Tribune Juive

L’évolution inquiétante de la politique mémorielle en Pologne. Par Henryk Paszt

Depuis plusieurs années, on observe en Pologne une tendance préoccupante à la réécriture de l’histoire juive du pays. Cette évolution menace l’héritage de plus de mille ans de présence juive sur les terres polonaises, depuis le décret de Kalisz de 1264 jusqu’à l’époque de Casimir le Grand, qui accueillit les Juifs persécutés d’Europe occidentale.

Le négationnisme pratiqué par certains courants de l’extrême droite polonaise va bien au-delà de la simple minimisation des crimes du passé. Il s’agit d’une tentative d’effacement progressif de plus de mille ans de présence juive en Pologne et de la contribution essentielle des Juifs à l’histoire, à la culture et au développement du pays.

Des camps d’extermination comme Treblinka jusqu’à la région de Lublin Majdanek, en passant par de nombreux autres lieux marqués par la destruction de la vie juive, la mémoire elle-même est devenue un champ de bataille politique.

Dans le même temps, certains mouvements nationalistes ukrainiens cherchent à réhabiliter ou à glorifier des organisations et des individus ayant collaboré avec l’Allemagne nazie, notamment ceux impliqués dans des massacres de Polonais et de Juifs. Les tragédies qui ont frappé l’Europe orientale entre 1942 et 1950 sont souvent présentées de manière incomplète, comme si les Juifs, déjà exterminés en masse, n’avaient plus leur place dans le récit historique.

Alors que la communauté juive de Pologne a été presque entièrement anéantie par la Shoah et les expulsions d’après-guerre, certains responsables politiques continuent d’utiliser la question juive comme un instrument dans leurs luttes de pouvoir. Les querelles entre partis et coalitions se déroulent souvent sur le dos d’une population aujourd’hui presque absente.

Parallèlement, des efforts sont menés pour minimiser ou occulter certains aspects des massacres commis contre les Juifs pendant la Shoah et dans l’immédiat après-guerre. Cette pression mémorielle est telle que même de nombreux Polonais qui ont sauvé des Juifs hésitent parfois à mettre en avant leur histoire familiale.

Sur les réseaux sociaux, des nationalistes polonais et ukrainiens se livrent à une guerre mémorielle sans merci. Les uns revendiquent parfois des territoires de l’ouest de l’Ukraine ; les autres rebaptisent rues et places au nom de figures controversées présentées comme des « héros nationaux ». Dans cette confrontation, la mémoire juive est fréquemment absente. Comme si les victimes juives n’avaient même plus droit à une phrase dans l’histoire de cette région.

L’effacement de la mémoire est un danger réel. Certains groupes néonationalistes polonais diffusent des discours qui servent objectivement les intérêts de la propagande russe. De leur côté, certaines forces ukrainiennes tentent de construire un récit national fondé sur une vision idéalisée de l’UPA (1), sans affronter pleinement les pages les plus sombres de son histoire.

Pendant des années, de nombreux observateurs et journalistes occidentaux ont préféré détourner le regard de ces questions complexes. Pourtant, une mémoire authentique ne peut être construite sur le silence, les omissions ou les mythes nationaux.
Il est temps de faire toute la lumière sur cette histoire et d’en parler sans relâche. La Shoah en Europe orientale ne doit ni être enterrée, ni être effacée de la conscience européenne.

C’est un très mauvais signal pour l’Europe. Malgré les moyens considérables investis par l’Union européenne, les sociétés polonaise et ukrainienne peinent encore à mener un travail approfondi sur leur participation à la persécution et à l’extermination des Juifs pendant la Shoah.

Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que des fonds publics et européens puissent être utilisés dans des campagnes qui sapent le travail même de préservation de la vérité historique. Il en résulte une lutte cynique autour de l’identité nationale où la mémoire des victimes devient un instrument politique.

Il est légitime de s’interroger sur l’utilisation des fonds européens lorsque ceux-ci bénéficient, directement ou indirectement, à des acteurs qui contribuent à affaiblir le travail de mémoire, la recherche historique et le dialogue entre les peuples.

