L’émancipation des Juifs de Tunisie ne s’est pas faite en un jour.
Pendant des siècles, ils vécurent sous le régime de la dhimmitude, statut qui les plaçait dans une situation d’infériorité juridique et sociale.
À partir de la fin du XIXe siècle, les choses commencent à changer.
L’école.
L’Alliance israélite universelle.
L’ouverture sur l’Europe.
Les professions libérales.
Le commerce.
Et bientôt le sport.
On sous-estime aujourd’hui le rôle qu’il joua dans cette émancipation.
Pour une jeunesse qui sortait lentement de siècles de soumission, le sport représentait une conquête de dignité, de confiance en soi et de reconnaissance.
À Tunis et à La Goulette, cette révolution porta un nom : la Maccabi.
Sous la direction d’Henry Schaeffer, Juif hongrois formé dans la grande tradition sportive d’Europe centrale, une génération exceptionnelle allait émerger.
Ces jeunes ne disposaient ni de piscines couvertes ni de bassins chauffés.
Leur école s’appelait le Bloc.
Une jetée.
La mer.
Le vent.
La Méditerranée.
C’est là que s’entraînaient Gilbert Naim, Zizi Taieb, Gilbert Taieb, Raymond Taieb, Édouard Naim, Élie Hozé, les frères Bismuth, les Hagège, les Boccara et bien d’autres encore.
Leurs résultats furent extraordinaires.
Parmi les champions formés par Henry Schaeffer, Gilbert Naim occupe une place particulière.
Nageur complet, capable d’exceller en dos, en crawl, en brasse comme en papillon, il participe dès son adolescence à presque toutes les grandes compétitions organisées en Tunisie et en Afrique du Nord.
En 1933, il se classe deuxième des championnats de Tunisie du 100 mètres dos derrière Émile Taieb.
L’année suivante est celle de la consécration.
En 1934, il devient champion de Tunisie, champion d’Afrique du Nord, recordman de France et champion de France du 100 mètres dos en 1 minute 17 secondes 4/5.
La même année, il remporte également le championnat de France du relais 10 x 100 mètres nage libre et termine vice-champion de France du relais 4 x 100 quatre nages.
En 1935, il confirme son statut parmi les meilleurs nageurs français.
Vice-champion de France du 100 mètres dos en 1 minute 18 secondes 1/10, il remporte à nouveau le championnat d’Afrique du Nord du 100 mètres dos devant Raymond Taieb tandis que George Hayat termine quatrième.
Il devient également champion d’Afrique du Nord du relais 4 x 200 mètres nage libre aux côtés de Gilbert et Raymond Taieb.
Cette même année, il réalise la meilleure performance française de la saison sur 100 mètres dos avec un exceptionnel 1 minute 16 secondes 3/5.
À ses côtés brille une autre légende de la natation tunisienne : Zizi Taieb.
Champion de Tunisie.
Champion d’Afrique du Nord.
Champion de France.
Vice-champion de France en 1936.
International français.
Sélectionné pour les préparatifs des Jeux olympiques de Berlin.
Sélectionné également pour les rencontres internationales contre la Hollande, la Belgique et l’Allemagne à Darmstadt.
À cette époque, Zizi Taieb compte parmi les meilleurs nageurs européens du dos crawlé.
Son frère Gilbert Taieb suit la même trajectoire et devient lui aussi champion de France.
Mais l’exploit est également collectif.
En 1935, le Cercle des Nageurs de Tunis remporte pour la première fois de son histoire le championnat de Tunisie de water-polo, mettant fin à treize années de domination des Sirènes Triton.
L’équipe est composée de Maurice Bellaïche, gardien de but, Gaston Hagège, Edmond « Bobby » Bismuth, Henri Bismuth, Gilbert Naim, Zizi Taieb, capitaine et avant-centre, ainsi que du jeune Gilbert Taieb, quatorze ans seulement, déjà considéré comme la révélation de l’équipe.
Élie Hozé deviendra lui aussi l’une des grandes figures du water-polo tunisien.
Cette génération fera bientôt du CNT l’une des meilleures équipes de l’espace français, au point de rivaliser avec les plus grands clubs métropolitains.
Partis du Bloc de La Goulette.
Sans piscine couverte.
Sans installations modernes.
Sans les moyens de leurs adversaires européens.
Ils produisirent pourtant des champions de France, des recordmen de France, des internationaux et une équipe de water-polo de premier plan.
Les performances de cette génération prennent une dimension encore plus remarquable lorsqu’on rappelle que les Juifs représentaient à peine 2 à 3 % de la population tunisienne.
De cette petite communauté sortirent pourtant quelques-uns des plus grands noms du sport tunisien et français.
Les nageurs du Bloc en furent les pionniers.
Gilbert Naim, champion de France et recordman de France.
Zizi Taieb, champion de France, international français et sélectionné pour les préparatifs olympiques de Berlin.
Gilbert Taieb, lui aussi champion de France.
Élie Hozé, Raymond Taieb, Édouard Naim, les frères Bismuth, les Hagège, les Boccara et bien d’autres encore.
Quelques années plus tard, cette même communauté allait donner au tennis français l’un de ses plus grands champions : Pierre Darmon.
Numéro un français pendant de longues années.
Demi-finaliste à Roland-Garros.
Demi-finaliste à Wimbledon.
Capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis.
L’un des meilleurs joueurs européens de son époque.
Avant lui, un autre enfant du quartier juif de Tunis avait déjà inscrit son nom dans l’histoire du sport mondial.
Victor « Young » Perez.
Champion du monde des poids mouches en 1931 à seulement vingt ans.
L’un des plus jeunes champions du monde de l’histoire de la boxe.
Des bassins de La Goulette aux courts de tennis internationaux.
Des rings de boxe aux terrains de water-polo.
Cette succession de réussites ne doit rien au hasard.
Elle témoigne de la formidable énergie d’une communauté qui, sortie progressivement de siècles de statut inférieur, fit de l’école, du travail, de la culture et du sport les instruments de son émancipation.
Les nageurs du Bloc furent parmi les premiers à montrer le chemin.
Ils prouvèrent qu’avec du talent, du courage et une volonté de fer, quelques jeunes Juifs tunisiens partis d’une simple jetée de La Goulette pouvaient rivaliser avec les meilleurs sportifs du monde.
Paul Germon