Tribune Juive

Le monde au garde-à-vous devant Téhéran. Par Sarah Cattan

Nous voilà chers amis devant une tragédie antique : le chœur sait déjà que le destin approche, mais continue à parler avec précision. Le plus inquiétant n’est même plus l’Iran : le plus inquiétant est ce monde qui semble avoir accepté que l’Iran fixe l’heure, comme si la civilisation entière attendait désormais le signal de ses propres fossoyeurs. Le temps du monde n’est plus réglé à Jérusalem, ni à Washington, ni même à Bruxelles. Il est suspendu à Téhéran. On négocie avec l’abîme comme avec un partenaire commercial.

L’Iran massacre son peuple, menace, arme, avance ? Never mind : la planète dans son entièreté regarde Israël comme le facteur de désordre potentiel, Israël sous la menace est sommé d’attendre l’autorisation morale de survivre, sommé in fine de mourir avec élégance, après avoir -s’il vous plaît- présenté des excuses pour avoir dérangé les marchés.

Il existe des moments dans l’Histoire où les événements cessent d’être seulement politiques ou militaires.
Ils deviennent révélateurs d’un état moral du monde. Nous y sommes : depuis plusieurs jours, une phrase revient, presque anodine désormais : « L’Iran décidera dans les prochaines heures. L’Iran répondra. L’Iran choisira ».

Comment avons-nous pu glisser jusqu’à cette scène étrange où la planète entière paraît suspendue au calendrier stratégique d’un régime qui appelle depuis des décennies à l’effacement d’Israël, arme ses relais terroristes et transforme chaque négociation en démonstration d’impuissance occidentale ? Comment avons-nous pu en arriver à ce point où le grand horloger géopolitique semble désormais installé à Téhéran ?

Il y a dans cette séquence quelque chose de profondément tragique au sens antique du terme. Dans les tragédies grecques, le spectateur sait que le désastre approche. Les protagonistes eux-mêmes le pressentent. Les signes sont partout. Mais chacun continue malgré tout à avancer vers l’abîme avec une forme de lenteur solennelle, comme si la catastrophe devait suivre son cours jusqu’au bout.

C’est exactement l’impression que donne aujourd’hui le monde occidental : les chancelleries temporisent, les diplomaties « appellent à la retenue », les marchés attendent, les experts commentent, les télévisions spéculent sur les délais, les ripostes, les scénarios.

Pendant ce temps, un fait immense devient presque normal : ce sont désormais les pyromanes qui dictent le rythme de l’incendie.

Le plus glaçant n’est peut-être même plus la menace iranienne elle-même, le plus glaçant est l’accoutumance générale à cette menace, comme si le monde avait progressivement intégré l’idée qu’il fallait vivre sous le chantage permanent de régimes prédateurs, théocratiques ou terroristes.

Quelque chose se joue sous nos yeux qui dépasse de loin le seul dossier iranien : regardez-la, notre civilisation en phase terminale, incapable désormais de nommer clairement ses ennemis, s’entêtant à parler le langage de la procédure face à ceux qui parlent celui de la conquête.

Tragédie antique, disais-je ? Mais lesdites tragédies avaient au moins une vertu : elles rappelaient au public qu’ignorer le réel ne suspend jamais le destin. Notre époque semble croire exactement l’inverse. Elle semble croire qu’en retardant indéfiniment le moment de regarder le danger en face, celui-ci finira peut-être par renoncer lui-même.

Alors le monde attend. Il attend l’heure de Téhéran. Il attend le prochain ultimatum. Il attend le prochain compte à rebours.

Comme si les civilisations devaient désormais mourir ainsi : non dans le fracas, mais dans l’habitude.

© Sarah Cattan

Myriam Shermer: « La propagande iranienne a gagné les esprits en France. Hier soir sur LCI ».

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