
Comme des milliers de Français ces derniers jours, j’ai vécu lundi la mésaventure des « naufragés du rail ».
J’étais en route vers l’Assemblée Nationale à Paris pour reprendre la discussion sur la loi « fin de vie », lorsque mon TGV parti de Mulhouse à 16 h 56 s’est arrêté en pleine voie un peu avant 18 h à une trentaine de km de Dijon.
Malgré une rame Lyria quasi neuve, la motrice fabriquée par Alstom en 2017 n’aura pas tenu le choc de températures supérieures à 38 degrés. Son pantographe (bras articulé qui relie le haut de la locomotive au câble électrique, le caténaire) a rendu l’âme. Plus d’électricité donc plus de climatisation et plus non plus de toilettes.
Rapidement la température monte à l’intérieur des rames sous un soleil de plomb, avoisinant probablement les 50 degrés.
Les agents de bord ont été particulièrement professionnels rapidement rejoints par des agents de la SNCF qui voyageaient à bord du train. Ils ont veillé à la distribution d’eau aux passagers et ont fini au bout d’une heure par accepter d’ouvrir une rangée de portes afin de faire rentrer un peu d’air frais (à 37 degrés) dans la rame.
Puis un autre train est arrivé une heure plus tard par derrière pour s’arrimer au nôtre avec l’ambition de le pousser vers Dijon. À ce moment là, on a refermé les portes croyant pouvoir repartir.
C’est là que ça se complique. Comme les portes avaient été ouvertes, il fallait vérifier que les portes étaient bien verrouillées. Or sans électricité à bord, les voyants ne marchaient pas. Nous étions bloqués par « la procédure ». Le train ne pouvant donc repartir et les portes étant fermées, la chaleur est remontée au-dessus des 50 degrés dans la rame.
Et ce qui devait arriver arriva, de nombreuses personnes, notamment âgées, ont alors commencé à faire des malaises cardiaques. Le corps humain n’est pas fait pour rester plusieurs heures dans une température supérieure à 40 degrés.
Il a donc fallu rouvrir les portes et appeler les secours.
L’équipe de bord a alors pris la décision qui s’imposait : évacuer le train et regrouper les passagers dans le train qui s’était accroché par l’arrière (qui lui était encore climatisé).
Après 5 heures d’arrêt en pleine voie le train est reparti vers Dijon à la vitesse de la lumière éteinte (50 minutes pour faire 25 km).
Si je raconte cette mésaventure ce n’est bien sûr pas pour me plaindre. J’ai une pensée pour les personnes qui ont dû être évacuées vers les hôpitaux et j’espère qu’aucune n’est décédée et qu’elles sortiront rapidement de l’hôpital en bonne santé.
Ce n’est pas non plus pour me plaindre de la SNCF dont les agents à tous les niveaux ont fait de leur mieux pour gérer cette situation avec un très grand professionnalisme. Je les en remercie vivement.
Si je raconte cette histoire, vécue j’en suis certain par des dizaines de milliers de Français (et aussi d’étrangers qui auront eu une triste expérience de la France), c’est parce que cette histoire prouve que notre pays est malade.
– Malade d’abord d’impréparation au changement climatique. Ce n’est pas comme si on ne savait pas que le climat allait se réchauffer. Il n’est franchement pas normal que du matériel fabriqué il y a moins de 10 ans ne tienne pas des températures élevées. Comment un TGV que nous exportons au Maroc ne roule plus au-delà de 35 degrés ?
– Qu’allons nous faire demain si ces températures se généralisent sur plusieurs mois dans l’année ? Cela fait des années, à partir du moment où le reste du monde ne fait pas les efforts de décarbonation que nous faisons en Europe, que je demande que nous mettions autant de moyens sur l’adaptation au changement climatique que sur la lutte contre le changement climatique. Climatiser les écoles, les ehpad, les hôpitaux, les logements des Français, rafraîchir les villes avec de la végétation et de l’eau, ériger des digues contre les inondations, stocker l’eau là où il y en a trop pour l’apporter là où il n’y a en plus… Soyons conscients que le temps perdu à agir se payera nécessairement en milliers de vies humaines.
– Mais nous sommes aussi malades de nos procédures. Je l’ai dit à Jean Castex, PDG de la SNCF avec toute l’amitié que je lui porte. Lorsqu’un train est arrêté en pleine voie en pleine canicule sans climatisation et que la panne apparaît en 30 mn comme non réparable, il faut agir. Tout de suite. Agir c’est évacuer les passagers à pieds pour les mettre à l’abri à l’ombre des arbres les plus proches. Compter sur les bonnes volontés pour que les valides aident ceux qui le sont moins et aident à la distribution d’eau. Attendre un train de secours mais sans rester enfermé avec 50 degrés dans une cage de métal au risque de provoquer de nombreux malaises et défaillances cardiaques. De même lorsqu’on referme les portes, pour tenter d’atteindre la gare la plus proche, il faut partir vite. On ne peut pas attendre 30 mn pour vérifier que les voyants soient tous au vert surtout s’il n’y a plus d’électricité… Il faut prendre son risque, demander aux gens de ne pas s’approcher des portes et y aller. Toute minute perdue se paye en malaises supplémentaires qui impliquent d’appeler les secours, ce qui implique des rouvrir les portes, ce qui retarde encore le train et provoque donc de nouveaux malaises…
Les procédures sont importantes. Elles veillent à la légalité et à la sécurité. Mais parfois elles nous bloquent et finissent par nous tuer au sens désormais propre du terme.
Guérir notre pays de ces maladies implique deux choses :
– retrouver une vision, celle de l’anticipation des problèmes de demain pour s’y préparer
– et retrouver le pragmatisme qui privilégie l’efficacité plutôt que le respect de la norme et des procédures.
C’est le vieux proverbe : nécessité fait loi.
Je voudrais conclure cette histoire des « Naufragés du rail » par une note positive. Dans ces moments de détresse collective, renaît une solidarité humaine extraordinaire.
Des adultes qui prennent soin des bébés, des personnes âgées et vulnérables, d’autres qui restent au chevet des malades pour les ventiler, des chaînes qui s’organisent pour porter de l’eau, des gens qui relèvent la tête de leur smartphone et recommencent à se parler entre eux…
Cette société où l’on prend soin les uns des autres n’a pas disparu. Elle est là, enfouie sous la morosité de l’individualisme du quotidien. Elle réapparaît dans l’adversité lorsque notre âge, notre sexe, notre couleur de peau, notre religion, nos origines, nos professions ne comptent plus face aux problèmes collectifs qu’il faut surmonter. Elle ne demande qu’à rejaillir.
Cette fraternité, troisième élément de la devise nationale, trop souvent oubliée, est en réalité notre plus grande force. C’est elle qui permettra à la France d’affronter tous les défis qui sont devant nous. C’est elle qui donne confiance en l’avenir.
Il faut parfois des « trains pas comme les autres » pour le mesurer.
© Olivier Becht
Député d’Alsace – Ancien Ministre Candidat aux élections législatives dans la 5e circonscription du Haut-Rhin.
