Tribune Juive

Rima Hassan devant ses juges: Acte 1/6: « Le Corridor ». Par Fundji Benedict

Rima Hassan devant ses juges

A C T E   I   —   L E   C O R R I D O R

Le 7 juillet, Rima Hassan comparaît devant le tribunal correctionnel de Paris, prévenue d’apologie du terrorisme pour une publication du 26 mars 2026. À la veille de l’audience, état du terrain judiciaire sur lequel elle s’avance : les chiffres, les précédents — avec leurs recours —, et ce que la loi, exactement, mesurera.

Demain, Rima Hassan entre dans un prétoire. Elle y entre après deux années de procédures annoncées, commentées, parfois refermées sans audience ; deux années de classements sans suite que son camp a présentés comme autant de démentis adressés à ses contradicteurs, sans qu’aucune comparution vienne interrompre ce récit. Elle arrive donc devant ses juges avec la certitude que ses prises de parole publiques ont installée depuis des mois : aucune frontière pénale n’aurait été franchie ; la polémique resterait politique ; l’invocation de la justice ne serait jamais qu’un instrument de plus dans la guerre des récits. De cette invulnérabilité affichée, elle a fait un élément de langage, presque une signature politique.

Ses soutiens, eux aussi, tiennent le récit. Le communiqué de La France insoumise du 2 juillet convoque un rassemblement à 12 h 30 sur le parvis du tribunal, annonce des députés, des eurodéputés du groupe The Left et des élus écologistes, une prise de parole de l’intéressée avant l’audience — et qualifie le fait poursuivi de « publication d’une citation en ligne », seizième procédure d’une série dont treize, rappelle-t-il, furent classées sans suite. Une citation en ligne : la formule est habile parce qu’elle est exacte et qu’elle ne dit rien. On peut citer Racine, et l’on peut citer l’auteur d’un attentat en l’érigeant en modèle d’un devoir ; c’est précisément la différence entre les deux que le droit s’est donné les moyens de mesurer.

Ce socle rhétorique n’a pas disparu. Il s’est fissuré. C’est par cette brèche que s’ouvre l’audience de demain.

Car depuis le 7 octobre 2023, le contentieux de l’apologie du terrorisme n’a cessé de s’épaissir. Il s’est déplacé des marges vers les tribunaux, des anonymes vers des responsables politiques, des publications spontanées vers des discours plus élaborés, plus cultivés, plus habiles à se présenter comme de l’analyse, du droit ou de la résistance. Rima Hassan comparaîtra demain dans ce paysage-là, et non dans celui de 2023.

Les chiffres en donnent l’échelle. Selon un décompte attribué au ministère de la Justice et rapporté par Mediapart, 452 jugements ont été rendus entre octobre 2023 et novembre 2024 dans des procédures d’apologie ou de provocation au terrorisme, dont 305 condamnations ; la réponse ministérielle à la question écrite de Mathilde Panot (LFI) — qui s’inquiétait de cette ampleur — confirme les volumes trimestriels de mises en cause et d’orientations pénales, sans reprendre ce total sous cette forme. Des centaines de dossiers, donc, et pour l’essentiel des anonymes, jugés en quelques mois, sans rassemblement sur le parvis ni groupe parlementaire en soutien.

Ce terrain n’est pas une pente unique, et il faut en dessiner les deux versants pour être cru sur l’un comme sur l’autre. La justice relaxe : Jean-Paul Delescaut, secrétaire général de la CGT du Nord, condamné en première instance à Lille en avril 2024 à un an de prison avec sursis pour un tract rédigé collectivement et publié sous sa responsabilité trois jours après le 7-Octobre, a été relaxé en appel le 2 mars 2026 par la cour d’appel de Douai, qui a considéré que le texte, quoique maladroit, s’inscrivait dans un débat d’intérêt général. Et la justice condamne : Ismaël Boudjekada, ex-élu municipal d’opposition à Grand-Charmont, a été condamné en première instance, en juin 2024, par le tribunal correctionnel de Nanterre à 20 000 euros d’amende et trois ans d’inéligibilité pour avoir qualifié le Hamas d’« organisation de résistants palestiniens ». Entre ces deux versants passe une ligne que les juges redessinent dossier après dossier — et c’est cette ligne, non une culpabilité présumée, qui donne à l’audience son véritable enjeu.