La préservation de l’histoire juive de Pologne n’est pas seulement une question juive : elle constitue une responsabilité européenne et universelle.

Le drame, c’est qu’il ne reste presque plus de Juifs à prendre pour cibles directes. Environ 90 % des Juifs polonais ont été assassinés pendant l’Holocauste, et nombre de survivants ont ensuite fui ou ont été chassés du pays, notamment lors de la campagne antisémite de 1968.

Aujourd’hui, la lutte ne vise plus les communautés juives vivantes, mais leur histoire, leur mémoire et ceux qui s’efforcent de la préserver. Historiens, enseignants, étudiants et Justes parmi les Nations qui ont consacré leur vie au souvenir de la Shoah sont de plus en plus souvent victimes de pressions et d’attaques politiques.

En Europe, on observe parfois d’étranges et inquiétantes convergences entre certains courants nationalistes radicaux et des franges de la gauche militante obsédées par Gaza, malgré leurs idéologies par ailleurs opposées. Les uns comme les autres peuvent finir par réduire l’histoire et les préoccupations juives à de simples outils politiques dans des luttes idéologiques plus vastes.

La manipulation de la mémoire de l’Holocauste à des fins politiques est une entreprise honteuse. Le devoir de mémoire devrait unir les peuples dans la défense de la vérité historique, et non servir d’arme dans des luttes partisanes.

UPA (Ukraïnska Partyzanka Armia)

Il s’agit d’une organisation militaire nationaliste ukrainienne fondée en 1942 pendant la Seconde Guerre mondiale, liée à l’Organisation des nationalistes ukrainiens. Son objectif était la création d’un État ukrainien indépendant. Elle a combattu successivement ou simultanément les forces soviétiques, allemandes et polonaises selon les périodes et les régions.

Le sujet est particulièrement sensible en Pologne car l’UPA est tenue pour responsable, avec l’OUN (2), des massacres de populations civiles polonaises en Volhynie et en Galicie orientale entre 1943 et 1945. Les autorités polonaises qualifient ces événements de génocide, tandis que cette qualification est contestée par de nombreux responsables et historiens ukrainiens.

Ainsi, lorsqu’on voit « UPA » dans le débat public polonais, il s’agit presque toujours de cette organisation historique, dont la mémoire reste un point de tension entre la Pologne et l’Ukraine.

OUN désigne l’Organisation des nationalistes ukrainiens (en ukrainien Orhanizatsiya Ukrayinskykh Natsionalistiv).

L’OUN a été fondée en 1929 et regroupait des nationalistes ukrainiens qui cherchaient à créer un État ukrainien indépendant, alors qu’une partie importante des territoires peuplés d’Ukrainiens se trouvait sous contrôle polonais, soviétique ou tchécoslovaque.

Quelques points importants :

L’OUN était une organisation politique et clandestine.
En 1940, elle s’est divisée en deux factions principales :
celle de Andriy Melnyk (OUN-M) et celle de Stepan Bandera (OUN-B).
L’UPA (Armée insurrectionnelle ukrainienne) a été étroitement liée à la faction OUN-B pendant la Seconde Guerre mondiale.
En Pologne, l’OUN et l’UPA sont souvent évoquées ensemble en raison des massacres de civils polonais en Volhynie et en Galicie orientale entre 1943 et 1945.

La mémoire de l’OUN est très différente selon les pays :

En Pologne, elle est généralement associée aux violences contre les populations polonaises.
En Ukraine, certains considèrent certains de ses membres comme des combattants pour l’indépendance nationale, tandis que d’autres critiquent leur idéologie et leurs actions.

C’est pourquoi les sigles OUN et UPA sont encore aujourd’hui des sujets sensibles dans les relations entre la Pologne et l’Ukraine.

© Henryk Paszt

Henryk Paszt est Cofondateur des Amis de Simon Wiesenthal

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