Ou Quand le massacre devient spectacle
Ils sont trois. Clémence, en studio, surveille les compteurs d’audience : « Mettez des likes ! » « On a eu plus de mille auditeurs d’un coup ! »
Le « coup », justement, c’est le sujet du jour. Le 7 octobre.
Ou plutôt « cette histoire », comme la nomme ledit André Bercoff, « depuis Israël », dans une mise en scène mêlant gouaille, emballement, quasi jouissance si déplacée, agitation de si mauvais aloi. Le ton est vendeur, presque euphorique. On sent la satisfaction du « moment médiatique ». Le massacre devient matériau de spectacle.
Puis apparaît, en visioconférence, l’avocat Régis de Castelnau. Il ne parle pas : il éructe. Il hurle. Il beugle. Des internautes parleront ensuite du « clash de l’année ».
Voilà donc ce qu’est devenu, pour certains espaces médiatiques, le 7 octobre : un produit de tension, un objet de performance, une foire polémique où l’excitation tient lieu de pensée.
Car il ne s’agit plus seulement de contester Israël ni même de condamner sa guerre — choses qui appartiennent au débat démocratique et traversent Israël lui-même. Non. Quelque chose d’autre est en train de se produire sous nos yeux. Depuis des mois, autour du 7 octobre, s’installe progressivement une mécanique intellectuelle inquiétante : celle du soupçon sans fin appliqué au massacre lui-même. On ne nie plus frontalement. On « réinterroge le récit ». On accumule les sous-entendus, les hypothèses, les insinuations, jusqu’à produire une chose redoutable : l’effacement progressif de l’évidence.
Et l’on voit surgir ces scènes extravagantes où des voix s’enflamment autour de prétendues révélations, comme si déconstruire le 7 octobre était devenu une performance intellectuelle en soi.
Ce spectacle-là glace.
Car enfin, de quoi parlons-nous ? Du massacre le plus documenté de l’histoire terroriste contemporaine: les tueurs l’ont filmé, les victimes ont appelé, les familles ont reconnu les corps, les médecins ont autopsié, les otages existent, les charniers, les vidéos, les aveux aussi.
Pourtant cela ne suffit pas. Le travail du brouillard a réussi: on ne dit plus : « Cela n’a pas eu lieu », on suggère simplement qu' »on ne sait pas exactement »; on ne nie pas complètement: on fragilise le réel jusqu’à le rendre méconnaissable. Le négationnisme contemporain ne procède plus nécessairement par négation frontale: il avance par saturation du doute, et plus le crime est documenté, plus certains semblent éprouver une étrange ivresse à en dissoudre la lisibilité morale.
Lorsqu’enfin vient le mot ultime : « Génocide », prononcé désormais avec une facilité sidérante, comme une évidence acquise, presque administrative, ce mot qui, après Auschwitz, devait demeurer d’un maniement tragique et exceptionnel devient chez certains un instrument rhétorique courant appliqué à l’État juif.
Et l’on mesure alors le vertige historique : les descendants politiques, symboliques et réels des victimes absolues du XXe siècle sont progressivement réinstallés dans l’imaginaire occidental à la place des bourreaux absolus, comme parés de la permission morale retrouvée d’accuser les Juifs du crime suprême.
Regardez-les. Écoutez-les. Leur incapacité croissante à regarder un massacre de Juifs sans éprouver aussitôt le besoin de le déconstruire. Comme si reconnaître pleinement le 7 octobre obligeait une partie du monde intellectuel et médiatique à affronter une vérité qu’il ne supporte plus : la barbarie antisémite n’appartient pas au passé.
Certains, adeptes, appellent l’instant « le clash de l’année ». Voici, ci-dessous, le prétendu débat devenu spectacle de foire. Rendez-vous avec la répulsion.
© Sarah Cattan
