Tribune Juive

Tribune juive reçoit Philippe Mocellin : « Vers un nouveau désordre au Moyen-Orient ? »

Vers un nouveau désordre : Philippe Mocellin décrypte le Moyen-Orient d’après-guerre

Philippe Mocellin, politologue, contributeur régulier à la Tribune Juive, répond à nos questions sur la situation du Moyen-Orient et les possibles évolutions géopolitiques de la région, suite à la signature, le 17 juin 2026, du mémorandum, scellé entre les Etats-Unis et l’Iran, ouvrant, pour les semaines à venir, d’intenses négociations diplomatiques.


Mohammed Bagher Ghalibaf, chargé de la négociation pour l’Iran, a indiqué, le 24 juin 2026, que le mémorandum, paraphé avec les Etats-Unis, était « une déclaration de défaite pour l’Amérique ».

Le jugement ainsi porté par ce représentant iranien est une façon de dire, en guise d’avertissement, combien son pays, déterminé et solidaire, « a su résister » à la première armée du monde, au point d’ailleurs de considérer que la République islamique demeure le grand vainqueur de cette guerre, engagée le 28 février.

Alors que cet accord de cessez-le-feu, fragilisé, quelques jours plus tard, par des échanges de frappes et de multiples tensions, devrait se concrétiser, aidé en cela par la médiation du Pakistan mais aussi du Qatar, par l’organisation, jusqu’au 18 août prochain, de différentes phases de pourparlers entre les deux parties, tels que récemment entamés en Suisse.

Par ailleurs, si Téhéran avait fait de la « question » libanaise un axe incontournable du processus global de négociation avec les dirigeants américains, la signature, intervenue le 26 juin dernier, sous l’égide des Etats-Unis, d’un accord particulier entre Israël, toujours confronté à un risque « existentiel » et le Liban, en quête de sa souveraineté, est venue, d’une certaine manière, contrecarrer ses exigences diplomatiques en la matière.

Dans ce contexte, les incertitudes sur l’avenir du Moyen-Orient perdurent, entretenant un certain « désordre » régional : des rapports de force recomposés, notamment au travers des positions changeantes des pays du Golfe, au destin contrarié du peuple iranien, le « grand sacrifié » de cette confrontation militaire, en passant par le « flou » qui prospère, encore à ce jour, sur la future gestion du détroit d’Ormuz et la réalité du devenir du programme nucléaire iranien…

Sarah Cattan, Directrice de Tribune Juive


Tribune juive: Les négociations entre les Etats-Unis et l’Iran ont débuté à Doha, sous médiation qatarie, en dépit du climat de méfiance qui domine les débats… Dans ce contexte, que faut-il vraiment attendre de l’application du mémorandum du 17 juin dans les semaines qui viennent ?

Philippe Mocellin : Si nous croyons les premières réactions de l’administration américaine et de ses émissaires officiels, les discussions indirectes avancent… Il est à noter que les récentes rencontres de Doha, entre les deux délégations, sont organisées, avec l’aide des médiateurs qataris et qu’elles se fixent pour finalité de maintenir, à ce stade, un « canal de communication » autour des questions de sécurité régionale, y compris sur l’ensemble des foyers de crise, au Liban, en Irak, en Syrie, au Yémen, en mer rouge….

D’autres phases de négociations – sorte de période de transition – auront lieu, plus tard, entre les dirigeants concernés avec une date butoir, fixée théoriquement, au 18 août.

En attendant, la République islamique ne veut rien vraiment céder – ni sur ses propres capacités militaires et ni sur les aides apportées à ses « proxys », qui font aujourd’hui obstacle à tout processus de paix-, accusant, régulièrement, les Etats-Unis de ne pas avoir strictement respecté l’accord de cesser le feu.

Les tensions restent vives, après l’attaque par Téhéran, selon Washington, de navires commerciaux, ayant engendré une réplique américaine contre des sites militaires iraniens et une nouvelle offensive des Mollahs en direction du Koweït et de Bahreïn.

