Tribune Juive

« On vous laisse parler tout seul »: le déshonorant « Vous » de trop de Boucheron. Par Sarah Cattan

Le jour où l’antisémitisme est devenu « votre » problème

Une question ne cesse de me poursuivre. Non pas : pourquoi a-t-il dit cela ? Mais une autre, plus dérangeante encore : « Comment a-t-il pu croire qu’il pouvait le dire ? »

Il existe des phrases qui traversent une actualité. Et puis il en existe d’autres qui révèlent une époque: elles ne frappent ni par leur violence, ni par leur vulgarité. Non: elles s’imposent autrement ; parce qu’elles dévoilent, souvent malgré celui qui les prononce, une manière de découper le monde.

Invité des Matins de France Culture pour y commenter l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, l’historien Patrick Boucheron a refusé de répondre à une question de Guillaume Erner sur la flambée d’antisémitisme que connaît aujourd’hui la France. Co-invitée, sa consœur Alya Aglan s’est montrée tout aussi pitoyable. Boucheron s’échauffe, Erner insiste, la réponse ne viendra pas.

À la place tombe cette phrase, terrible : « On vous laisse parler tout seul ».

Le Point s’est interrogé et a évoqué « la trahison des clercs », allusion au livre-réquisitoire de Julien Benda (1927) contre les intellectuels qui ont abandonné leur mission de défense de la vérité et de l’universel pour se mettre au service de passions idéologiques.
« On vous laisse parler tout seul »… C’est qui, ce « VOUS » ? Pour beaucoup, Inutile de tourner autour du pot : la réponse de Boucheron est la gifle d’un professeur plein de morgue et de suffisance à un Juif. À tous les Juifs. Et aussi la réponse à ceux qui, face à l’antisémitisme, comme Bloch, se sentent juifs aussi.

Depuis, une autre question ne cesse de me poursuivre. Non pas : pourquoi a-t-il dit cela ? Mais une autre, plus dérangeante encore : « Comment a-t-il pu croire qu’il pouvait le dire ?« 

Car ce qui m’inquiète n’est peut-être pas qu’il l’ait dit. C’est qu’il ait pu le dire sans craindre de le dire. Comme si cette formulation allait désormais de soi. Comme si elle ne risquait plus d’étonner personne. Comme si elle appartenait déjà au langage ordinaire de notre époque.

Et c’est précisément pour cela qu’une autre question s’impose. Qui est ce « vous » ?

Car enfin, de quoi parlait-on ? D’une querelle universitaire ? D’un débat entre historiens ? D’une divergence politique ?

Non. On parlait d’antisémitisme. Autrement dit, d’un phénomène qui ne concerne pas seulement les Juifs, mais la République elle-même.

Et pourtant, en une fraction de seconde, tout bascule. Par la seule force d’un pronom. « Ce n’est plus notre problème. C’est devenu le vôtre« .

Voilà ce qui me paraît si grave. Car les pronoms ne servent pas seulement à construire une phrase. Ils dessinent des frontières invisibles. Ils disent qui appartient encore au cercle du « Nous ». Et qui commence déjà à en sortir.

Pendant longtemps, lorsqu’un Juif dénonçait l’antisémitisme, la réponse de la société était, au moins en principe : « Nous avons un problème ».

Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’elle ressemble davantage à ceci : « Vous avez un problème ».

La nuance paraît infime? Non: elle est immense. Dans la première formule, la société tout entière se sent concernée. Dans la seconde, elle se retire, elle observe, elle regarde.

Elle laisse les premiers concernés parler… « entre eux ».

C’est exactement ce que suggère cette phrase : « On vous laisse parler tout seul. » Elle ne dit pas simplement : je ne souhaite pas répondre. Elle ne dit pas : ce n’est pas le sujet de cette émission.

Elle accomplit quelque chose de beaucoup plus profond. Elle déplace le centre de gravité moral: l’antisémitisme cesse d’être une question commune, il devient le sujet de ceux qui le subissent. Comme si ceux qui en parlent parlaient d’abord en tant que Juifs, et non en tant que citoyens.

Or c’est précisément ainsi que commence une solitude. Non lorsque la haine apparaît, mais lorsque ceux qui ne la subissent pas cessent de la considérer comme leur propre affaire.

Le paradoxe est saisissant. Cette scène se déroule au moment même où la France célèbre Marc Bloch, Marc Bloch qui savait que l’antisémitisme n’était jamais un problème juif. Qu’il était le symptôme d’une maladie de la nation.

Lui rendre hommage tout en laissant planer l’idée que cette question relèverait désormais d’un « vous » constitue une ironie tragique.

Et une autre question demeure. Où est le débat ? Où sont les historiens ? Où sont les philosophes ? Où sont les intellectuels qui passent leur vie à analyser les mots, les discours, les représentations ? Pourquoi cette phrase, qui mériterait à elle seule une réflexion collective, semble-t-elle avoir glissé sur notre vie publique comme si elle n’avait rien révélé ?

Le jour où l’on cesse de dire : « Nous avons un problème d’antisémitisme » pour laisser entendre : « Vous avez un problème d’antisémitisme« , ce ne sont pas seulement les Juifs qui se retrouvent un peu plus seuls, c’est le « nous » républicain duquel les fissures béantes nous explosent au visage.

© Sarah Cattan

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