3 Questions à Philippe Mocellin, auteur de : « Introduction à la sociologie – Auteurs – Courants – Méthodes – Grands thèmes », 2ème édition, Ellipses, 2026
Qu’est-ce que la sociologie et comment cette science de l’homme nous renseigne sur les normes qui régissent nos sociétés, le poids des valeurs ainsi que sur l’explication des multiples déviances sociales ?
Telles sont les interrogations auxquelles cet ouvrage tente de répondre au travers de quatre parties, traitant, respectivement, des auteurs fondateurs de la discipline, des liens entre la sociologie et d’autres sciences sociales, des grands courants théoriques et de dix thèmes d’actualité, tels qu’abordés par la sociologie du XXIe siècle : l’accès à la santé, le vieillissement, la violence, l’identité, le genre, l’école, la révolution technologique, les fragmentations qui frappent nos sociétés…
Autant de problématiques complexes, source de mutations sociales profondes, que la sociologie a le devoir d’investiguer dans un réel souci d’objectivité.
L’ouvrage est à destination des étudiants mais a vocation à intéresser tout un chacun, désireux de mieux appréhender le monde dans lequel il vit et d’aiguiser son esprit critique…
Les références diverses et variées, citées par l’auteur, ouvrent, dans un style direct, cette perspective, avec la rigueur de l’universitaire, éclairée par une pensée libre et indépendante.
Sarah Cattan Directrice de Tribune Juive
Paraîtra le 29 septembre la 2e édition de votre ouvrage d’introduction à la sociologie. Pouvez-vous en faire une toute première présentation ?
Philippe Mocellin : Tout d’abord, si vous me le permettez, je remercie très vivement les éditions Ellipses pour leur confiance et leur soutien, sans lesquels cette seconde édition n’aurait pu voir le jour.
Pour répondre à votre question, si cette nouvelle parution ne modifie pas la structure de l’ouvrage, tel qu’éditée en 2022, elle enrichit, néanmoins, le texte, plus particulièrement dans sa dernière partie, à propos de l’actualité du moment.
Nous avons choisi de conserver l’essentiel des développements dédiés à l’histoire de la sociologie et de ses écoles de pensée ; une discipline, née au XIXe siècle et issue des considérations philosophiques des époques antérieures, entre le XVIe et le XVIIIe siècle.
Au cours de cette maturation et grâce à une « accumulation » d’observations des phénomènes sociaux, la sociologie s’est imposée, en tant que discipline scientifique à part entière, espérant alors pouvoir se rapprocher, par ses méthodes d’exploration, du modèle des sciences exactes ou « dures », comme la physique ou les mathématiques…
Après bien des soubresauts, la sociologie a intégré, en tout état de cause, l’univers des sciences humaines, autant de sciences dites « molles » englobant de nombreux champs académiques comme la psychologie, l’anthropologie ou encore la science politique…
Nos lecteurs sont invités à revenir sur les grandes étapes de la construction du savoir sociologique, à partir de l’apport des « précurseurs », notamment, Auguste Comte, positiviste et promoteur d’une « physique sociale », d’Emile Durkheim, qui analyse, sur la base de l’énoncé des « règles de la méthode sociologique », la société comme un « tout social » ou encore Max Weber, sociologue allemand qui, à l’aune du XXe siècle, devient le chef de file, à rebours de l’école française, d’une sociologie de l’interprétation du sens d’une « activité ou d’une relation ».
Nous consacrons, également, plusieurs chapitres sur les « grands paradigmes » de la sociologie, incarnés par des courants et des théories, créateurs des concepts clé de la discipline.
- les travaux conduits, dès la fin du XIXe siècle, par l’École de Chicago, à savoir, les débuts de la sociologie nord-américaine, qui concentre ses observations sur la ville, ses marginaux et ses communautés ethniques, objet d’étude de Robert Ezra Park, fondateur de « l’écologie urbaine » et par ailleurs, d’Erwin Goffman, spécialiste des interactions sociales et de l’approche « dramaturgique », indiquant combien nos attitudes sont influencées par la pression d’autrui ;
- les théories des « déterministes » centrées sur les systèmes et les théories
- « constructivistes », à l’instar de Pierre Bourdieu, insistant sur le poids de la contrainte sociale et de nos « prédispositions à agir »;
- les partisans de « l’actionnisme » considérant que le fait social ne peut s’expliquer qu’au travers des acteurs, susceptibles de contester et de transformer la société ;
- enfin, les tenants du courant de « l’individualisme méthodologique », longtemps porté, en France, par Raymond Boudon, théoricien de la « rationalité collective », guidée par la voie de la raison.
