Quand la supériorité militaire ne suffit plus à définir la paix
Les états-majors comptent les cibles détruites. L’histoire compte les régimes qui survivent.
En Iran, les États-Unis et Israël ont démontré leur capacité à traverser les défenses adverses, à désorganiser une chaîne de commandement et à frapper les infrastructures militaires, nucléaires et énergétiques construites pendant des décennies. La supériorité américaine n’a pas seulement été proclamée : elle a été exercée. Pourtant, au moment de négocier la sortie de guerre, Washington découvre une contradiction plus profonde que la résistance militaire iranienne. Il dépend, pour rouvrir le détroit d’Ormuz, contenir les fronts régionaux et rendre supportable le coût énergétique de la paix, du régime même dont il venait de proclamer l’intolérable danger.
La République islamique a perdu des hommes, des installations et une partie de ses capacités. Elle n’a perdu ni son existence politique ni sa qualité d’interlocuteur. Son appareil a été mutilé ; son principe demeure. Ses chefs ont été décimés ; ses institutions continuent de parler au nom de l’État. Ses infrastructures ont brûlé ; le pouvoir qui les avait construites est toujours assis à la table où se négocie l’après-guerre.
C’est là que commence la difficulté américaine. Washington et Tel-Aviv ont remporté la guerre qu’ils savaient mener : celle des cibles, des frappes et de la destruction. Ils n’ont pas encore remporté celle qui décide de la signification des destructions.
L’Amérique connaît pourtant la différence entre victoire militaire et victoire historique. La Corée lui imposa un armistice sans réunification. Le Vietnam transforma une supériorité matérielle écrasante en retrait politique, puis en victoire adverse. L’Irak révéla qu’une armée peut renverser un État sans savoir par quoi le remplacer. L’Afghanistan se referma, vingt ans plus tard, sur le retour au pouvoir des hommes que Washington avait chassés en quelques semaines.
Dans chacun de ces précédents, la perte avait une forme immédiatement reconnaissable : une ligne d’armistice, une évacuation, une occupation devenue impasse, des talibans revenus à Kaboul. L’Iran introduit une configuration différente. Les États-Unis n’y ont pas été militairement battus. Ils ne se retirent pas sous le feu d’un ennemi victorieux. Ils conservent la supériorité aérienne, technologique et conventionnelle. Ils découvrent néanmoins qu’ils ne peuvent organiser la paix sans reconnaître la permanence du pouvoir qu’ils viennent de frapper.
La guerre du Golfe fournit un précédent plus proche, mais souligne précisément cette singularité. Saddam Hussein survécut à la défaite de 1991 parce que la coalition avait choisi de libérer le Koweït plutôt que de marcher sur Bagdad. Le régime irakien dut cependant accepter un cessez-le-feu assorti de sanctions, d’inspections, d’obligations de désarmement et de réparations. Washington ne dépendait pas de Saddam pour rétablir la circulation mondiale. Il ne négociait pas avec lui les moyens de restaurer les capacités détruites. Le régime avait survécu, mais la paix lui avait été imposée.
En Iran, le rapport est moins simple. L’Amérique et Israël ont conservé l’initiative militaire sans obtenir ni reddition, ni désarmement définitif, ni transformation du régime. L’accord annoncé le 15 juin ne règle d’ailleurs pas les questions centrales qui avaient justifié la guerre. Il établit un cadre pour la cessation des hostilités et la réouverture d’Ormuz, tandis que le programme nucléaire, les sanctions et les modalités durables de navigation sont renvoyés à des négociations ultérieures. Washington n’affirme qu’aucun avoir iranien ne sera libéré en échange de la seule signature et que tout allégement des sanctions dépendra de mesures nucléaires vérifiables. La paix annoncée n’est donc pas encore un règlement ; elle est la reconnaissance mutuelle d’une impossibilité à poursuivre la guerre aux mêmes conditions.
Le langage militaire masque ici l’essentiel. Détruire les instruments d’un régime et transformer ce régime ne sont pas deux degrés d’une même opération. Ce sont deux entreprises de nature différente.