En dépit de l’absence de visions partagées, Donald Trump – répondant en cela aux pressions d’une partie de sa base électorale MAGA qui lui reproche cet engagement guerrier risqué, contraire à ses promesses de candidat et d’opposants de divers côtés de l’échiquier politique, de plus en plus hostiles au soutien accordé à Israël – émet l’objectif de sortir au plus vite de ce piège iranien et surtout d’attester l’idée que l’accord général adopté serait une réussite…

Aussi, pour répondre à votre question, il est alors nécessaire et incontournable de revenir aux termes exacts de l’accord du 17 juin pour mieux en cerner l’esprit et le bénéfice que la République islamique pourrait en tirer, à terme.

Si la diplomatie est de retour du côté américain dans un souci d’apaisement économique à l’échelle planétaire, le régime des Mollahs a surtout la préoccupation de démontrer que la guerre d’usure a payé, qu’il a résisté et donc vaincu « le grand Satan ».

Ce « mémorandum » en 14 points, aussi fragile et discutable soit-il, est censé poser un cadre général en faveur de la construction d’un plan de paix et préconise surtout, en cas de succès des négociations, la levée de toutes les sanctions internationales contre l’Iran et par ailleurs, à « rendre disponibles les fonds et avoirs gelés », estimés à près de 24 milliards de dollars, dont 12 milliards seraient débloqués, dès acceptation du pacte entre les deux belligérants !

Ajoutons à ces dispositions, celle qui prévoit l’octroi, après la conclusion d’un accord définitif dit « satisfaisant », d’un fonds d’investissement privé de 300 milliards de dollars, visant à soutenir l’économie iranienne, notamment dans les secteurs de l’énergie et des transports et à dégager, par l’intermédiaire des pays de la région, des aides financières pour la reconstruction des infrastructures du pays.

D’une certaine façon, l’Iran peut considérer que cet accord constitue le préalable attendu, garantissant la survie du régime par le biais de compensations matérielles et financières d’après-guerre, avant même d’engager les négociations sur le fond.

Soulignons aussi que si le nucléaire et les conditions d’enrichissement d’uranium de l’Iran feront l’objet d’âpres discussions, il n’en sera pas de même, en tant que tel, de son programme balistique et de l’armement conventionnel octroyé ses alliés, ne figurant pas, au moins explicitement, sur l’agenda des pourparlers qui se dessinent.

Tribune juive: Ce qui tendrait à confirmer que cet accord général comporte des faiblesses bien plus qu’inquiétantes…

Ph. M : Le philosophe Daniel Salvatore Schiffer (1) voit dans ce traité et non sans raison, une « trahison » à l’égard des intérêts de l’Occident, d’Israël et du peuple iranien, voire une « capitulation » conduisant à la seule reconsolidation de la République islamique…

Je partage sa colère et son indignation.

Il est vrai que la création de ce fonds d’investissement offre à la République islamique, la possibilité de poursuivre son entreprise de déstabilisation de la région, au travers du financement de proxys, de groupes armés et de réseaux d’influence, à Gaza, au Liban, en Irak et au Yémen…

D’autres experts (2) insistent à ce juste titre, sur les failles béantes de cet accord, attestant, de fait, un échec dans la réalisation des buts de guerre initiaux, tels qu’annoncés par l’administration Trump lors de l’entrée dans le conflit.

L’élimination, dès le début des hostilités, du Guide suprême et d’une partie de l’état-major, n’a pas permis de faire aboutir la logique de la doctrine du « régime change », s’étant ainsi heurtée au système décentralisé de la République islamique et à la dissémination de ses cellules de commandement…

Documenté dans nos précédentes contributions, d’aucuns ont observé, avec justesse, la « résilience » du régime, même si celui-ci sort objectivement affaibli, économiquement et militairement.

Cet accord bilatéral fait naître un immense sentiment d’inachevé et plus encore, celui de donner au régime iranien une nouvelle opportunité pour perdurer, en lui cédant les moyens de se reconstruire dans la durée et à court terme, de reprendre ses exportations de pétrole et de produits pétrochimiques, source de rentrées de devises indispensables à son économie de rente.

En tout état de cause, force est de reconnaître, qu’un grand trouble diplomatique demeure à ce jour, entretenant un flou douteux quant à l’issue des négociations.

Les semaines à venir mettront, sans doute, cet accord à rude épreuve, oscillant entre menaces, concessions et recherche de compromis sur les grands sujets de discorde.