Le printemps 2026 l’a considérablement précisée. Le 26 mars, Olivia Zémor, présidente d’EuroPalestine, a été condamnée en première instance par le tribunal judiciaire de Paris — la juridiction même qui attend Rima Hassan — à vingt-quatre mois d’emprisonnement avec sursis, cinq ans d’inéligibilité et l’inscription au fichier judiciaire des auteurs d’infractions terroristes, pour deux articles publiés les 7 et 8 octobre 2023 ; elle a annoncé avoir interjeté appel. Selon les comptes rendus d’audience, la peine prononcée a excédé les réquisitions du parquet. Cinq jours plus tard, le 31 mars, la chambre criminelle de la Cour de cassation rejetait le pourvoi d’un responsable politique condamné à quatre mois avec sursis et deux ans d’inéligibilité pour une publication présentant les attaques du 7-Octobre comme un « acte de résistance évident ». Le 27 mai enfin, la cour d’appel d’Aix-en-Provence, saisie sur appel du ministère public, a infirmé la relaxe de François Burgat et condamné l’islamologue à 5 000 euros d’amende ; il a annoncé un pourvoi. Trois décisions en deux mois, rendues en première instance, en appel et en cassation dans trois affaires distinctes : trois manières pour le juge de dessiner la frontière d’une même matière — celle, exactement, de l’audience de demain.

Voilà pour le paysage ; voici la pièce. Le tribunal examinera la publication du 26 mars 2026, supprimée depuis : une phrase citant Kōzō Okamoto — « j’ai donné ma jeunesse à la cause palestinienne ; tant qu’il y a de l’oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit, mais un devoir » —, deux drapeaux et, selon les termes de la prévention rendus publics par le parquet, une photographie montrant Okamoto porté par des individus faisant le signe de la victoire. Okamoto est l’un des auteurs de l’attentat de l’aéroport de Lod, le 30 mai 1972 — vingt-six morts, une opération conduite par l’Armée rouge japonaise, dont il faisait partie, pour le compte du FPLP. Rima Hassan est présumée innocente, et cette présomption n’est pas une formule de bas de page : elle est la matière même du procès, puisque le tribunal, et lui seul, dira si cette publication tombe sous le coup de la loi.

Que mesurera le tribunal ? La formule, bien sûr, mais aussi l’image qui l’accompagnait, l’auteur de la publication, les circonstances de sa diffusion et son audience. Le 31 mars dernier, la chambre criminelle a jugé que présenter des actes, dont le caractère terroriste n’était pas contesté, comme des actes de résistance à l’occupation ou à l’oppression pouvait leur conférer un caractère laudatif. Cette décision ne préjuge pas du dossier Hassan ; elle donne néanmoins la méthode. Le juge pénal ne lit jamais une phrase seule. Il lit un ensemble : l’énoncé, son cadre, son contexte et sa portée.

La défense n’arrive pas démunie, et ses armes méritent d’être dites sans caricature. Elle conteste déjà la régularité de la garde à vue du mois d’avril au regard de l’immunité parlementaire européenne. Le parquet a retenu le régime de la flagrance, qu’il estime de nature à dispenser d’une demande préalable de levée de l’immunité ; la défense soutient, elle, que le recours à la flagrance n’était pas justifié. L’articulation entre le régime de la flagrance et le statut d’eurodéputée demeure juridiquement débattue ; une question préjudicielle devant la Cour de justice de l’Union européenne serait possible, sans constituer pour autant un passage obligé. L’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme sera également au cœur du débat : le juge doit apprécier la proportionnalité de toute restriction apportée à la liberté d’expression, y compris lorsque les propos s’inscrivent dans un débat d’intérêt général. Tant que l’article 421-2-5 du code pénal demeure en vigueur, son application ne peut dépendre ni du mandat, ni de la notoriété, ni de la cause invoquée : il vaut pour le syndicaliste de Lille, pour l’élu municipal et pour l’eurodéputée.