La première vise des capacités : une centrifugeuse, une batterie de missiles, une caserne, un centre de commandement, une raffinerie. La seconde touche à la distribution de la coercition, à la source de la légitimité, aux institutions capables de reproduire une idéologie après la disparition de ceux qui l’incarnaient. Une bombe peut anéantir une installation nucléaire. Elle ne réécrit pas une constitution. Elle ne désarme pas une théologie politique. Elle ne donne pas à une opposition la capacité d’occuper le vide. Elle n’abolit pas, par sa seule précision, l’ordre qui rendra possibles la prochaine centrifugeuse, la prochaine milice et le prochain général.
Washington a traité la République islamique comme un ensemble de capacités à réduire, alors qu’elle est d’abord une architecture de reproduction politique. Elle possède une doctrine, une économie de coercition, une mémoire révolutionnaire, des institutions et des réseaux régionaux capables de transformer la perte de leurs hommes en récit de sacrifice. Les Gardiens de la Révolution ne sont pas seulement une organisation militaire que l’on affaiblit en éliminant ses commandants. Ils sont un système de pouvoir, un appareil économique et une matrice idéologique dont chaque perte peut justifier un resserrement supplémentaire de l’État.
Détruire leurs instruments sans désarticuler le système qui les renouvelle revient à gagner du temps sans décider de ce que ce temps produira. Or le temps n’est pas neutre. Pour un régime qui survit à la guerre, il devient une ressource.
Téhéran l’a compris. L’Iran n’avait pas besoin de vaincre les États-Unis et Israël sur le terrain. Il lui suffisait d’empêcher sa défaite tactique de devenir une dissolution politique. Il devait conserver assez de cohérence institutionnelle pour continuer à gouverner, assez de capacité de nuisance pour renchérir la poursuite du conflit et assez de légitimité internationale pour demeurer l’interlocuteur avec lequel il faudrait, tôt ou tard, conclure.
Sa stratégie consista à convertir ce qui lui restait de pouvoir destructeur en pouvoir de négociation. L’arme décisive ne fut pas seulement le missile. Ce fut la possibilité de faire entrer la géographie elle-même dans la guerre.
Ormuz fut cette géographie armée. Le détroit ne confère pas à l’Iran un droit souverain de fermer la circulation mondiale ; il lui donne une capacité plus immédiatement utilisable : perturber suffisamment cette circulation pour que chaque journée de guerre se répercute sur les marchés de l’énergie, les économies du Golfe, les chaînes logistiques et le prix politique payé jusque dans les stations-service américaines. Les États-Unis dominaient l’espace aérien. Téhéran pouvait encore déplacer le coût du conflit vers le reste du monde.
La fermeture du détroit et les perturbations régionales ont paralysé une part considérable de la production énergétique du Moyen-Orient, provoqué une hausse des prix et contraint les puissances extérieures à mesurer la guerre non plus seulement à ses objectifs militaires, mais à ses conséquences systémiques. La seule annonce d’un accord et d’une réouverture progressive a suffi à faire reculer le pétrole et remonter les marchés. Ormuz n’a pas permis à l’Iran de gagner la guerre. Il lui a permis de rendre la victoire adverse trop coûteuse pour se suffire à elle-même.
La table de négociation n’efface donc pas la défaite militaire iranienne. Elle en révèle la limite.
Le régime n’y apparaît pas comme une autorité dissoute dont d’autres organiseraient la succession. Il négocie la continuité de l’État qu’il contrôle. Il discute navigation, programme nucléaire, sanctions et fronts régionaux en tant que pouvoir encore capable d’engager l’Iran. La guerre ne lui a pas donné la victoire. Elle n’a pas davantage décidé de sa fin.
La question de la reconstruction déterminera dès lors la signification politique des destructions. Aucun transfert de fonds n’a, à ce stade, été accordé à Téhéran en contrepartie de la cessation des hostilités. Mais la perspective d’un allégement progressif des sanctions, d’une reprise des exportations pétrolières et d’une réintégration économique fait désormais partie du rapport de négociation. Les Européens se disent prêts à lever certaines sanctions si l’Iran accomplit des gestes nucléaires clairs et vérifiables. Washington lie lui aussi tout assouplissement à des garanties concernant l’uranium hautement enrichi.