Ce détour par l’histoire nous permet de mieux rendre compte des contours de la discipline, qui s’est donnée pour objectif de saisir la réalité des rapports sociaux et d’en dégager des « lois » explicatives et générales, en se focalisant sur l’étude des « systèmes de pensée », éléments constitutifs d’une civilisation et d’une « culture ».
En conséquence, ce qui « fait société » et tout processus qui y participe sont au cœur de l’observation sociologique.
Celle-ci peut d’ailleurs se situer dans des configurations différentes : à l’échelle des interactions interindividuelles ou alors dans le cadre des rapports intéressant les grandes organisations (écoles, familles…), jusqu’à l’espace des États-nations et bien au-delà, renvoyant à la dimension macrosociologique.
Plus globalement, nous avons l’ambition de donner à nos lecteurs l’envie de comprendre le sens même de la démarche sociologique- ce qu’elle peut apporter à la décision publique – et d’aller encore plus loin quant à l’analyse de la multiplicité des questionnements sociaux qui traversent la vie en société, en faisant référence à des travaux actuels, inspirés par les grands « classiques » de la discipline.
Vous abordez aussi la question des méthodes d’investigation sociologique. Diriez-vous que votre objectif est aussi de défendre une certaine conception de la recherche en sciences sociales ? Et pour compléter ma question, quel est le rôle d’un sociologue au XXIe siècle ?
Ph M : Nous insistons dans l’ouvrage sur ce qui constitue la science dans son ensemble, en s’arrêtant sur l’originalité de la sociologie.
Elle pose un regard spécifique sur le « social », ce qui la différencie de la psychologie par exemple, en appréhendant la manière de se comporter en société, en fonction des appartenances, de ses valeurs ou par le simple fait d’être une femme ou un homme.
Encore une fois, l’histoire de la sociologie met en évidence des traditions de pensée et plus précisément, deux conceptions qu’il est convenu, très souvent, d’opposer et de juger irréconciliables : d’un côté, l’approche qui privilégie les structures sociales, comme élément de contrainte qui pèse « extérieurement » sur les individus et guide leurs actions ; et de l’autre, celle qui insiste, au contraire, sur la liberté de choix, même si limitée, des acteurs sociaux.
Pour autant, ce clivage, toujours pertinent, peut, d’une certaine façon, être dépassé.
En effet, dire que toute action est fortement influencée par les déterminismes sociaux ne doit pas empêcher de reconnaître, à chaque individu, cette capacité à réagir, au travers d’une marge de manœuvre dans la réalisation de ses actes au quotidien.
Plus fondamentalement, la sociologie, comme toute science, applique des protocoles de recherche, comprenant, en premier lieu, la formulation d’hypothèses, en second lieu, la compréhension des intentions des individus et en troisième lieu, l’énoncé de conclusions explicatives des régularités observées.
Nous accordons dans l’ouvrage une place à la présentation des méthodes d’investigation, à disposition de la sociologie.
Si la neutralité dans le domaine des sciences sociales relève d’une illusion, il n’en demeure pas moins impératif de respecter des principes méthodologiques intangibles, garantissant, au moins, la recherche d’objectivité.
Et même si adopter une technique plutôt qu’une autre, induit, en partie, la nature des données collectées.
(comportements, analyses de structures sociales…) et d’autre part, à partir des moyens d’investigation, en distinguant les « techniques vivantes », à l’instar des questionnaires d’enquête et les « techniques documentaires », alimentés par des archives ou des articles de presse…
Dans cet esprit, nous défendons avec humilité, à l’heure des débats passionnés autour des dérives « wokistes », une sociologie libre et surtout méfiante, tant à l’égard du « sociologisme », forme, comme l’indique Raymond Boudon, de « réalisme totalitaire », privilégiant le prisme du concept de « domination » que de cette forte inclinaison à utiliser la production scientifique à des fins idéologiques.
En clair, éviter que la sociologie ne soit qu’un relais complaisant d’un certain conformisme intellectuel, imprégné de « bien-pensance ».
Vive, sans aucune animosité, la déconstruction, au sens méthodologique du terme, des « dé constructeurs » de la French Theory !
À travers cette formule lapidaire, il s’agit, en effet, de réinterroger le positionnement scientifique de la sociologie, préoccupation, sans doute plus partagée que l’on ne le croit, par la communauté des sciences sociales.
