait-elle disparaître lorsque les victimes sont israéliennes ?

Les victimes israéliennes ne valent ni plus ni moins que toutes les autres. Elles valent exactement autant. Une démocratie ne peut établir une hiérarchie morale entre les victimes selon leur origine, leur religion ou leur nationalité.

Depuis plus de vingt ans, l’importation en France du conflit israélo-palestinien est devenue une réalité du débat public. La France insoumise en a fait l’un de ses principaux marqueurs politiques, comme si aucun autre conflit international ne méritait une mobilisation comparable. Cette focalisation interroge d’autant plus qu’elle ne s’est pas accompagnée d’un engagement similaire en faveur d’autres populations victimes de conflits, notamment durant la guerre civile syrienne (2011-2024) ou la guerre civile libanaise (1975-1990). Les Palestiniens eux-mêmes, pourtant durement touchés par ces tragédies, sont souvent restés à la périphérie de cette mobilisation sélective.

À l’inverse, présenter toute poursuite judiciaire comme une prétendue persécution politique revient à discréditer le travail des magistrats. Dans un État de droit, ce ne sont ni les pétitions ni les tribunes qui déterminent la culpabilité d’une personne. Ce sont les juges, au terme d’un débat contradictoire et dans le respect des droits de la défense.

Depuis plusieurs années, une partie du débat public tend à remplacer l’analyse juridique par le slogan politique. Des expressions telles que « délit de Palestine » contribuent à importer en France le conflit israélo-palestinien en transposant dans le débat judiciaire des catégories militantes. Cette polarisation excessive a également pour effet de reléguer au second plan d’autres enjeux pourtant essentiels pour les Français, tels que l’emploi, le pouvoir d’achat, la réindustrialisation, l’agriculture, la santé ou encore l’éducation.

Ce qui peut être sanctionné n’est pas une opinion, mais la glorification d’actes terroristes lorsque les conditions prévues par la loi sont réunies. Cette distinction rappelle que les crimes terroristes, quelles qu’en soient les victimes, ne sauraient être banalisés. Elle protège également la démocratie en refusant que le meurtre délibéré de civils devienne un instrument légitime de l’action politique.

Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si la liberté d’expression doit être protégée : elle l’est, mais dans le cadre fixé par la loi. Comme le rappelait Montesquieu dans De l’esprit des lois, « La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent. » La véritable question est de savoir si une démocratie est encore capable de distinguer une orientation politique de la glorification de méthodes terroristes. Cette distinction constitue l’une des conditions essentielles de la paix. Aucune paix durable ne pourra naître si le massacre délibéré de civils cesse d’être considéré comme une ligne rouge absolue.

L’apologie du terrorisme n’est pas un « délit de Palestine ». Lorsqu’elle est légalement caractérisée, elle constitue une atteinte aux principes fondamentaux de l’État de droit. La combattre, ce n’est pas condamner une opinion politique ; c’est refuser que le meurtre délibéré de civils puisse être présenté comme un mode d’action légitime, tout en préservant la crédibilité de la justice et la possibilité d’un débat démocratique fondé sur le droit plutôt que sur les slogans.

© Anas Emmanuel Faour 

Anas Emmanuel Faour is Software Engineer

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