Tribune juive: A ce propos, le contrôle du détroit d’Ormuz et l’avenir du programme nucléaire iranien font partie de ces sujets pour lesquelles les interrogations sont nombreuses, mélangeant intérêts économiques et rapports de force au sein de toute la région, non sans répercussions pour les grands équilibres commerciaux et militaires du monde. Pourriez-vous nous rappeler les enjeux à retenir sur ces deux points cruciaux de négociation ?

Ph. M : Pour l’organisation du trafic maritime, l’accord initial du 17 juin indique, dans ses points 4 et 5, que d’une part, les Etats-Unis lèveront le blocus naval du détroit d’Ormuz, en échange d’un retour à la « normale » ; et que l’Iran, d’autre part, s’engage, pendant 60 jours, à garantir les passages des navires « en toute sécurité et sans frais« , en attendant les résultats d’une concertation avec Oman et les pays du Golfe Persique, destinée à définir « la future gestion » de ce corridor maritime, conformément « au droit international applicable et aux droits souverains des États côtiers ».

Si le principe général ainsi énoncé a vocation à satisfaire, par cette rédaction « équilibrée », les deux parties, la concertation s’avère périlleuse, impliquant donc, de facto, l’ensemble des pays du Golfe.

Au travers de ce conflit, le monde a redécouvert à quel point le blocage du détroit d’Ormuz, couloir de transit obligé pour plus d’un cinquième de la production d’hydrocarbures et d’engrais, peut fortement interagir sur le cours de l’économie mondiale, désorganiser les marchés de l’énergie et déstabiliser les importations tant européennes qu’asiatiques.

L’Iran aura surtout démontré que ce détroit était une arme, aussi puissante que l’arme nucléaire et qu’une grande partie des échanges économiques de la région dépendait ainsi du « bon vouloir » de Téhéran…

Il s’agit pour le pouvoir iranien, par le biais de ce « chantage asymétrique », de porter atteinte à la puissance américaine, disposant, pourtant, des forces nécessaires à la sécurisation des routes maritime à l’échelle mondiale.

Dans cette logique, la République islamique affirme, à ce jour, que le paiement d’une redevance de passage dans ce détroit- mesure qui n’existait pas avant la guerre et qui est, aujourd’hui, rejetée par les Etats-Unis et les puissances occidentales ! – serait compatible avec le droit international et alors que le sultanat d’Oman, allié avec l’Iran sur ce point, émet le souhait, dans le respect du droit de la mer, de voir se constituer une nouvelle organisation de la sécurité maritime dans la région…

D’autres régions manifestent d’ailleurs les mêmes velléités, à l’instar de l’Indonésie pour le contrôle du détroit de Malacca.

Pour rappel, l’accord conclu, le 1er janvier 1975, permet à l’Iran et à Oman d’assurer le libre transit dans le détroit, sans déroger toutefois aux dispositions onusiennes sur le droit de la mer.

L’Iran, les Émirats arabes unis et les Etats-Unis ne sont cependant pas signataires des conventions internationales.

Et pourtant, au regard de la règle du droit coutumier international, si les eaux de ce détroit dépendent, respectivement, des mers territoriales iranienne et omanaise, tout navire marchand peut effectivement bénéficier d’un droit de passage en transit ou d’un droit de passage dit « inoffensif », qui s’impose, ici, pour la partie côtière de l’Iran.

Sur un autre plan, nous savons aussi que ce brouillard autour de la circulation dans le détroit a conforté les tentatives de la Chine et de l’Iran, pour pousser à la « dédollarisation » de l’ordre mondial, en adoptant le yuan comme devise d’échange dans la région. en lieu et place du billet vert.

La République Islamique, soumise aux sanctions internationales, a d’ailleurs réalisé une partie de ses transactions et de ses achats d’armement en cryptomonnaies, n’étant pas, même si volatiles, dépendant du système financier mondial.

Au travers de cette guerre, la question du détroit d’Ormuz est devenu un sujet de controverse majeur qui pourrait, à lui seul, mettre à mal, le mémorandum du 17 juin.

En attendant, la France et le Royaume-Uni, avec d’autres pays, se proposent de conduire une mission maritime de sécurisation et de déminage du détroit. Au sommet du G7 à Evian, le Président Trump aurait manifesté un certain intérêt à l’égard de cette initiative…

Le blocage du détroit d’Ormuz aura aussi incité les parties prenantes à rechercher des alternatives de circulation, en imaginant faire, par exemple, des ports de Neom en Arabie Saoudite et de Gwadar au Pakistan, les nouvelles plateformes logistiques du commerce mondial, en lien avec les débouchés possibles vers la mer Rouge et le golfe d’Oman.

