Tribune Juive

Quand les Talibans entrent à Bruxelles. Par Sarah Cattan

Hier encore, ils étaient l’incarnation même de ce que l’Europe prétendait combattre.

Aujourd’hui, ils sont reçus officiellement à Bruxelles.

Certes, nous expliquera-t-on, il ne s’agit pas d’une reconnaissance diplomatique. Certes, la rencontre était technique. Certes, il faut bien parler à ceux qui détiennent le pouvoir réel à Kaboul.

Tout cela est exact.

Mais les symboles ont parfois davantage d’importance que les communiqués.

Car enfin, qui sont les Talibans ?

Un régime qui interdit aux femmes l’université, limite leur liberté de circulation, efface progressivement leur présence de l’espace public et gouverne au nom d’une lecture radicale de l’islam.

Il y a quelques années à peine, recevoir officiellement leurs représentants au cœur de l’Union européenne aurait semblé impensable. Aujourd’hui, cela se produit presque sans débat.

Comme si nous nous étions habitués. Comme si l’indignation avait cédé la place à la gestion. Comme si les principes n’étaient plus des lignes rouges mais des variables d’ajustement.

Naturellement, les États ont parfois besoin de parler à des régimes qu’ils réprouvent. Naturellement la diplomatie n’est pas un concours de vertu. Naturellement elle consiste souvent à dialoguer avec ceux que l’on préférerait éviter.

Mais encore faut-il conserver la lucidité sur ce qui est en train de se passer. Les Talibans n’ont pas changé. Ce n’est pas leur idéologie qui s’est rapprochée de l’Europe. C’est l’Europe qui s’est habituée à leur existence.

À force de crises migratoires, de calculs géopolitiques et de réalisme administratif, l’inacceptable devient fréquentable.

Hier, il fallait isoler. Voilà qu’aujourd’hui, il faut coopérer.

Demain, qui sait ? L’Histoire est pleine de ces glissements progressifs où l’on découvre, un matin, que ce qui paraissait impossible est devenu banal.

La visite des Talibans à Bruxelles n’est peut-être qu’un épisode diplomatique. Mais elle est aussi un miroir: elle nous montre jusqu’où une civilisation est prête à composer avec ce qu’elle affirme pourtant combattre.

Et elle pose une question simple : que reste-t-il de nos principes lorsque leur défense devient coûteuse ?

© Sarah Cattan

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