Un mot, enfin, de Strasbourg. Le 10 mars 2026, la présidente du Parlement européen a prononcé contre Rima Hassan une sanction disciplinaire, devenue définitive faute de recours interne, pour des faits de captation et de diffusion non autorisées d’images dans l’enceinte parlementaire. Cette procédure est étrangère au dossier pénal parisien et demeure sans incidence sur son issue : il faut l’écrire nettement. Toutefois, elle marque, dans un ordre distinct, un changement de climat institutionnel. Le Parlement européen n’a pas jugé une opinion, encore moins une cause ; il a rappelé qu’un mandat ne suspend pas les règles qui gouvernent l’institution. Ce n’est pas une pièce du dossier pénal. C’est le signe, plus modeste mais réel, de la fin d’un régime de tolérance où l’exception semblait aller de soi.

Demain, donc, le tribunal n’aura à juger ni une réputation, ni une cause, ni deux années de polémiques.  Il lui reviendra de qualifier une publication, après avoir entendu le parquet et la défense. L’audience éclairera la place faite à la nullité, les réquisitions du parquet et le choix du tribunal de statuer sur-le-champ ou de mettre l’affaire en délibéré — autant d’éléments qui, cette fois, relèveront des faits.

Rima Hassan peut encore se croire hors d’atteinte. À cette heure, nul ne peut lui opposer un verdict : la présomption d’innocence s’impose ; une nullité peut emporter la procédure ; le délibéré conserve ce pouvoir propre de démentir les évidences auxquelles la place publique s’est trop tôt habituée. Mais le temps judiciaire est un temps long. Il ne se laisse pas saisir dans l’instant des polémiques ; il se révèle à mesure que des décisions, parfois séparées par des mois et par des dossiers étrangers les uns aux autres, déplacent imperceptiblement la frontière. Dans l’affaire Burgat, une relaxe de première instance a été infirmée ; dans celle d’Olivia Zémor, qui a relevé appel, le tribunal est allé au-delà des réquisitions du parquet. Ces affaires ne préjugent en rien de l’issue de celle de l’eurodéputée. Elles en étaient les signaux ; la comparution de demain leur donne une date.  Non qu’elle vaille condamnation — elle ne vaut que comparution —, mais parce qu’elle rend visible ce que la longue durée du contentieux avait déjà commencé d’établir : nul propos n’est plus hors de portée du juge, quel que soit celui ou celle qui le tient. L’illusion d’une immunité de fait rencontre ici sa limite judiciaire. Le rassemblement sur le parvis n’y change rien ; il atteste seulement que l’audience a cessé d’être un détail.  

Le corridor n’est pas une condamnation. Il est le nom d’un espace judiciaire qui, décision après décision, s’est resserré autour de propos que l’on croyait naguère soustraits au regard du juge par la cause, le statut, la virtuosité rhétorique ou la notoriété. Il n’a pas été tracé pour Rima Hassan : il la précédait. Demain, elle en franchira le seuil.

© 2026 Fundji Benedict


Dr. Fundji Benedict, Founder and President of the Liberty Values & Strategy Foundation, specializes in political science, anthropology, international law, and African studies. Her triple identity — Afrikaner, Franco-Ethiopian, and Jewish — gives her a unique perspective on geopolitical dynamics and contemporary identity issues.

A polyglot, she held executive positions in international companies in the United States and Canada before establishing her foundation. Her research focuses on identity conflicts, minority rights, decolonization, and the rule of law, with particular emphasis on the Middle East and the Horn of Africa.

She regularly speaks on antisemitism, terrorism, and the complex geopolitical realities shaping our era. Her approach combines academic rigor with hands-on engagement alongside the communities concerned.


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