Tribune Juive

Résister, II : Mélenchon, Moulin et les Tirailleurs sénégalais. Par Julien Brünn

Donc, la Résistance, cette semaine, est encore à l’honneur. Et au déshonneur. L’honneur de Jean Moulin, largement évoqué au cinéma dans le deuxième épisode de la Bataille de Gaulle, et le déshonneur de Jean-Luc Mélenchon, qui s’est exprimé sur le 7 octobre.

Commençons par le déshonneur. Le 25 juin, Jean-Luc Mélechon participait, devant le Palais de Justice de Paris, à un meeting de soutien au porte-parole d’un micro-groupuscule trotskyste nommé Révolution Permanente, une scission du Nouveau Parti Anticapitaliste (lui-même héritier de la Ligue communiste Révolutionnaire d’Alain Krivine), lequel porte-parole répondait devant le tribunal du délit d’« apologie du terrorisme ». Il avait exprimé, au lendemain du 7 octobre, son soutien « inconditionnel » à la résistance palestinienne. Jean-Luc Mélenchon, plus vieux candidat à ce jour à la présidence de la République, ancien trotskyste lui-même, est donc revenu sur la qualification du pogrom du 7 octobre, nommé en palestinien « déluge d’Al-Aqsa ».

Il protestait contre les nombreuses autres mises en examen pour « apologie du terrorisme », en particulier celles qui concernaient ses amis politiques. Car, disait-il, toutes ces mises en examen « laissent supposer qu’il y aurait parmi nous des gens qui se réjouiraient du terrorisme, à supposer que les actes dont on parle [le 7 octobre 2023] soient bien du terrorisme, car vous le savez comme moi, la forme de la résistance que l’on oppose à une oppression et à une occupation, quel que soit l’avis qu’on puisse avoir entre nous et chacun pour soi, est une affaire qui se discute parce que le droit international sur ce point permet que cela soit discuté. »

Donc, « ça se discute ». Il serait autorisé par le « droit international » de « discuter » des moyens d’une résistance à une occupation. Et c’est pourquoi les LFistes refusent obstinément depuis bientôt trois ans de qualifier le 7 octobre pour ce qu’il est.

Il faut donner un premier point à Mélenchon : le délit d’apologie du terrorisme devrait en effet redevenir un délit de presse, alors que depuis 2014 c’est désormais un délit relevant du code pénal. Il faut même lui donner un deuxième point : il est vrai qu’il est légitime, droit international ou pas, de discuter des moyens d’une résistance. Dont acte. Et même ce troisième point : le mot « terroriste » ne convient pas, en effet, pour qualifier le 7 octobre (« les actes dont on parle »). Car le 7 octobre était beaucoup plus qu’un acte terroriste, dont pourtant les Palestiniens ont habitué le monde depuis le début des années 70 avec force détournements d’avions ou de navires, et force attentats à la bombe : presque toujours dirigés contre des civils.

Beaucoup plus qu’un acte terroriste de plus ? Oui, beaucoup, beaucoup plus. C’était un acte de barbarie. De barbarie islamiste, pour être plus précis. Mais « barbarie » suffit : puisque Jean-Luc Mélenchon aime se référer au « droit », rappelons que le mot figure dans le code pénal français. La barbarie est toujours une circonstance aggravante. Tellement aggravante que là où elle commence, la « discussion » sur les « moyens » d’une résistance quelconque devrait immédiatement s’arrêter. Refuser de reconnaître la barbarie lorsqu’elle est non seulement visible à l’œil nu, mais revendiquée, notamment par les images : là est le déshonneur. Qu’on soit philo ou antisémite…

Passons, pour respirer un peu, à l’honneur de Jean Moulin, héros d’une autre résistance : celle qui ne s’est jamais abaissée à la barbarie, malgré son usage massif par l’ennemi et malgré de nombreuses « discussions » sur les « moyens » à mettre en œuvre. Elle est à nouveau glorifiée au cinéma dans la bataille de Gaulle II. Quelles que soient les forces et les faiblesses du film, la Libération, in fine, de la France est applaudie par la salle : c’est déjà ça.

Ce que le film donne à voir de Jean Moulin, en quelques scènes d’Épinal, c’est en quelque sorte le Jean Moulin II, bien connu de tous, celui de l’unification des mouvements de la résistance intérieure, puis son arrestation, la torture et la mort. Mais, s’agissant de barbarie, il existe un épisode qu’on pourrait appeler « Jean Moulin I », non pas secret mais moins connu, qui ne figure pas dans le film car ce n’était pas le sujet. Un épisode qu’il a lui-même relaté dans le seul « livre » qu’il ait jamais écrit : Premier combat (Éditions de Minuit).

Jean Moulin était le plus jeune préfet de France. Il est installé à Chartres, préfecture du département d’Eure-et-Loir. En juin 40, c’est la débâcle. Le gouvernement s’est replié à Bordeaux. Devant l’avancée allemande, il donne l’ordre à tous les préfets de se replier également. Jean Moulin refuse d’obéir, estimant que son devoir de représentant de la France est de rester auprès de la population civile lorsque les Allemands entreront dans la ville. Chartres est d’abord traversée par l’exode, puis par l’armée française en retraite, puis enfin arrive la Wehrmacht dont le commandant convoque aussitôt le préfet. C’est pour lui faire signer un document accusant les Tirailleurs sénégalais d’atrocités barbares contre des civils dans un village des environs de Chartres. Les Tirailleurs sénégalais avaient la charge ingrate de ralentir l’avancée allemande. En l’absence de preuve, Jean Moulin, debout, seul devant le colonel allemand, refuse de signer. On l’emmène sur place. Oui, il y a des civils ayant subi d’atroces mutilations. Mais pas la preuve que les Tirailleurs sénégalais en soient les auteurs. Alors on le frappe, tout préfet qu’il était : il ne signe pas. On simule une exécution : pas plus de signature, laquelle déshonorerait sans preuve l’armée française. On l’enferme pour la nuit dans une pièce en compagnie d’un tirailleur sénégalais. Lorsque celui-ci s’endort, Jean Moulin trouve dans un coin un morceau de verre oublié : il se tranche la gorge. Mourir plutôt que signer une accusation infâmante sans preuve. Au matin, on le réveille : il n’a pas réussi à mourir… Puis l’armée allemande avance encore, et le colonel tourmenteur est remplacé par un autre, qui réinstalle Jean Moulin dans ses fonctions de préfet après l’avoir fait soigner. Aussitôt Jean Moulin rédige le journal de ce qui vient de se passer : c’est Premier combat, qu’il enterrera dans le jardin de sa sœur avant de rejoindre de Gaulle à Londres. L’histoire retiendra l’image de Moulin II et de son écharpe : c’était pour cacher la cicatrice suite à son auto-égorgement. Fin de l’épisode « Jean Moulin I ».

Qu’on pourrait appeler « l’honneur face à la barbarie ».

© Julien Brünn

Journaliste. Ancien correspondant de TF1 en Israël


À re-lire


Dernier ouvrage paru  : 

L’origine démocratique des génocidesPeuples génocidaires, élites suicidaires. L’harmattan. 2024


Pour vous procurer « L’origine démocratique des génocides », Veuillez cliquer sur le lien ci-dessous:


Quitter la version mobile