La conditionnalité sera donc essentielle. Si l’ouverture économique précède la transformation stratégique, les ruines pourraient cesser d’être la preuve de la victoire américaine pour devenir la matière première de la restauration iranienne. Les ressources retrouvées ne reconstruiraient pas seulement des routes, des centrales et des infrastructures civiles. Dans une économie où l’appareil militaire et les structures politiques sont profondément imbriqués, elles pourraient également restaurer les instruments de coercition, les réseaux régionaux et les capacités qui avaient rendu la guerre nécessaire.
Peu importerait alors que ces ressources soient nommées commerce, investissement ou développement. Leur portée stratégique serait la même : après avoir survécu, le régime aurait obtenu le temps et les moyens de réparer une partie de ce que la guerre lui avait retiré.
C’est pourquoi la question nucléaire ne peut être repoussée indéfiniment derrière la nécessité de rouvrir Ormuz. Le programme iranien demeure l’un des dossiers renvoyés à la période de négociation qui doit suivre l’accord. La guerre a endommagé des infrastructures et interrompu certaines activités ; elle n’a pas réglé le sort du stock d’uranium hautement enrichi ni produit un régime durable de vérification. L’accord suspend le conflit avant d’avoir résolu son motif premier.
Cette suspension peut être rationnelle. Elle peut sauver des vies, stabiliser les marchés et empêcher une guerre régionale plus vaste. Mais elle ne doit pas être confondue avec une solution. Une trêve nécessaire peut devenir une défaite stratégique si elle permet au problème initial de se reconstituer sous la protection de la paix.
Le précédent dépasserait alors l’Iran. Tous les États qui observent la puissance américaine recevraient le même enseignement : la supériorité militaire des États-Unis demeure immense, mais elle ne garantit pas que la guerre produise le résultat politique annoncé. Un régime qui protège son centre de décision, conserve sa cohésion et détient un levier systémique peut perdre ses installations, ses chefs et une partie de ses forces, puis négocier malgré tout.
Il n’a pas à vaincre l’Amérique. Il doit survivre assez longtemps pour que l’Amérique juge le coût de sa propre victoire supérieure à celui d’un compromis.
Pour les États tentés par la prolifération, la leçon serait plus dangereuse encore. La protection d’un régime ne résiderait pas seulement dans la possession de l’arme nucléaire, mais dans sa capacité à rendre insuffisante toute intervention qui ne va pas jusqu’à sa transformation politique. L’infrastructure peut être détruite ; l’intention demeure. Les commandants peuvent être éliminés ; l’institution les remplace. Le programme peut être retardé ; le pouvoir qui l’a conçu attend.
L’Amérique se heurte ainsi à une faiblesse ancienne : elle sait ouvrir un espace par la force, mais peine à déterminer qui le remplira. Elle sait renverser un rapport de puissance ; elle hésite devant la tâche plus longue qui consiste à refonder la légitimité. L’Irak avait montré le désastre d’une transformation politique improvisée. L’Iran montre le risque inverse : celui d’une campagne qui détruit l’appareil adverse sans décider de l’ordre auquel cette destruction doit conduire.
L’occupation de l’Iran serait irréaliste. Une société de près de quatre-vingt-dix millions d’habitants ne peut être administrée comme le Japon vaincu de 1945. Mais cette impossibilité ne dispense pas Washington de définir le résultat politique recherché. On ne peut présenter une guerre comme la réponse à la nature d’un régime, puis traiter la seule destruction de ses instruments comme si cette nature avait disparu avec eux.
Soit la menace iranienne était instrumentale : un ensemble de capacités nucléaires, balistiques et régionales qu’il fallait contenir. Dans ce cas, la négociation et la vérification pouvaient constituer l’objectif véritable. Soit la menace était constitutive : elle résidait dans l’ordre révolutionnaire lui-même, dans sa théologie politique et dans son ambition régionale. Dans ce cas, la survie du système demeure le cœur du problème.
Une puissance ne peut soutenir successivement les deux thèses sans fragiliser le sens de sa propre victoire.
Entre l’Amérique et la République islamique se tient enfin un troisième acteur, absent des cartes d’état-major : le peuple iranien.