N’oublions pas, par ailleurs, de mentionner que les gardiens de la révolution ont également menacé de taxer les infrastructures sous-marines (3), à savoir sept câbles à fibre optique, utilisés par les banques et les géants du numérique, relevant, tout comme le détroit, du droit international en vigueur.

L’éventuel endommagement de ces câbles pourrait alors perturber, au minimum, la « connectivité » des États du Golfe et de nombreuses institutions financières ainsi que l’activité d’entreprises multinationales, indispensables à la diversification des économies régionales.

Tribune juive: Concernant le programme nucléaire, les discussions apparaissent au point mort….

Ph. M : L’administration américaine a aujourd’hui l’ambition d’obtenir, auprès de l’Iran, plus de garanties sur l’exploitation de l’uranium enrichi à des fins militaires que celles comprises dans l’accord de Vienne de 2015, rejeté, en 2018, par Donald Trump.

Or, vous avez raison de dire qu’à ce jour la destinée du programme nucléaire iranien est un point de grande incertitude.

En réalité, si Téhéran accepte de négocier, sous le contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique, la dilution de ses stocks d’uranium enrichi, ce sera en contrepartie de l’obtention effective des aides financières promises.

Il est vrai aussi que depuis la guerre des 12 jours de juin 2025, les instances internationales ne possèdent plus d’informations fiables sur les matières nucléaires et les installations du pays.

S’ajoute à ces manques de données, l’idée que la destruction de sites ne privent pas l’Iran du savoir-faire technique déjà acquis…

L’objectif visé par les Etats-Unis est donc de parvenir à un abaissement du niveau d’enrichissement de l’uranium, en envisageant des lieux de stockage sécurisés et contrôlés.

Tout reste à faire…. 60 jours est un délai bien court pour aboutir à un accord acceptable. Celui de 2015 a nécessité de longues négociations, menées sur plusieurs années.

Tribune juive: L’accord-cadre signé, le 26 juin 2026, entre Liban et Israël, sous le patronage des Etats-Unis fait naître, par ailleurs, un réel espoir pour le Liban, à la recherche de sa pleine souveraineté… Vous aviez déjà abordé, dans nos colonnes, la situation de dépendance géopolitique du Liban et les profondes aspirations du peuple libanais, entraîné, nous le savons, dans la guerre récente, du fait du Hezbollah, « proxy » de l’Iran.

Ph. M : Je me permets de faire référence ici à l’expertise de Michel Fayad (4) indiquant que cet accord, qui tient compte des enseignements du précédent de mai 1983, constitue une « seconde chance » pour le Liban. Cette seconde chance ne pourra cependant être saisie que si l’État libanais retrouve, à la différence du contexte de 1983, son autorité et puisse la faire valoir réellement, en excluant tout acteur non étatique.

C’est précisément le préalable que pose cet accord, affirmant vouloir donner les moyens à l’armée, condition absolue de la réussite, de contrôler le territoire, notamment par le désarmement du Hezbollah.

Plus encore, le traité rappelle les conditions de la restauration juridique de l’État libanais, appelé à exercer le monopole de la force mais aussi de la décision de rentrer en guerre, en cas de légitime défense.

La réaction du Hezbollah dont les combattants obéissent aux gardiens de la révolution iraniens, ne s’est d’ailleurs pas fait attendre, qualifiant cet accord comme un acte « honteux et humiliant ».

Si Benjamin Netanyahu proclame que ce protocole-cadre est en effet « un coup porté à l’Iran et au Hezbollah », évitons, cependant, tout triomphalisme naïf…

La récente position américaine envisageant de faire appel à la Syrie islamiste et à son dirigeant, Ahmed al-Charaa, pour « chasser » le Hezbollah du territoire libanais pourrait tout remettre en cause, au point de menacer, encore une fois, l’intégrité du pays du cèdre, notamment au sud du Litani, d’accroître les malheurs des populations déplacées et d’exploiter les divisions internes.

