Daniel Sibony, lorsqu’il évoque la force structurante de la Oumma dans le monde musulman, dépasse largement le seul terrain théologique ou géopolitique. Son propos touche à quelque chose de beaucoup plus universel : l’existence d’appartenances profondes qui, lorsque survient une crise majeure, reprennent le dessus sur les constructions rationnelles, idéologiques ou morales plus récentes.
C’est peut-être même l’une des grandes leçons anthropologiques du moment que nous vivons.
Les sociétés modernes aiment à croire que les individus agissent d’abord selon des principes rationnels, des valeurs universelles, des constructions intellectuelles élaborées. Pourtant, les crises révèlent souvent autre chose : au moment critique ressurgissent les fidélités premières, les appartenances affectives, les solidarités organiques, les réflexes de camp, et c’est précisément ce que beaucoup de Juifs français voient aujourd’hui se produire dans une partie de la gauche.
Depuis le 7 octobre, quelque chose s’est déplacé. Des personnes qui se détestaient politiquement hier encore, qui s’opposaient sur la laïcité, le communautarisme, le féminisme, l’universalisme, l’islamisme, l’écriture inclusive, la République, les banlieues ou la police, se retrouvent peu à peu réunies par un même langage minimal autour d’Israël et du conflit israélo-palestinien. Comme si la question israélienne devenait le nouveau principe d’unification. Comme si, là aussi, au moment critique, une fidélité plus profonde reprenait le dessus sur les divergences idéologiques antérieures.
En 2027 pourrait ainsi se recomposer autour de LFI une grande coalition émotionnelle, démographique et idéologique de gauche. Non parce que toute la gauche deviendrait mélenchoniste au sens doctrinal, mais parce qu’une partie croissante d’entre elle considérera qu’il est devenu impossible de rompre avec le bloc autour duquel se sont agrégées certaines fidélités devenues prioritaires : sociologiques, militantes, électorales, symboliques, identitaires.
Et l’antisionisme deviendra alors la langue commune minimale permettant cette réunification, une langue suffisamment souple pour agréger des sensibilités très différentes, suffisamment floue pour permettre toutes les ambiguïtés, suffisamment fédératrice pour empêcher certaines ruptures, une langue surtout capable de produire un sentiment d’appartenance plus fort que les désaccords eux-mêmes.
Alors beaucoup se tairont, non parce qu’ils approuveront tout, non même parce qu’ils adhéreront totalement, mais parce qu’il deviendra plus coûteux de rompre le camp que d’accepter l’ambiguïté.
Et c’est là que le parallèle intuitif avec la réflexion de Sibony devient troublant: de même que la Oumma peut, au moment critique, réunifier des intérêts contradictoires au nom d’une appartenance supérieure, une partie de la gauche française pourrait finir par se réunifier autour d’un bloc émotionnel et idéologique où la question israélienne servirait de ciment ultime.
Les contradictions deviendront alors secondaires, les féministes relativiseront certains viols, les universalistes contextualiseront certains massacres, les défenseurs obsessionnels des minorités expliqueront aux Juifs pourquoi leur inquiétude serait excessive, les intellectuels autrefois intraitables avec toutes les formes de fanatisme trouveront soudain mille nuances lorsqu’il s’agira du Hamas ou de l’antisémitisme contemporain.
Moult esprits qui n’étaient pas LFI finiront malgré tout par s’aligner, suivre ou se taire. Comme si certaines fidélités collectives se révélaient finalement plus puissantes que l’universalisme dont elles se réclamaient, comme si les constructions intellectuelles les plus raffinées cédaient soudain devant des appartenances plus profondes, plus affectives, plus identitaires, plus enracinées.
En 2027, sans vergogne et toute honte bue, se construira peu à peu autour de LFI une gauche de coalition émotionnelle, démographique et idéologique où l’antisionisme fonctionnera comme langue commune minimale. Une langue suffisamment souple pour agréger des sensibilités très différentes, suffisamment fédératrice pour empêcher certaines ruptures, une langue surtout capable de produire un semblant d’appartenance plus fort que les désaccords eux-mêmes.
