Depuis plus de vingt ans, les gouvernements successifs tentent de répondre à une question devenue centrale pour l’avenir du pays : comment préserver le modèle républicain français face à l’émergence de courants politico-religieux qui entendent peser sur l’organisation de la société au-delà du seul cadre spirituel ?
De la création du Conseil français du culte musulman (CFCM) sous Nicolas Sarkozy à la Charte des principes pour l’islam de France voulue par Emmanuel Macron, en passant par la loi confortant le respect des principes de la République et le Forum de l’Islam de France (FORIF), les initiatives se sont multipliées.
Toutes poursuivaient le même objectif : favoriser l’émergence d’un islam de France, pleinement compatible avec la laïcité, les institutions républicaines et l’indépendance nationale.
Pourtant, en 2026, la question demeure entière.
Non parce que l’État manquerait d’outils juridiques. Mais parce que leur existence ne suffit pas à résoudre un problème dont les racines sont à la fois politiques, culturelles, démographiques et identitaires.
De la lutte contre le terrorisme à la question de l’islam politique
Pendant longtemps, la France a principalement abordé le sujet sous l’angle sécuritaire.
Les attentats de Toulouse, de Charlie Hebdo, du Bataclan, de Nice ou l’assassinat de Samuel Paty ont naturellement concentré l’attention sur le terrorisme djihadiste.
Mais au fil des années, les services de renseignement et de nombreux observateurs ont souligné une autre réalité.
Le terrorisme n’est qu’une composante du problème.
À côté de la violence djihadiste existent des courants qui privilégient l’influence culturelle, associative, éducative, médiatique ou numérique plutôt que l’affrontement direct.
Le débat public regroupe souvent sous le terme générique d’islamisme des réalités différentes : salafisme, mouvances fréristes, réseaux tabligh, influences étrangères ou militantismes communautaires.
Leurs méthodes diffèrent, mais une partie d’entre eux poursuit un objectif commun : renforcer l’influence de normes religieuses ou identitaires dans des espaces qui relevaient traditionnellement du cadre civique commun.
Des outils juridiques désormais disponibles
L’une des évolutions majeures de ces dernières années réside dans le renforcement de l’arsenal législatif.
La loi de 2021 a permis :
- un contrôle accru des associations ;
- une surveillance renforcée des financements étrangers ;
- des dissolutions administratives ;
- des fermetures de lieux de culte ;
- un contrôle plus strict de certains établissements d’enseignement ;
- des moyens d’action élargis contre les logiques séparatistes.
L’État dispose aujourd’hui d’outils qu’il ne possédait pas il y a dix ou quinze ans.
Des associations ont été dissoutes.
Des structures ont été fermées.
Des procédures ont été engagées.
Personne ne peut sérieusement soutenir que rien n’a été fait.
Mais cette constatation conduit à une autre question.
Si les moyens existent désormais, pourquoi le sentiment d’impuissance persiste-t-il dans une partie de l’opinion ?
Une bataille qui s’est déplacée
L’une des raisons tient à l’évolution du phénomène lui-même.
Pendant longtemps, le regard s’est porté sur les mosquées, les associations ou certains quartiers.
Aujourd’hui, le principal champ de bataille est numérique.
TikTok, Instagram, Telegram, Snapchat ou YouTube jouent un rôle déterminant dans la diffusion des récits identitaires, communautaires ou victimaire.
Quelques influenceurs peuvent désormais atteindre davantage de jeunes que certaines organisations traditionnelles.
La vitesse de circulation des idées dépasse celle des institutions.
L’État peut fermer un lieu physique.
Il lui est beaucoup plus difficile d’agir sur des réseaux mondiaux dont les centres de décision se trouvent parfois à des milliers de kilomètres.
Le révélateur du 7 octobre
Les massacres commis par le Hamas le 7 octobre 2023 et la guerre qui s’en est suivie ont constitué un révélateur brutal, un basculement d’une partie très importante de la société, L’explosion des actes antisémites, les tensions observées dans certains établissements scolaires, la radicalisation d’une partie des débats et la mobilisation de nombreux réseaux militants ont mis en lumière des fractures que beaucoup préféraient ignorer.
La question israélo-palestinienne est devenue pour certains groupes un puissant vecteur de mobilisation identitaire. On a enfin retrouvé le bouc émissaire idéal, rodé par des siècles de pratique, le Juif. C’est tellement plus pratique de s’en prendre à la minorité, dans la minorité. Ça soulage et du coup on se sent fort, car on est nombreux à avoir le même état d’âme. Enfin « des responsables » contre qui on va pouvoir déverser sa haine et plus si on ose.
Les réseaux sociaux ont amplifié le phénomène.
Le conflit du Moyen-Orient s’est ainsi retrouvé projeté au cœur du débat intérieur français.
Cette séquence a rappelé que les questions d’intégration, de laïcité, de cohésion nationale et d’appartenance collective demeuraient loin d’être réglées.
L’antisémitisme : une autre alerte sous-estimée
La montée de l’antisémitisme contemporain a connu, elle aussi, une forme de sous-évaluation collective.