Michel Fayad (5) érige le Liban, porteur d’un modèle démocratique historique, tout comme Israël, ennemi héréditaire, en derniers « remparts » contre l’islamisation et s’insurge, avec raison, sur les aveuglements occidentaux au cours de l’histoire…(6)

Que l’Occident, dans son ensemble, puisse l’entendre et en tirer les conclusions qui s’imposent !

Le Liban, au cœur des confrontations du Moyen-Orient, constitue le baromètre de la paix, mettant en jeu la sécurité de l’État hébreu, l’ingérence iranienne et celles des puissances régionales ainsi que les stratégies d’influence des chancelleries étrangères, en particulier celle des Etats-Unis, de l’Europe et de la France…

En attendant, les peuples souffrent, le plus souvent abandonnés, victimes des exigences de la réalpolitik.

Tribune juive: A cet égard, le peuple iranien n’est-il pas le grand sacrifié de cette guerre, contraint au silence et trahi par les renoncements de la diplomatie ?

Ph. M : Le fils du dernier chah d’Iran fait part de sa colère et de son désarroi face à la situation, faisant écho au sein de la diaspora iranienne qui a cru, sincèrement, que ce conflit était le prix à payer pour que le peuple perse retrouve sa liberté.

Selon Reza Pahlavi, « chaque mois de respiration diplomatique qu’on accorde à ce régime est un mois de plus offert à la machine de mort qui continue, en ce moment même, de fonctionner dans l’ombre des prisons iraniennes » (7). Il ajoute avec une amertume justifiée : « 40 000 iraniens ne sont pas morts pour la réouverture conditionnelle du détroit d’Ormuz… ».

Constatant que la diplomatie actuelle asservit plus qu’elle ne protège, force est d’admettre que les faits avérés et le passé récent lui donnent raison sans conteste. Les Mollahs et les élites du système ont toujours répondu aux sanctions ou à la pression du peuple, par la violence, la ruse et le mensonge. Selon Azadeh Alémi, porte-parole du Comité de Soutien aux Droits de l’Homme en Iran, 749 exécutions ont été recensées depuis le début de l’année 2026, auxquelles s’ajoutent les victimes des répressions au cours des manifestations de rue.

La République islamique n’a pas dérogé à ses habitudes en transformant les funérailles d’Ali Khamenei, ancien guide suprême, tué par une frappe israélienne, en célébration de force et d’unité nationale, qui active la fibre patriotique.

Les Mollahs applique la doctrine dite du « meydân » (8), associant les opérations militaires, la diplomatie et le volontarisme idéologique, articulée à une communication officielle, qui glorifie, au travers de grands rassemblements « fabriqués », les victoires du régime et les sacrifices endurés par la population. Une autre manière de dire que si les bombes tuent, détruisent, elles ne font pas disparaître les idéologies, les symboles et les discours de haine…

Comment alors imaginer l’évolution du régime, reposant, aujourd’hui, sur le renforcement de son appareil militaire et sécuritaire ? A défaut de pouvoir y répondre formellement aujourd’hui, la prudence est de rigueur…. (9). Le peuple iranien, opposé à ce régime d’oppression, fait face à l’adversité et ne se résigne pas. Il attend son heure…

Tribune juive: Que nous dit ce conflit sur la stabilité future du Moyen-Orient, qui plus est, à la lumière de l’évolution des rapports de force et des recompositions diplomatiques ?

Ph. M : Votre questionnement implique de revenir aux racines des conflits idéologiques qui frappent la région du Golfe persique et les rives de la méditerranée orientale. L’opération « Fureur épique », lancée le 28 février dernier, ne relève pas seulement d’une confrontation militaire (10) mais se rapporte, aussi, à un conflit de nature civilisationnelle … : c’est à dire, à cette guerre – alors que les peuples juifs et perses ont pourtant, dans des temps plus reculés, vécu en harmonie – qui oppose aujourd’hui Israël, « Etat-nation du peuple juif » à l’Iran chiite et au gré d’une histoire tragique, d’accords de paix temporaires et de « trêves » négociées, au monde arabo-musulman, majoritairement sunnite.