Ayons, plus encore, l’honnêteté d’admettre que la sociologie fait aussi partie de ce que produit la société elle-même et que le champ de son savoir relève aussi d’une « construction sociale ».
En prendre conscience, c’est déjà franchir un pas, même modeste, vers le discernement, en refusant les évidences, le prêt à penser et toutes les postures de déni, pouvant conduire à fuir le réel.
En ce sens, le sociologue a le devoir de prendre conscience de sa part de subjectivité.
Si celui-ci veut conserver sa crédibilité, il a l’obligation de démontrer sa capacité à prendre de la distance vis à vis de ses propres turpitudes.
Edgar Morin disait que le sociologue, à l’instar de tous les scientifiques, versait aussi dans « L’essayisme », parce que bien contraint de tâtonner et de tenir compte des turbulences du monde. Le sociologue, le biologiste ou le chimiste obéit à un raisonnement reposant d’abord sur des « lois de probabilités ».
SC : Au regard de son objet et des méthodes d’enquête disponibles, en quoi la sociologie peut être utile dans l’analyse de phénomènes de société qui préoccupent aujourd’hui nos concitoyens ?
Ph. M. : A quoi sert la sociologie au XXIe siècle ? C’est la question qui est posée en fin d’ouvrage.
Pour cela, nous avons opté pour une présentation de dix thèmes variés, support de contributions sociologiques.
Sans aucune prétention à l’exhaustivité, l’idée est de faire état de l’étendue du savoir et d’un choix de notions sociologiques, associées à ces sujets.
La sociologie apporte, à ce titre, ses clés de compréhension des phénomènes de société, à la condition cependant de diversifier ses regards et ses façons d’appréhender nos sociétés, tour à tour, en évolution ou en résistance…
La montée des haines sous toutes ses formes, les fractures sociales multiples qui apparaissent au fil des jours ou encore les questions touchant aux identités culturelles et à la révolution de l’intelligence artificielle interpellent, immanquablement, la sociologie, avec pour impératif : celui de décrypter la réalité des situations vécues, lui en donner une lecture, à la fois utile et distanciée.
Dans ce contexte, l’enjeu est de reconnaître la liberté de choix des sujets de recherche et cette nécessité de mettre, à l’épreuve des faits, les intuitions du sociologue.
La sociologie n’a pas à indiquer, en première instance, les « bonnes valeurs » de la société mais plutôt de dire comment celle-ci est vraiment et associer, dans une même dynamique scientifique, théorie et pratique.
Sans prendre parti, nous avons ainsi mis à nu une pluralité d’approches, sans occulter les rapports de la science avec le monde politique.
A cet égard, nous nous sommes aussi appuyés sur les études d’opinions, conçues comme des réalités spécifiques afin de faire le lien entre les motivations des individus et leur comportement.
En ce domaine, si la sociologie ne peut nier l’influence des caractéristiques sociales des en-quêtés, force est de reconnaître que chacun tend aussi à se définir à travers des valeurs, à ce qu’il croit personnellement afin d’exprimer qui il est…
Les thèmes traités intègrent l’ensemble de ces problématiques, en tentant d’ouvrir tous les questionnements possibles.
Je prends la liberté de m’en tenir, si vous le voulez bien, à ces considérations générales.
Je laisse à nos lecteurs le soin de découvrir, par eux-mêmes, les grands sujets évoqués dans l’ouvrage.
Notre volonté est bien d’insister sur l’attention que la sociologie accorde aux transforma-tions qui affectent notre vie sociale et aux inquiétudes légitimes exprimées par nos conci – toyens.
Entretien mené par Sarah Cattan
Philippe Mocellin, Politologue, Docteur en science politique, Maître de Conférences associé de 2013 à 2019 à l’Université de Poitiers, expert auprès du Think tank « Le Millénaire », contributeur à la Tribune Juive, est l’auteur d’ouvrages de sociologie, d’essais et d’articles géopolitiques, notamment sur la situation du Moyen-Orient. Praticien de la vie locale, a aussi exercé diverses responsabilités au sein de collectivités territoriales et a publié de nombreuses contributions touchant à la prospective urbaine.
Fiche technique :
Auteur : Philippe Mocellin
Titre : Introduction à la sociologie – Auteurs – Courants – Méthodes – Grands thèmes (2ème édition)
Edition : Ellipses
ISBN : 9782340118720
Parution : 29 septembre 2026- 240 pages
