Tribune Juive

Une clé pour comprendre l’impasse manifeste au Moyen-Orient. Par Daniel Sibony

9 juin 2026

Une clé pour comprendre l’impasse

L’impasse manifeste au Moyen-Orient

En bref, nous avions un Donald Trump qui caracolait en chef de guerre, mettant l’Iran sous la pression des bombes puis celle du blocus. Il se frottait les mains et menaçait de repasser à l’action si l’Iran résistait, et puis, tout doucement, petite bascule, et voilà que l’Iran non seulement tient la dragée haute mais bombarde à tout-va les monarchies du Golfe, et menace Israël si celui-ci continue à combattre son poulain, le Hezbollah ; il pose et impose des conditions ; bref, il se présente comme ayant la haute main sur la situation, ce qui fait dire à des commentateurs que Trump est dans un bourbier.

À quoi est dû ce retournement ? Ma réponse est qu’il est dû à la prévalence, en dernier ressort, de l’identité islamique, c’est-à-dire de l’esprit de la Ouma. Tout comme les Palestiniens ont de multiples identités, mais que la plus inscrite et la plus effective pour eux, c’est de faire partie de la Ouma, c’est-à-dire d’être islamiques, de même l’Iran a tout simplement invoqué l’identité commune, la fraternité islamique, face aux monarques du Golfe pour les obliger, eux et bien d’autres États musulmans, à faire pression sur Trump pour qu’il renonce à beaucoup de ce qu’il réclamait. On imagine le discours des émissaires iraniens aux États du Golfe : Pendant que nous souffrons pour accomplir la parole coranique contre les Chrétiens et les Juifs, contre l’Amérique et Israël, vous vous prostituez au Grand Satan, vous traitez avec lui, vous trahissez la parole sacrée, vous trahissez votre identité pour du fric, vous êtes devenus des infidèles. Et c’est comme si la Ouma avait décidé qu’on ne laisse pas tomber un État frère face au Grand Satan et au Petit Satan. Et quand des petits monarques hésitent, on leur donne une raclée pour les rappeler à l’ordre, d’où les missiles sur le Koweït, les Émirats, le Qatar, l’Arabie. D’où surtout le fait que ces monarchies pro-américaines du Golfe passent leur temps à supplier Trump de continuer à négocier, c’est-à-dire de continuer à s’incliner devant l’Iran ; l’Iran qui est le champion du monde des négociations qui s’enlisent.

Le risque est qu’Israël en fasse les frais, pour ne pas dire soit sacrifié dans cette partie compliquée dans laquelle Trump n’a pas assez calculé les réactions d’un ennemi très pervers qui, très vite, a inventé l’impasse du détroit d’Ormuz pour créer un problème énorme sur lequel il peut faire des concessions, ce qui le dispenserait d’en faire sur les sujets de départ. Il a trop misé sur les monarchies du Golfe en ignorant le référent fondamental et commun à tous les États islamiques, à savoir le Coran et sa vindicte radicale envers les Juifs et les Chrétiens. Il est sensible à la pression des monarchies, parce qu’elles investissent aux USA, et il oublie qu’en effet le Qatar investit des milliards pour que les jeunes américains absorbent le narratif islamique. Trump raisonne en termes économiques alors que le chantage iranien dépasse les repérages économiques tout en les exploitant. Dommage qu’il n’ait pas lu mon livre Coran et Bible ou Les non-dits d’un conflit, il aurait vu que le spectre qui est en train de dominer tout l’échiquier s’appelle le Coran.

Bien sûr, Israël a les atouts de la technologie

 Mais l’Arabie est-elle prête à être dénoncée dans la Ouma comme vendant son âme pour de la technique ? C’est douteux, d’autant que si elle fait à Trump la concession de rejoindre les Accords d’Abraham, ce qui paraît problématique sous la pression de l’Iran, elle mettra comme condition majeure la création d’un État palestinien dont tout le monde a pu constater qu’il ne joue pas d’autre rôle dans l’échiquier que d’être une arme contre Israël, et un gage de fidélité à l’esprit coranique où plus on affaiblit les Juifs, plus on est aimé d’Allah.

Les Juifs qui défendent Israël, c’est-à-dire la plupart, y compris bien sûr les Israéliens, ont souvent redouté que l’unité arabe se fasse

Or voici qu’elle s’est faite, et en beaucoup plus large et sous une forme originale, c’est-à-dire que les États en question ne sont certes pas unis entre eux, ils se détestent cordialement, mais ils se retrouvent unis par la même pression qu’ils font, non pas sur Israël, mais sur les États-Unis. Le résultat est un moment très dangereux pour Israël, d’autant plus que le président américain se révèle sensible à cette pression énorme. En outre, la fraternité islamique globale qui exerce la même pression sur le grand ami d’Israël est relayée par un phénomène nouveau : depuis des décennies, les Musulmans émigrent et s’intègrent dans les pays occidentaux, ils y acquièrent une certaine influence, ils y ont des amitiés, ce qui est bien naturel. Mais quand sonne l’heure du haro sur Israël, on se retrouve avec, dans chaque pays occidental, un noyau très important de Musulmans qui répondent à la fraternité islamique et qui drainent avec eux suffisamment d’autochtones pour créer une impression de réprobation antijuive universelle alors que, j’en suis certain, il n’y a pas de réprobation antijuive universelle, même avec les mensonges et calomnies sur Gaza, et même avec des Juifs hyperactifs qui cherchent la petite bête à Israël, et même si, dans leurs recherches, ils trouvent des grosses bêtes comme Ben Gvir et Smotrich.

Et bien sûr, on aura des gens pour nous expliquer qu’on n’aurait jamais eu tout ça si on avait fait en son temps un État palestinien, alors qu’ils savent très bien que le programme de l’Iran et de ses proxis, notamment du Hamas qui a attaqué, ce n’est pas un État arabe en plus mais un État juif en moins.

Le danger n’est pas le fascisme en France, mais l’accroissement de l’influence islamiste tel qu’il fasse basculer le pays, et notamment le sort et la présence des Juifs, vers tout autre chose

Daniel Sibony

Et là-dessus, des gens se demandent gravement s’il y a en France un danger fasciste ; c’est une question très décalée, car le danger n’est pas le fascisme en France, mais l’accroissement de l’influence islamiste tel qu’il fasse basculer le pays, et notamment le sort et la présence des Juifs, vers tout autre chose.

Ce qui me rassure, c’est qu’on ne peut pas dire : si on avait fait ceci, on n’aurait pas eu cela ; c’est qu’il n’y a pas de conduite ou de lieu idéal. D’ailleurs, sommes-nous censurés ici ? Nous le serions peut-être aussi en Israël. Simple exemple, mon livre la Torah, une lecture laïque, fait pour ouvrir le message juif à beaucoup de monde, ne peut pas être présenté ici même sur des médias juifs. C’est ainsi, l’esprit de secte et l’inimitié entre frères, procurent une jouissance plus grande que celle d’affronter l’ennemi commun. C’est cela même que tant d’États musulmans ont surmonté pour un moment. Le monde juif devrait bien en faire autant.

© Daniel Sibony

*Dernier ouvrage paru : « La Torah, une lecture laïque ». Éditions Odile Jacob. février 2026

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Auteur de Les non-dits d’un conflit, le Proche-Orient, après le 7 octobre

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