Tribune Juive

« Il aurait fallu que je rencontre un vrai juge plus tôt ». Par Danielle Khayat

En contre-point du récit des discutables exploits de «Hamza-La Douane» sur les bords du canal Saint-Martin à Paris, voici un récit authentique, datant d’il y a une vingtaine d’années, d’un jeune majeur au passé pénal déjà bien chargé.

Il se prénommait Saïd, de père d’origine maghrébine et de mère française. Un garçon blond, au regard buté, contenant difficilement une violence prête à exploser à tout instant. Rien que de très banal, en définitive, pour un délinquant mis en examen pour trafic de stupéfiants. Il n’était évidemment pas une tête de ce réseau sévissant dans une cité d’une ville des Hauts-de- Seine proche de Paris, mais faisait partie de cette chaîne de «petites mains» indispensable à l’implantation et au développement de ce commerce particulier. Les surveillances effectuées, les déclarations d’acheteurs, les perquisitions, etc. ne laissaient aucun doute sur sa participation aux faits qui lui étaient reprochés et que, bien entendu, il niait en bloc. Il avait été arrêté en même temps que près d’une dizaine d’autres individus jouant, à l’exception notable d’un seul, un rôle subalterne en attendant une hypothétique promotion que ne devaient pas compromettre des déclarations imprudentes devant un juge d’instruction. 

Ce matin-là, encore menotté, il me lança d’un air de défi: «Je ne répondrai à aucune de vos questions !»

Je répondis sèchement : «Asseyez-vous !».

Il prit place à côté de son avocat, une jeune femme collaboratrice d’un pénaliste célèbre qui défendait celui qui, à ce moment-là des interpellations, avait le rôle le plus important. Elle se pencha vers lui et lui murmura quelques mots à l’oreille. Il lui lança un regard dur en secouant énergiquement la tête en signe de refus.

De l’autre côté du bureau, je les observais, et un rapide coup d’œil me permit de noter la fébrilité qui s’était emparée de tous ceux qui se trouvaient dans la pièce : ma greffière me lançait un regard interrogateur, les Policiers de l’escorte étaient sur leurs gardes. Le garçon était mis en examen pour trafic de stupéfiants, mais il était également toxicomane et déjà condamné pour des faits de violences. Je lisais sa correspondance – comme celle de tous les détenus dans les dossiers que j’instruisais : inutile de poser des questions sur le fond du dossier, il ne répondrait pas. Le renvoyer dans sa cellule au bout de 5 minutes ? Inconcevable, il serait sorti gagnant du bras de fer qu’il avait instauré et aurait été ainsi conforté dans l’idée qu’au final, la société est impuissante face aux «caïds» même petits voire insignifiants.

Ma greffière tapait tous les propos sur son ordinateur, comme à l’accoutumée : pas de résumé, les propos tenus tels quels, même dans leur brutalité ou leur vulgarité.

J’écartais lentement les papiers que j’avais préparés devant moi en vue de l’interrogatoire sur le fond. – Alors, parlez-moi de vous !

Il sursauta, il était désarçonné et incrédule :

Pendant près de deux heures, il se raconta. Une enfance ballottée de foyer en foyer, après avoir été abandonné par son père puis sa mère. L’entrée dans la délinquance, d’abord avec des vols de faible importance, puis avec des faits de plus en plus graves.

Il narrait sans émotion apparente comment il avait fugué des différents foyers et autres lieux dits éducatifs où il avait été envoyé, comment il s’était joué de ses éducateurs successifs. Il avait connu plusieurs juges des enfants qui, d’admonestation en placement en liberté surveillée, l’avaient en définitive laissé faire ce qu’il voulait et continuer sa route de mineur délinquant.

Ces paroles, prononcées d’une voix sourde, résonnaient comme le réquisitoire le plus implacable contre l’indulgence coupable dont il avait bénéficié pour son malheur.

Elles ont été officiellement consignées dans le procès-verbal qu’il signa après une lecture hésitante tant il maîtrisait peu la langue française qu’il était censé avoir apprise lors de sa scolarité obligatoire.

Encore aujourd’hui, l’idéologie dominante refuse de les entendre au nom d’un catéchisme qui prétend privilégier l’éducatif sur le répressif alors que, faute de sanction intervenue à temps, un mineur délinquant ne connaîtra pas le coup d’arrêt indispensable pour ne pas devenir un permanent des maisons d’arrêt puis des centrales.

«Un vrai juge» envoie en prison avant qu’il soit «trop tard» : dans l’intérêt de la société et dans l’intérêt bien compris du mineur délinquant dont l’avenir est entre ses mains.

Le message de Saïd était dénué de toute ambigüité.

Il faut souhaiter à «Hamza La Douane» et à tous ses semblables de rencontrer un «vrai juge» avant qu’il soit «trop tard». 

© Danielle Khayat

Magistrat en retraite

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