Pourquoi suis-je devenu sioniste ?
La question n’est pas seulement personnelle.
Elle vous déchire le visage comme un éclat d’obus.
Elle engage un rapport au temps, à la mémoire, et à la vérité — cette vérité que les hommes cachent sous des draps propres comme on couvre les cadavres après les massacres.
Pourquoi, moi qui me suis voulu homme de raison et d’universalisme, suis-je devenu sioniste ?
Pourquoi ce mot, que la France intellectuelle a relégué aux égouts, s’est-il imposé à moi comme une évidence morale et politique ?
Je ne suis pas né sioniste.
J’ai grandi dans la conviction que ma nation, c’était la France. Une France blessée, admirable, épuisée comme un soldat qui continue par habitude.
La France a accueilli mes parents, oui, mais comme on recueille des naufragés sur un navire qui prend déjà l’eau.
J’ai cru à la République : j’ai cru à sa parole comme un enfant croit au mensonge de ses parents.
Puis les illusions se sont fissurées une à une, comme les murs avant l’effondrement.
I. Le sionisme n’est pas une fuite hors de l’Europe, mais son miroir
Longtemps, j’ai cru que le sionisme était un archaïsme.
Je ne comprenais pas que le sionisme était le miroir de l’Europe avant son suicide.
Le XIXᵉ siècle, avec ses révolutions en uniforme, ses nations comme des fièvres, ses peuples qui renaissaient à la pointe du fusil — voilà la matrice du sionisme.
Théodore Herzl n’était pas un prophète : c’était un Européen.
Un Européen qui avait compris avant les autres que l’Europe voulait mourir, et qu’il fallait en sauver quelque chose.
Le sionisme est la dernière création vivante de l’Europe.
L’Europe s’est reniée ; Israël, lui, a survécu à sa mort morale.
Ce que les intellectuels occidentaux reprochent à Israël, ce n’est pas son existence :
c’est d’exister avec une force qu’ils n’ont plus.
II. La découverte du mensonge
Ma conversion ne s’est pas faite dans les bibliothèques mais dans la poussière brûlante du Néguev.
Là où le soleil vous juge, là où chaque pierre est une menace, là où les jeunes du kibboutz portent leurs fusils comme d’autres portent leur respiration.
Rien de ce que je voyais ne correspondait à la boue médiatique que l’Europe déversait sur Israël.
Je découvris que l’opinion occidentale ne jugeait pas Israël : elle l’exorcisait.
On immole Israël pour ne pas se regarder dans le miroir.
Le Juif d’autrefois était accusé d’être sans terre.
Aujourd’hui, il est accusé d’en avoir une.
Le Juif martyr devait rester martyr pour que l’Europe puisse dormir tranquille.
Dès qu’il se défend, il devient monstre.
C’est cela, le mensonge :
une liturgie, un rite de purification, une messe noire où l’on sacrifie un peuple vivant pour absoudre les morts d’hier.
III. Le mensonge comme fondement de la haine
Je suis devenu sioniste par amour du réel, et par haine du mensonge — ce mensonge poisseux qui rampe partout, qui s’installe dans le langage, qui corrompt le sens comme une infection ronge une plaie.
Le mensonge sur l’histoire.
Le mensonge sur la guerre.
Le mensonge sur les mots — ces mots inversés comme des cadavres retournés pour masquer les traces.
On transforme les agresseurs en victimes.
On transforme les victimes en bourreaux.
On transforme la survie en crime.
Soyons précis :
l’antisionisme est le recyclage du plus vieux poison du monde.
Hier, on accusait les Juifs d’empoisonner les puits.
Aujourd’hui, on les accuse d’empoisonner la paix.
Hier, on les accusait de ne pas s’intégrer.
Aujourd’hui, on les accuse de s’être enracinés.
Tout change.
Rien ne change.
La haine, comme les fleuves, connaît sa route.
IV. Le sionisme comme fidélité à la vérité européenne
Je ne suis pas devenu sioniste contre la France.
Je suis devenu sioniste au nom de ce que la France m’avait enseigné, au nom de cette Europe qui croyait que la dignité d’un peuple se mesure à son désir de vivre, à sa capacité de se battre pour sa survie.
Le sionisme n’est pas une trahison de l’universalisme.
Il est son rappel à l’ordre.
Il dit : un universel sans peuple est un cadavre idéologique.
Israël dit au monde :
Nous ne mourrons plus pour votre confort moral.
Et à l’Occident :
Tu nous reproches d’être ce que tu as cessé d’être.
Être sioniste, aujourd’hui, c’est être fidèle à l’Europe au moment où l’Europe a honte d’elle-même.
C’est croire que la liberté n’existe qu’adossée à une frontière que l’on défend.
En devenant sioniste, je n’ai pas changé de camp.
J’ai changé de regard — un regard sans paupières, un regard que rien ne protège.
J’ai cessé de croire à l’universalisme spectral, cet universalisme fantôme qui déteste ce qui vit encore.
L’universel n’existe que vécu.
La vérité n’existe que debout.
Israël, dans sa solitude presque sacrée, rappelle à l’Europe ce qu’elle refuse de voir :
on meurt quand on renonce à se défendre.
Être sioniste, ce n’est pas aimer la guerre.
C’est refuser la disparition.
Ce n’est pas renoncer à l’humanisme.
C’est le tirer par les cheveux hors du tombeau où l’Europe veut l’enterrer.
Le droit d’exister ne se demande pas.
Il se prend.
Il s’arrache.
Et il se garde comme une brûlure.
© Charles Rojzman