Dès son installation en 1979, le régime théocratique d’Iran a fait de la disparition d’Israël, corrélée, selon les circonstances, à la défense du peuple palestinien, un « mantra » géopolitique obsessionnel. Les massacres du 7 octobre 2023, perpétrés par le Hamas, au sud d’Israël, sont venus, d’ailleurs, rappeler à l’État Hébreu, si besoin était, que celui-ci menait, sur ces terres orientales, une guerre « existentielle » (11) contre cet « axe de la résistance », réunissant l’Iran, ses affidés et d’autres factions diverses, prêtes à en découdre…

En ce sens, il s’agira pour Israël d’apprécier les résultats du plan de reconstruction d’après guerre défendu, à ce jour, par les Etats-Unis, à l’aune de la défense de ses intérêts vitaux, sans cesse menacés.

Tribune juive: Vous évoquez, dans ce contexte de tensions, de possibles recompositions géopolitiques régionales, avec pour arrière-fond, j’ose l’affirmer, un « désordre » dûment installé…

Ph. M : Sans aucune prétention à l’exhaustivité, il s’avère indispensable de s’interroger, en tout premier lieu, sur les limites de la stratégie iranienne qui s’est servie, nous l’avons évoqué, de tous les leviers de nuisance disponibles pour régionaliser le conflit. Or, ses réseaux armés, déstabilisateurs pour la région, sont fortement combattus, notamment par Israël et d’autres gouvernements, à l’instar de l’Irak et donc affaiblis au fil du temps.

Par ailleurs, les menaces permanentes que fait peser l’Iran sur la libre circulation commercial des hydrocarbures ont considérablement gêné les monarchies du Golfe et ce d’autant plus, parce que victimes des bombardements de leurs propres infrastructures énergétiques. L’Iran, jouant sur un éventuel retour dans les circuits de l’économie mondiale, pourrait alors se trouver, en dépit de l’aide du Pakistan et de l’Afghanistan, davantage isolé diplomatiquement, entamant, tout particulièrement, le bénéfice des accords économiques conclus, en 2023, avec l’Arabie Saoudite, grâce au soutien de la Chine.

Plus encore, les Émirats arabes unis sont des partenaires économiques incontournables pour l’Iran et se sont avérés très utiles dans le montage de multiples investissements ayant, jusqu’à une date récente, assuré la survie de l’économie iranienne.

Par ailleurs, conséquence des alliances que nouent, respectivement, l’Azerbaïdjan et l’Arménie, la République islamique devrait voir diminuer sa propre influence géopolitique, en tant qu’espace « naturel » entre l’Asie centrale, le Caucase et le Golfe.

Pour autant et en second lieu, la position changeante des pays du Golfe modère la portée de ce scénario ainsi décrit, alors que la plupart d’entre eux ne visait pas, en effet, ostensiblement, un changement de régime en Iran, engendrant, nécessairement, de fortes incertitudes sur les alternatives possibles. Si les Émirats arabes unis ont plutôt choisi, au moins dans une séquence récente, de se rapprocher d’Israël, l’Arabie saoudite, le Qatar ou encore la Turquie sont plutôt partisans du dialogue avec Téhéran et ont soutenu l’arrêt des hostilités, porteuses d’instabilité néfastes et de nuisances pour l’économie régionale.

Le géographe Fabrice Balanche (12) souligne, à ce sujet, comment l’Arabie Saoudite a fait valoir, auprès des Etats-Unis, les risques que ferait courir un conflit ouvert prolongé avec l’Iran sur le déploiement du programme économique « vision 2030 » et son projet de modernisation de la société saoudienne.

En troisième lieu, l’Iran mais aussi les pays du Golfe n’ont certainement pas l’intention de couper leur liens avec la puissance chinoise qui a soutenu la démarche de conciliation pakistanaise, en faveur du cessez le feu avec les Etats-Unis. La Chine – ce qui ajoute à la complexité de la situation géopolitique – n’a eu de cesse, depuis les premières frappes américano-israéliennes, de s’imposer en médiateur, désireux de maintenir ses positions économiques et de consolider ses routes commerciales dans cette région du monde, comme ailleurs. Enfin, la Russie, de son côté n’est pas disposé à lâcher son partenaire iranien et à défier, par ce truchement, les alliés de l’OTAN, mobilisés auprès de l’Ukraine.