Des signaux d’alerte se sont accumulés pendant près de vingt ans : l’enlèvement et l’assassinat d’Ilan Halimi, les assassinats de l’Attentat de l’école Ozar Hatorah, les meurtres de Sarah Halimi et de Mireille Knoll, les départs de nombreuses familles juives de certains quartiers ou encore la nécessité de protéger durablement les écoles, synagogues et institutions communautaires.
Pour une partie des observateurs, ces événements constituaient déjà les manifestations d’une évolution profonde de la société française.
Pour d’autres, ils relevaient davantage d’une succession de faits distincts sans cohérence globale.
Le 7 octobre et ses conséquences en France ont profondément modifié cette perception.
Comme pour d’autres phénomènes affectant la cohésion nationale, la difficulté n’a peut-être pas été l’absence d’informations mais la réticence à tirer toutes les conséquences des informations déjà disponibles.
L’État agit-il suffisamment ?
La question est aujourd’hui au centre du débat.
Les critiques les plus sévères estiment que l’État agit trop peu ou trop tard.
Ses défenseurs rappellent qu’une démocratie demeure soumise au droit et qu’elle ne peut sanctionner une intention mais uniquement des actes ou des infractions caractérisées.
La réalité se situe probablement entre ces deux positions.
L’État agit.
Mais il se heurte à des phénomènes qui évoluent souvent plus rapidement que ses procédures.
Il dispose d’outils juridiques.
Mais ceux-ci ne suffisent pas toujours à répondre à des dynamiques culturelles, sociales ou idéologiques qui se déploient sur plusieurs décennies.
Une République en fin de cycle
Cette réflexion intervient à moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027.
La dissolution de l’Assemblée nationale a réduit les marges de manœuvre politiques de l’exécutif.
Certes, les instruments administratifs, judiciaires ou réglementaires demeurent disponibles.
Mais chaque décision importante est désormais interprétée à travers le prisme de la campagne présidentielle à venir.
Les accusations de faiblesse répondent aux accusations de stigmatisation.
Les procès en laxisme répondent aux procès en atteinte aux libertés publiques.
Le débat devient autant politique qu’institutionnel.
La question que la France n’a jamais réellement tranchée
L’explication par le seul court-termisme politique présente toutefois une limite.
Après tout, les présidents qui se sont succédé depuis trente ans n’ont pas tous gouverné dans l’urgence permanente.
Jacques Chirac a exercé le pouvoir pendant douze ans.
Emmanuel Macron en aura exercé dix à l’issue de son second mandat.
Même les présidences plus courtes disposaient de cinq années pour engager des réformes structurelles.
L’argument du manque de temps ne suffit donc pas à lui seul à expliquer la persistance des difficultés observées.
La véritable question est peut-être ailleurs.
Depuis plusieurs décennies, la France semble incapable de parvenir à un consensus sur le modèle de société qu’elle souhaite construire.
Les désaccords ne portent pas uniquement sur les moyens.
Ils concernent le diagnostic lui-même.
Faut-il parler d’assimilation ou d’intégration ?
La diversité culturelle constitue-t-elle une richesse à encourager ou un défi à encadrer ?
Jusqu’où les particularismes religieux, culturels ou communautaires peuvent-ils s’exprimer dans l’espace public sans remettre en cause le cadre commun ?
Où se situe la frontière entre liberté religieuse et affirmation identitaire ?
Tant que ces questions demeurent sans réponse collective claire, les alternances politiques modifient davantage les discours que les trajectoires de fond.
Chaque majorité hérite alors des hésitations de la précédente, corrige certaines orientations, en abandonne d’autres, mais sans jamais régler le débat initial.
L’islamisme, l’immigration, l’antisémitisme, la laïcité ou l’intégration ne seraient ainsi pas seulement des problèmes à résoudre.
Ils seraient aussi les révélateurs d’une interrogation plus profonde que la France reporte depuis plusieurs décennies :
qu’est-ce qu’être français au XXIe siècle, et jusqu’où la République est-elle prête à défendre sa propre définition de cette question ?
Car une nation peut surmonter des crises économiques, sociales ou géopolitiques.
Elle rencontre davantage de difficultés lorsqu’elle hésite sur ce qu’elle veut transmettre, protéger et faire perdurer.
C’est probablement là que réside aujourd’hui le véritable défi français.
Ainsi va la République.
© Francis Moritz
Francis Moritz a longtemps écrit sous le pseudonyme « Bazak », en raison d’activités qui nécessitaient une grande discrétion. Ancien cadre supérieur et directeur de sociétés au sein de grands groupes français et étrangers, Francis Moritz a eu plusieurs vies professionnelles depuis l’âge de 17 ans, qui l’ont amené à parcourir et connaître en profondeur de nombreux pays, avec à la clef la pratique de plusieurs langues, au contact des populations d’Europe de l’Est, d’Allemagne, d’Italie, d’Afrique et d’Asie. Il en a tiré des enseignements précieux qui lui donnent une certaine légitimité et une connaissance politique fine. Fils d’immigrés juifs, il a su très tôt le sens à donner aux expressions exil, adaptation et intégration. © Temps & Contretemps
