Tribune Juive

« J’ai vu ce film douze mille fois »: Petit dictionnaire amoureux des délires tunisiens. Par José Boublil

Il existe des langues. Et puis il existe le français des Tunisiens.

Un français parallèle, excessif, imagé, poétique parfois, parfaitement approximatif souvent, mais toujours vivant.

Ainsi, certains continuent à dire « la fontaine » à la place du lavabo.

Les coussins remplacent les oreillers.

Les plats tiennent lieu d’assiettes.

Le Boga demeure éternellement du Boga, même lorsqu’il existe cent autres boissons gazeuses sur Terre.

Le Crush — en prononçant soigneusement le « u » — reste le roi des sodas, bien après avoir disparu de nombreuses tables.

La granité remplace le sorbet citron.

Les glibettes, voire les gloub, refusent obstinément de devenir de simples pépites.

L’orgeat ne sera jamais un banal sirop d’amandes.

Et le biscoutou conserve sa noblesse face au très administratif « biscuit mou ».

Mais le plus beau n’est pas là.

Le génie tunisien apparaît surtout dans l’art de l’exagération.

Chez nous, personne n’est simplement fatigué.

Lorsqu’un homme est à l’article de la mort, il est seulement « très fatigué ».

À l’inverse, celui qui a sommeil après le déjeuner devient immédiatement « à demi comateux ».

Un film apprécié n’a pas été vu trois fois.

On l’a vu douze mille fois.

Une dépense un peu excessive ?

« C’est une folie ! »

Un acteur qui passe une heure trente à distribuer des coups à dix adversaires, ressort sans une mèche déplacée, le costume impeccable et la cravate bien droite ?

C’est un « beau gosse sorti du placard ».

Et chacun comprend immédiatement ce que cela signifie.

Car derrière ces expressions se cache une façon d’être au monde.

Les Tunisiens ne pratiquent pas la demi-mesure.

Ils ne racontent pas : ils amplifient.

Ils ne décrivent pas : ils mettent en scène.

Ils ne vivent pas les choses : ils les rejouent.

Peut-être est-ce pour cela que ces mots nous accompagnent si longtemps.

Ils sentent les vacances, les grands-mères, les repas de famille, les discussions interminables et les après-midi trop chauds.

Ils appartiennent à ce patrimoine minuscule qui ne figure dans aucun dictionnaire mais que l’on reconnaît immédiatement lorsqu’on l’entend.

Et que l’on transmet, souvent sans même s’en apercevoir.

Comme un accent du cœur.

© José Boublil

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