Pour toutes ces raisons, l’accord du 17 juin ne signifie pas la fin des hostilités ou encore moins l’ouverture vers un havre de paix éternel… Nous savons que toute tentative de pacification dans cette région doit faire face à des enjeux complexes et à des compétitions multiples, d’abord entre États, grandes puissances et aussi entre factions meurtrières, bien décidées à tester, avant toute nouvelle crise potentielle, de la solidité de la volonté des tous les « faiseurs de trêve ».

Ne jamais oublier que le Moyen-Orient – pour lequel le Général de Gaulle disait, dans ses mémoires de guerre, vouloir « dans cette terre compliquée, agir avec des idées simples » – objet de convoitises multiples, est aussi le reflet de ce monde éclaté, marqué par cette rivalité grandissante entre un bloc occidental, à la peine dans la défense de ses propres valeurs et un « Sud global » qui aspire à changer les règles de la gouvernance mondiale.

© Philippe Mocellin

Entretien mené par Sarah Cattan


Notes

(1) Daniel Salvatore Schiffer, Trump : le traître de Versailles en son traité de la honte, Opinion Internationale, le 29 juin 2026

(2) Cf. Angélique Bouchard, in Le Diplomate-Média du 2 juillet 2026, faisant état de l’analyse du géopolitologue Roland Lombardi, directeur du Diplomate-Média

(3) Cf. Nicolas Cuoco,Le JD News, 24 juin 2026

(4) Cf. Michel Fayad, L’accord du 26 juin, la seconde chance du Liban, Valeurs Actuelles, 29 juin 2026 ainsi que son récent ouvrage Après la guerre ? La menace à nos portes, Fayard, 2026

(5) Cf. également Michel Fayad, Conflit au Moyen-Orient : faut-il craindre la fin du Liban? Dauphiné Libéré, 27 juin 2026

(6) Cf. Moyen-Orient : quel avenir pour l’après-guerre ? Philippe Mocellin a lu : « Après la guerre ? La menace à nos portes, op. cit, Tribune Juive du 13 juin 2026

(7) Cf. Le Figaro, message Facebook. juillet 2026

(8) Cf. Negar Askaran, Le régime iranien a une nouvelle doctrine, Grand Continent, 9 juin 2026

(9) Cf. Myriam Benraad, Iran : dix hypothèses sur l’avenir du régime, Revue Politique et Parlementaire, juin 2026

(10) Cf. sur ce point, Clément Therme, Iran-Israël : la guerre idéologique de 1979 à nos jours, Tallandier, 2026

(11) Cf. Philippe Mocellin, Philippe Mottet, 7 octobre, un an après, Géopoweb, 5 octobre 2024

(12) Cf. Fabrice Balanche, Les leçons de la crise syrienne, Odile Jacob, 2024


Philippe Mocellin, Politologue, Docteur en science politique, Maître de Conférences associé de 2013 à 2019 à l’Université de Poitiers, expert auprès du Think tank « Le Millénaire », est l’auteur d’ouvrages de sociologie, d’essais et d’articles géopolitique.

Co-rédacteur, également, avec Philippe Mottet, Docteur en droit, essayiste, Maire honoraire d’Angoulême, et Antranig Kevorkian, consultant Asset Management, expert international auprès du Think tank « Le Millénaire », d’une « Introduction à la géopolitique et aux relations internationales », à paraître en 2027, aux éditions Ellipses.

Contributeur à Tribune Juive sur la géopolitique de Moyen-Orient : « L’Iran, enfin libre… ou la construction d’une nouvelle ère géopolitique ? » (Tribune Juive du 4 mars 2026) ; « Moyen-Orient : quels buts de guerre ? » (Tribune Juive du 8 mars 2026); « Le cri du peuple iranien ! » (Tribune Juive du 14 mars 2026) ; « Liban : le combat pour la souveraineté ! » (Tribune Juive du 21 mars 2026) ; « Moyen-Orient : entre espoir et avenir incertain » (Tribune juive du 11 avril 2026) et « Moyen-Orient : quel avenir pour l’après-guerre ? » « A propos de l’ouvrage de Michel Fayad ‘Après la guerre ? La menace à nos portes ‘ », édité chez Fayard en 2026 (Tribune Juive du 13 juin 2026)


A paraître en 2027

« Introduction à la géopolitique et aux relations internationales ». Par Antranig Kevorkian, Philippe Mocellin et Philippe Mottet. Éditions Ellipses.


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