Depuis la mort de Mahsa Amini, une génération de femmes et d’hommes a contesté ce que le régime ne parvenait plus à présenter comme un consentement. Elle a montré que le voile obligatoire, la police morale, le Velayat-e faqih et l’autorité des Gardiens ne formaient plus, pour une part considérable de la société, un horizon politique acceptable.
Cette génération n’attendait pas nécessairement que l’Amérique lui donne la liberté. Elle pouvait toutefois espérer que l’affaiblissement du régime ne se conclurait pas par sa remise en selle internationale.
C’est ici que la victoire tactique risque de devenir une défaite morale. Bombarder un pays au nom de la menace que constitue son gouvernement, puis reconnaître ce même gouvernement comme garant indispensable de la stabilité, revient à signifier à ceux qui le combattent de l’intérieur que leur liberté demeure subordonnée à la gestion occidentale du risque.
Les dissidents sont invoqués lorsque leur courage donne un visage humain à la confrontation. Ils deviennent embarrassants lorsque l’uranium, le pétrole et la navigation exigent un interlocuteur stable. La République islamique pourra alors reprendre son argument le plus ancien : l’Occident préfère toujours l’ordre des geôliers à l’incertitude de l’émancipation.
On objectera que les États négocient avec leurs ennemis et qu’aucune politique sérieuse ne peut se permettre la pureté. C’est vrai. La diplomatie n’est pas une récompense réservée aux régimes vertueux. Elle est l’art de limiter les catastrophes avec ceux qui peuvent les provoquer.
Mais négocier n’interdit pas de nommer la contradiction. La paix ne doit pas seulement interrompre la guerre ; elle doit empêcher la guerre de redevenir nécessaire. Si l’accord préserve le régime, lui rend progressivement ses ressources et reporte les questions nucléaires sans mécanisme contraignant, il n’aura pas résolu le conflit. Il en aura déplacé l’échéance.
L’échec américain ne résiderait alors ni dans un manque de force, ni dans une insuffisance technologique. Washington savait ce qu’il voulait détruire. Il n’avait pas décidé ce qui devait cesser d’exister avec ces destructions. Il avait identifié les cibles, mais non l’ordre politique auquel la campagne devait conduire.
En décembre 1941, les États-Unis entrèrent dans une guerre qui les transforma en puissance organisatrice du monde. Leur victoire ne consista pas seulement à détruire les armées allemande et japonaise. Elle leur permit de définir des institutions, des alliances, des normes économiques et une architecture stratégique. La puissance américaine se mesurait alors autant à sa capacité de gagner la guerre qu’à celle d’imposer la forme de la paix.
Quatre-vingt-cinq ans plus tard, l’Iran pourrait révéler le mouvement inverse : une Amérique capable de détruire presque tout ce qu’elle vise, mais incapable d’empêcher l’adversaire survivant de peser sur les conditions de sa propre restauration.
Une guerre ne s’épuise pas dans ce qu’elle détruit. Elle se juge aussi à l’ordre qu’elle rend possible. Washington possédait le ciel, la précision et la puissance de feu. Téhéran possédait le temps, le détroit et l’unique objectif qu’il devait absolument préserver : sa continuité politique.
Si l’accord transforme cette continuité en reconnaissance, puis cette reconnaissance en capacité de reconstruction, l’Amérique n’aura pas été vaincue sur le champ de bataille. Elle aura subi une défaite plus rare : celle d’un vainqueur contraint de restituer au régime frappé le pouvoir de définir ce qui lui survit.
© 2026 Fundji Benedict
Dr. Fundji Benedict, Founder and President of the Liberty Values & Strategy Foundation, specializes in political science, anthropology, international law, and African studies. Her triple identity — Afrikaner, Franco-Ethiopian, and Jewish — gives her a unique perspective on geopolitical dynamics and contemporary identity issues.
A polyglot, she held executive positions in international companies in the United States and Canada before establishing her foundation. Her research focuses on identity conflicts, minority rights, decolonization, and the rule of law, with particular emphasis on the Middle East and the Horn of Africa.
She regularly speaks on antisemitism, terrorism, and the complex geopolitical realities shaping our era. Her approach combines academic rigor with hands-on engagement alongside the communities concerned.
