Que deviennent ceux qui portent un combat lorsque vient le moment d’en écrire l’histoire ?
« Crime sans châtiment. Neuf ans après.«
Le livre paraît.
Je n’y figure pas.
Je pourrais faire semblant de n’y voir qu’un détail.
Ce serait faux.
Car j’ai vécu cette histoire, « L’Affaire Sarah Halimi », depuis le premier jour.
J’ai connu les nuits d’incompréhension, les colères, les audiences, les espoirs, les désillusions.
J’ai connu les visages. Celui du frère. Celui du fils. Celui de l’avocat des débuts. Le visage de Sarah aussi, surtout.
J’ai connu les silences aussi.
J’ai connu ceux qui étaient là et ceux qui regardaient ailleurs.
J’ai connu les courageux et les prudents.
J’ai connu ceux qui parlaient quand il fallait se taire et ceux qui se taisaient quand il fallait parler.
Comme beaucoup d’autres, j’ai consacré une part de ma vie à cette affaire.
Non parce qu’elle concernait une femme juive.
Mais parce qu’elle concernait la justice elle-même.
Parce qu’un pays se révèle dans la manière dont il traite ses morts et qu’une démocratie se révèle dans sa capacité à regarder en face ce qui la dérange.
J’ai connu la blessure personnelle, lorsqu’il y a quelques années, lors de la publication du premier volume consacré à Sarah Halimi, mon texte fut écarté. Et que la raison me fut donnée sans détour : je dérangeais. Je n’avais pas toujours épargné certaines autorités communautaires. Ma présence n’était pas souhaitée.
Le temps a passé. Aujourd’hui paraît un nouveau volume. Je n’ai pas été sollicitée.
J’ai choisi simplement d’en prendre acte. Car au fond, cette histoire raconte aussi quelque chose de nos institutions. De nos fidélités. De nos petites peurs. De nos exclusions discrètes. De cette étrange capacité que nous avons parfois à célébrer les combats une fois qu’ils sont gagnés tout en tenant à distance ceux qui les ont menés lorsqu’ils étaient encore risqués.
Je sais que certains se sont battus. Je sais aussi qu’ils finirent par céder.
Je ne leur en veux plus. Mais je ne peux faire comme si cela n’avait jamais eu lieu.
Je ne reproche évidemment rien à ceux qui ont participé à cet ouvrage : beaucoup sont des amis, beaucoup ont eux aussi porté cette cause avec sincérité.
Mais je refuse encore de faire semblant.
La vérité est que certaines absences ne doivent rien au hasard, et que certains silences parlent davantage que les préfaces.
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Pourtant, neuf ans après, l’essentiel demeure ailleurs.
Il demeure dans le visage de Sarah Halimi.
Dans le souvenir de cette femme assassinée parce qu’elle était juive.
Dans le combat inlassable de ses proches.
Dans la ténacité de ceux qui refusèrent l’oubli.
Dans cette blessure française qui n’est toujours pas refermée.
Pendant neuf ans, nous avons demandé une chose simple : que la vérité soit regardée en face.
Nous avons demandé qu’un crime antisémite soit nommé pour ce qu’il était.
Nous avons demandé que l’on cesse de détourner le regard.
Cette exigence ne vaut pas seulement pour les tribunaux : elle vaut aussi pour nous-mêmes, elle vaut pour nos institutions, elle vaut pour nos fidélités, elle vaut pour nos silences.
L’affaire Sarah Halimi nous a appris une chose essentielle : les vérités que l’on repousse finissent toujours par revenir. Les petites vérités aussi.
Neuf ans après, Sarah Halimi continue de nous réunir. Il est dommage que nous n’ayons pas toujours été à la hauteur de ce qu’elle exigeait de nous.
La parution de l’ouvrage collectif Crime sans châtiment. Neuf ans après, dirigé par Guy Bensoussan, Haïm Korsia et Michel Gad Wolkowicz et publié chez David Reinharc Editions est à l’origine de cette réflexion.
© Sarah Cattan
