Je vais prendre un risque. Un risque devenu presque impossible dans le climat actuel.
Je vais écrire une phrase simple : Et si Patrick Bruel était innocent ?
Je ne sais pas s’il l’est. Je ne sais pas davantage s’il ne l’est pas. Je n’ai pas lu le dossier. Je n’ai assisté à aucune audition. Je ne possède aucune information que les magistrats n’auraient pas.
Mais précisément. Je ne sais pas. Et cette ignorance devrait nous rendre modestes.
Or nous vivons une époque étrange où l’on exige des citoyens qu’ils choisissent immédiatement leur camp. Croire. Condamner. Soutenir. Excommunier.
Comme si le doute était devenu une faute morale, comme si attendre était déjà une trahison, comme si la présomption d’innocence n’était plus qu’une formule juridique récitée avant chaque exécution médiatique.
Comme s’il existait désormais une obligation de lâcheté collective
Car c’est bien de cela qu’il s’agit: avant même qu’un tribunal ait parlé, une vie est détruite. Une réputation bâtie en quarante ans? La voilà anéantie en quarante-huit heures. Des millions de personnes qui ont aimé un artiste, un acteur, un écrivain ou un chanteur sont sommées de détourner le regard. Comme s’il existait désormais une obligation de lâcheté collective.
Je regarde alors ce silence. Et je m’interroge. Où sont ses amis ? Où sont ceux qui riaient hier à sa table ? Où sont ceux qui célébraient son talent ? Où sont ceux qui lui doivent parfois une partie de leur carrière ? Où sont ceux qui, sans préjuger de son innocence ou de sa culpabilité, seraient simplement capables de rappeler qu’un homme mis en cause reste un homme ?
Je n’entends rien. Je n’entends que ce bruit désormais familier: le bruit de ceux qui attendent de savoir de quel côté soufflera le vent avant de retrouver leurs convictions.
Je vais aller plus loin. Peut-être suis-je d’une autre génération. D’une génération qui croyait que la justice avait précisément été inventée pour nous protéger de nos certitudes, d’une génération qui pensait qu’accuser n’était pas prouver, d’une génération qui savait que la compassion envers les victimes et la prudence envers les accusés n’étaient pas des valeurs ennemies.
Je sais aussi que beaucoup de jeunes femmes que j’aime ne seront pas d’accord avec moi. Peut-être ma fille. Peut-être ma petite-fille. Je comprends leurs raisons. Elles ont grandi dans un monde qui a découvert l’ampleur des violences longtemps tues. Elles ont vu des femmes humiliées, méprisées, réduites au silence. Elles ont raison de vouloir que cela ne recommence jamais.
Mais je refuse de croire que la seule façon de protéger les victimes consiste à suspendre le doute. Je refuse de croire que la justice doive désormais suivre la meute au lieu de la précéder. Je refuse surtout que l’on soit sommé de choisir entre deux principes qui devraient rester indissociables : la protection des victimes et la présomption d’innocence.
Si une société qui ne sait plus entendre les femmes est une société révoltante, une société qui ne sait plus attendre les juges l’est aussi.
Depuis des années, nous avons appris à écouter la parole des victimes. Et c’était nécessaire. Mais quelque chose me trouble: les mêmes milieux qui ont parfois élevé la croyance en impératif absolu ont soudain découvert les vertus du scepticisme lorsque les victimes étaient israéliennes. Le 7 octobre, des femmes ont été violées, mutilées, humiliées. Des témoignages sont apparus, des enquêtes ont été menées, des preuves ont été accumulées. Et pourtant, chez beaucoup, le doute est devenu réflexe et le soupçon méthode. Comme si certaines femmes devaient être crues immédiatement tandis que d’autres devaient sans cesse démontrer qu’elles méritaient de l’être.
Cette asymétrie me révolte davantage encore que les emballements médiatiques, parce qu’elle révèle moins une erreur qu’une hiérarchie morale, une hiérarchie des victimes, une hiérarchie des indignations.
Alors oui: si Patrick Bruel est coupable, qu’il soit condamné. Comme n’importe quel citoyen. Sans privilège aucun, sans indulgence, sans passe-droit.
Mais s’il est innocent ? Qui lui rendra son nom ? Qui lui rendra ses années ? Qui lui rendra les regards perdus, les amitiés disparues ? Qui lui rendra cette part de lui-même que la machine médiatique aura broyée en passant ?
Patrick, c’est moins « toi » que je défends que ce quelque chose de plus fragile et peut-être de plus important : je défends cet espace qui devrait exister entre l’accusation et la condamnation, cet espace où l’on peut encore réfléchir, cet espace où l’on peut encore attendre, cet espace où l’on peut encore dire : « Je ne sais pas. »
Cet espace qui rétrécit chaque jour davantage, de façon terrifiante: car le jour où plus personne n’osera poser la question « Et s’il était innocent ? », nous n’aurons pas seulement abandonné un homme, nous aurons abandonné l’une des plus anciennes conquêtes de la civilisation : le droit de n’être déclaré coupable qu’après avoir été jugé.
Je sais que ce texte en agacera certains. Je sais qu’il en décevra peut-être d’autres. Je sais aussi que beaucoup préféreraient que l’on se taise.
Je ne demande à personne de partager mon doute: je demande seulement qu’on me laisse le droit de l’avoir.
Je demande qu’entre l’accusation et la condamnation subsiste encore un espace où la justice puisse respirer. Un espace où l’on puisse encore poser cette question devenue presque interdite :
« Et s’il était innocent ? »
© Sarah Cattan
